11e Dimanche TO ; Luc 7, 36-8,3

L’amour et le pardon

A l’école de Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus, cette parabole de la pécheresse pardonnée résonne de manière particulière. En effet, c’est l’un des textes du nouveau testament qui justifie le mieux la petite voix de confiance et d’amour inauguré par Ste Thérèse. Ne dit-elle pas dans l’une de ses lettres : « Lorsque je vois Madeleine (…) arroser de ses larmes les pieds de son maître adoré, qu’elle touche pour la première fois, je sens que son cœur a compris les abîmes d’amour et de miséricorde du cœur de Jésus, et que toute pécheresse qu’elle est, ce cœur d’amour est non seulement disposé à lui pardonner, mais encore à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine. » (LT 247)

La prostituée qui a perdu l’honneur selon le monde et qui n’existe plus comme une personne, a pressenti qu’elle pouvait encore donner quelque chose à Jésus. Venir pleurer sur les pieds de Jésus, les couvrir de parfum et de baisers, personne n’en aurait l’idée ; mais elle, la pécheresse, l’ancienne pécheresse, par ce langage du corps, va réussir à dire au Christ en même temps son amour et son respect. La réponse de Jésus à Simon apparemment est limpide : « Ses péchés, ses nombreux péchés, ont été pardonnés parce qu’elle a montré beaucoup d’amour ». Mais qu’est-ce qui est le premier dans le temps, le pardon, ou l’amour ? Le pardon de Jésus ou l’amour de cette femme ?

Ici on pourrait comprendre de deux manières la pensée de Jésus : - Ou bien Jésus veut dire : « Puisqu’elle a montré tant d’amour, je lui pardonne ses péchés » ; et dans ce cas le pardon vient après, pour sceller la rencontre. - Ou bien Jésus renverse la perspective : « Si elle parvient à montrer tant d’amour, c’est qu’elle a fait d’abord l’expérience de mon pardon » ; et dans ce cas le pardon est au point de départ d’une nouvelle qualité de l’amour. C’est dans ce dernier sens que va la petite parabole proposée par Jésus à Simon, une plus grande dette a été remise ; un plus grand amour est né. Dans le même sens aussi, l’autre parole de Jésus : « Celui, à qui l’on pardonne peu, montre peu d’amour ».

Le jugement du pharisien s’appuie sur ce qu’il sait de la femme qui s’est approchée de Jésus, mais celle qui se montre capable de tellement aimer, et qui a été accueilli comme tel par Jésus, n’est plus une créature déchue. Quelque chose vient de lui arriver et qui la restaure dans sa pureté première, la grâce du pardon. Le chemin de l’amour passe nécessairement par le chemin de la reconnaissance de nos fautes et du pardon, et donc par celui de la reconnaissance et de la confession du péché. Non pour nous culpabiliser, mais pour y découvrir la grâce qui nous est faite gratuitement, sans que nous l’ayons mérité. L’amour que montre la pécheresse, elle le doit paradoxalement à son péché. Dans sa sagesse miséricordieuse, Dieu notre Père l’a voulu ainsi. L’amour de Dieu n’est pas une récompense prodiguée à celui qui est juste et qui n’a pas besoin de pardon. Il est une force qui pardonne et qui restaure, qui couvre une multitude de péchés, qui déborde et enjambe le fossé creusé entre Dieu et sa créature.

C’est pourquoi la question essentielle pour le chrétien n’est pas de savoir quelle est la grandeur, l’importance de notre péché, mais de reconnaître l’immensité de l’amour miséricordieux du Seigneur. Cependant, la plupart du temps nous n’expérimentons cet amour de Dieu pour nous que dans la mesure du pardon qui nous est fait, et donc de l’importance de nos fautes. Il y a donc comme un rôle pédagogique du péché dans notre vie spirituelle. Mais si ce moyen pédagogique n’est pas nécessaire pour que nous comprenions l’amour de Dieu, alors peut-être que le Seigneur nous ferait la grâce d’une plus grande pureté de cœur. C’est ainsi que Ste Thérèse l’avait compris.

« Je reconnais que sans Lui, j’aurais pu tomber aussi bas que Ste Madeleine, et la profonde parole de Notre Seigneur à Simon retentit avec une grande douceur dans mon âme… Je le sais : « Celui, à qui l’on remet moins, aime moins », mais je sais aussi que Jésus m’a plus remis qu’à Ste Madeleine, puisqu’il m’a remis d’avance, m’empêchant de tomber. Ah ! Que je voudrais pouvoir expliquer ce que je sens !… Voici un exemple qui traduira un peu ma pensée. - Je suppose que le fils d’un habile docteur rencontre sur son chemin une pierre qui le fasse tomber et que dans cette chute il se casse un membre, aussitôt son père vient à lui, le relève avec amour, soigne ses blessures, (…). Sans doute cet enfant a bien raison d’aimer son père ! Mais je vais encore faire une autre supposition. Le père ayant su que sur la route de son fils se trouvait une pierre, s’empresse d’aller devant lui et la retire. Certainement, ce fils, objet de sa prévoyante tendresse, ne sachant pas le malheur dont il est délivré par son père ne lui témoignera pas sa reconnaissance et l’aimera moins que s’il eût été guéri par lui… Mais s’il vient à connaître le danger auquel il vient d’échapper, ne l’aimera-t-il pas davantage ? Eh bien, c’est moi qui suis cette enfant, objet de l’amour prévoyant d’un Père. (…) J’ai entendu dire qu’il ne s’était pas rencontré une âme pure aimant davantage qu’une âme repentante, ah ! Que je voudrais faire mentir cette parole !… » (Manuscrit A 38-39)

Que nous soyons comme la pécheresse pardonnée ou comme Ste Thérèse, objet de l’amour prévenant du Seigneur, l’important est de reconnaître l’œuvre de grâce, l’amour miséricordieux qui pardonne nos fautes ou nous prévient de tomber.

Pour être admis au festin eucharistique de l’amour, la question n’est pas de savoir si nous sommes de grands ou de petits pêcheurs, mais de nous souvenir que nous ne sommes pas digne de le recevoir, et qu’une seule parole de Dieu suffit de sa part pour nous purifier de notre péché et pour nous relever dans son amour. La preuve que Dieu nous aime, c’est qui nous accueille encore aujourd’hui, alors que nous en sommes indignes, pêcheurs toujours davantage pardonnés, restaurer et purifier dans l’amour.