2e Dimanche de l’Avent, Lc 3,1-6

« Préparez le chemin du Seigneur »

À la manière biblique, saint Luc situe le ministère du prophète Jésus en se référant aux rois et aux princes contemporains. Mais ces données historiques, qui sont confirmées par des inscriptions et des chroniques de l’antiquité, servent surtout, ici, à préciser dans quel climat politique et spirituel vont retentir le message de Jean puis celui de Jésus.

Nous sommes en 27 ou 28 de notre ère. Depuis plus de vingt ans la Judée n’est plus qu’une province de l’empire romain. Tibère, l’empereur, est loin, mais le préfet Ponce Pilate administre le pays d’une main de fer. Quant au grand prêtre, Caïphe, qui est en place depuis dix ans déjà, c’est à sa diplomatie et à son astuce qu’il doit d’avoir gardé sa position, plus politique que religieuse.

En Galilée comme à Jérusalem, les flambées de nationalisme sont sévèrement réprimées, et les fils d’Israël, pressurés, humiliés par l’occupant, et sans avenir politique, ne peuvent mettre leur espérance qu’en Dieu. Une sorte de soif spirituelle grandit dans certains groupes de croyants. On entend même parler, à l’époque de Jean-Baptiste, de communautés presque monastiques, regroupant des hommes, des femmes et des jeunes, qui se sont créées çà et là non loin de la Mer Morte, et qui gardent les traditions ascétiques des Esséniens.

C’est alors, nous dit l’Évangile, que « la parole de Dieu fut sur Jean, fils de Zacharie », dans le désert où l’Esprit Saint l’avait poussé. Jean quitte sa longue retraite dans le désert et se met à prêcher dans la région du Jourdain nouvellement peuplée ; et les foules viennent à lui pour se faire baptiser. Le rite du baptême n’était pas, à l’époque, une nouveauté absolue. Divers mouvements religieux le pratiquaient : par exemple, dans la communauté de Qumran, sur les bords de la Mer Morte, des bains quotidiens, réservés aux membres profès, exprimaient leur idéal de pureté morale dans l’attente d’une purification radicale à venir.

Mais par plusieurs traits le baptême proposé par Jean tranchait sur les usages courants. Tout d’abord il était offert à tous, et pas seulement aux membres les plus méritants d’une secte, et il n’était reçu qu’une fois, comme ultime préparation au baptême (plongée) dans l’Esprit Saint que seul le Messie pouvait apporter. Par ailleurs le baptême du Jourdain était donné par le jeune prophète lui-même, au nom de Dieu qui l’avait envoyé. Et surtout, à ses yeux, la conversion était le présupposé indispensable : les disciples ne devaient pas se contenter de proclamer leur idéal par des ablutions rituelles ; il leur fallait se détourner de leur vie pécheresse, s’orienter résolument vers Dieu pour accomplir sa volonté, et se préparer au pardon des péchés qui ne manquerait pas de venir dès que le Règne de Dieu ferait irruption dans le monde.

La force de conviction de Jean était telle qu’elle évoquait irrésistiblement une autre grande voix prophétique entendue cinq siècles auparavant, vers la fin de l’exil à Babylone, et qui criait, de la part de Dieu, un message d’espérance et de conversion : « Frayez dans le désert la route du Seigneur. Tracez droit dans la steppe une chaussée pour notre Dieu ! » (Is 40,3).

Mais cette route dont parle le prophète, cette route qu’il faut niveler, remblayer, aplanir, où mène-t-elle ? Vers les exilés ? Non pas ; mais vers Jérusalem et la terre des ancêtres. Ce n’est pas une route que les pauvres déblayent pour que Dieu vienne à eux. C’est une chaussée que Dieu lui-même va emprunter avec ses pauvres. Dieu avec eux va traverser le désert ; Dieu avec eux va rentrer au pays, et sa gloire se révèlera. En frayant dans le désert la route de Dieu, les pauvres d’Israël trouveront la route de leur propre liberté.

Et c’est bien cela que Jean le Baptiste annonce à son tour. Il ne dit pas : « Convertissez-vous afin de décider le Messie à venir » ; il proclame : "Convertissez-vous car Il vient. C’est sûr, c’est imminent, et il faut se mettre en route avec lui.

C’est bien aussi le sens de cet Avent que nous vivons avec toute l’Eglise. Nous préparons Noël, nous nous préparons à fêter le Fils de Dieu qui est venu et qui vient sans cesse parmi nous ; car « le Seigneur vient », et il ne cesse de venir. Mais accueillir Jésus, le Messie de Dieu, l’accueillir comme sauveur, c’est accepter de partir avec lui, c’est prendre avec lui le chemin du retour, car s’il vient parmi nous, c’est pour nous conduire au pays de la gloire, c’est-à-dire à l’amour du Père qui est le but du monde et de l’histoire des hommes.

Jésus, Fils de Dieu, vient parmi nous pour repartir avec nous, et notre route avec lui traversera le désert, désert de notre histoire collective ou désert de notre route personnelle. Tous les jours il faudra redresser, rem-blayer, aplanir ; si bien que notre conversion sera un cheminement, aussi long que le temps du désert pour Israël.

Une chose est sûre, qui déjà peut nous combler de joie, c’est que le Seigneur est là, déjà là, toujours là, dans le désert de la vie où nous essayons tant bien que mal de tracer une route pas trop indigne de Lui qui nous habite. Et l’Eucharistie chaque jour vient nous le rappeler, elle qui est le pain de la route : pour recevoir la force et la lumière il suffit d’ouvrir les mains et les yeux, car le Seigneur vient, et il marche avec nous.

Fr. Jean-Christian Lévêque, o.c.d.