6e Dimanche T.O.- C-

Les Béatitudes de saint Luc

Dans l’Évangile de Luc, le discours inaugural de Jésus commence par deux séries, rigoureusement symétriques, de quatre béatitudes et quatre malheurs, adressées directement aux auditeurs, et qui opposent les pauvres et les riches, les affamés et les repus, les pleurs et le rire, ceux qui sont repoussés à cause du Fils de l’Homme et ceux qui sont en honneur partout.

C’est en rapprochant, dans chaque cas, la béatitude et le malheur correspondant, que l’on peut le mieux saisir les nuances de la pensée de Jésus.

Jésus commence par la pauvreté, mais non par la misère. La misère est un mal, tandis que la pauvreté, comme Jésus l’entend, est source de la vraie joie, car elle ouvre le cœur aux richesses du Règne de Dieu. Cette mention du Règne de Dieu dans la première Béatitude montre bien que Jésus ne vise pas seulement la pauvreté matérielle, mais aussi et surtout l’attitude de ceux que la pauvreté du cœur a libérés et qui ont appris, par elle, à espérer en Dieu seul.

Inversement le riche, pour Jésus, est celui qui n’attend plus rien de Dieu, parce qu’il a refermé les mains sur son avoir et qu’il a mis « toute sa consolation » dans une sécurité immédiate.

La vraie pauvreté est donc celle qui rend disponible pour le Règne de Dieu, et par rapport à ce Règne de Dieu elle n’est jamais qu’un moyen. C’est pourquoi, lorsque nous réfléchissons sur la manière de vivre notre vœu de pauvreté, il est si important de toujours regarder ce que Jésus attend de notre famille spirituelle dans la perspective du Règne de Dieu.

« Heureux, vous qui avez faim maintenant », poursuit Jésus ; non parce que vous avez faim, mais parce que Dieu lui-même vous rassasiera. Là encore la pensée de Jésus ne s’arrête pas au pain matériel, car « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu », et c’est cette parole qui rassasie. Jésus sait ce qu’est la faim qui taraude le ventre et qui égare l’esprit, et c’est pourquoi il a nourri cinq mille hommes dans le désert ; mais il veut nous révéler cette nourriture que nous ne connaissons pas : la volonté du Père qui nous a envoyés.

Celui, au contraire, qui est « repu maintenant », celui qui a tellement goûté au monde qu’il ne désire plus Dieu, celui-là n’aura plus qu’une faim dévorante quand le monde lui sera ôté.

« Heureux, vous qui pleurez maintenant » : telle est la troisième Béatitude. Heureux êtes-vous ; non pas qu’il faille aimer la souffrance pour elle-même, mais parce que Dieu lui-même nous réserve sa joie.

Oui, nous rirons avec Dieu, et Dieu rira avec nous. Éternellement nous goûterons près de lui la joie des cœurs libres, la joie de ceux qui se savent aimés. Tandis que ceux qui aujourd’hui s’installent dans le rire, dans le superficiel, dans l’insouciance ou l’ironie, ne trouveront plus que le vide de leur cœur quand viendront les deuils et la solitude.

Le quatrième bonheur, c’est d’être haïs, repoussés, insultés, méprisés, si tout cela nous arrive à cause de notre attachement au Fils de l’Homme.

Être contestés et dénigrés à cause de notre égoïsme ou du mensonge de notre vie, ce n’est pas la béatitude : c’est le salaire de notre péché. Mais si nous sommes rejetés et comptés pour rien à cause du choix que nous avons fait de suivre un Seigneur crucifié, alors laissons dire, laissons médire, laissons sourire ; car Jésus ne nous a pas envoyés pour nous conformer aux modes du monde ni pour changer de vie « à tout vent de doctrine »(Ep 4,14) : il nous a placés, là où il a voulu, « pour que nous portions du fruit, un fruit qui demeurera » quand la haine depuis longtemps se sera tue.

Jésus y insiste : pour comprendre ce qu’est véritablement la réussite ou l’échec, il faut se référer à l’existence des prophètes. Certains ont été applaudis à longueur de vie ; mais ils n’apportaient que leur propre message, et ce message de facilité est mort avec eux (Jr 23). Les vrais prophètes, eux, annonçaient jugement et miséricorde ; ils lisaient les événements à la lumière du dessein de Dieu et appelaient le monde à la conversion. Le monde du refus ne les a pas compris et n’a vu en eux que des gêneurs ; mais Dieu connaît les siens et les a pris dans sa joie.

Il n’y a, au fond, qu’une seule béatitude : c’est d’entrer dès maintenant dans ce bonheur de Dieu.

Fr. Jean-Christian Lévêque, o.c.d.