Actualité du Carmel

La vivante actualité des Carmes déchaux

Dans les archives carmélitaines d’Avon, nous avons trouvé un cahier de couverture rouge avec le libellé suivant : article « le Carmel »

"L’histoire de tout homme est une “lutte pour la vie”. Vivre ! C’est le cri tragique du vrai drame humain. Tout en l’homme crie ce cri : son corps, son âme, son cœur, son intelligence. Chaque fibre de son être, si humble soit-elle aspire à la vie. Et plus il boit la vie ; plus l’homme a soif de vivre.

"Le Christ connaissait bien cette déchirante clameur qui monte des profondeurs humaines. Après avoir affirmé que Lui Il était la Vie, n’a-t-il pas ajouté qu’Il était venu pour que l’humanité se rassasiât de vie en Lui ? A la samaritaine, plus avide de vie que n’importe quelle autre, mais qui mendiait douloureusement de la vie près des décevantes créatures humaines, Jésus, d’une voix attendrie de pitié, a crié “Si tu connaissais le don de Dieu et la nature de celui qui te demande à boire, c’est toi qui lui aurais demandé à boire, et il t’aurait donné une eau pleine de vie, une eau qui fait jaillir en celui qui la boit, une source intarissable de vie d’éternité.” Pour ce mendiant de vie qu’est l’homme, un seul problème : trouver la source de la vie. Et il cherche… il cherche, allant d’expérience en expérience ; et souvent il y use ses jours et ses forces ; et la mort le surprend, qu’il n’a pas encore pu crier le joyeux cri définitif des trouvailles certaines. Ce problème, cet angoissant, douloureux, unique problème humain, semble avoir revêtu son caractère le plus tragique dans les temps que nous vivons.

"En France, depuis plus de deux siècles, les conducteurs des foules humaines, ceux qui font l’opinion, les lettrés et les phraseurs, ceux qu’on croit éclairés parce que mieux bavards, ont entraîné les hommes vers des sources vives de vie, qu’ils disaient nouvelles. Et les foules heureuses les suivaient précipitant bientôt la marche, puis se jetant impatiemment sur ce qu’on leur offrait pour étancher leur soif. Mais ces sources de vie n’étaient que des “nourritures terrestres”. Et de génération en génération, la foule plus déçue se relevant plus lentement pour reprendre sa marche, s’en allait moins confiante, d’un pas plus alourdi, brûlée d’une soif de vie d’autant plus ardente, qu’elle trouvait de moins en moins à la rassasier. Ces dernières années ont été peut-être les plus cruelles. C’étaient les dernières sources à explorer. Moins que les autres encore elles avaient de l’eau vive.

"Et pourtant, vivre ! Vivre d’une plénitude de vie, vivre d’un infini de vie ! Manger de la vie, en manger à pleine bouche, il crie toujours, il crie plus que jamais ce besoin tyrannique de tout homme venant en ce monde. Il crie surtout sur les lèvres des jeunes qui se lèvent et qui décidément, devant la misère de la vie qu’on a servi à leurs pères pendant des générations, ne veulent plus de ces ersatz, mais veulent de la vie vraie, de la vie substantielle, de la vie forte, de la vie qui coule en eux rassasiante et exaltante.

"Fini le temps de jouer avec la vie..

"Les jeunes veulent vivre l’essentiel de la vie, pas les à-côtés, pas les semblants de la vie. Le Carme déchaux est à la source de la vie. Par nos temps de disette, c’est ce cœur même de la vie que le Carmel offre au monde ; et c’est ce qui fait sa vivante actualité.

"La source de la vraie vie, c’était cela que cherchait l’âme géante du patriarche Elie quand il s’enfonçait pour des semaines et des mois dans les grottes du Mont-Carmel, enfoui dans le silence, enfoui dans le jeûne. Au fond du silence il touchait Dieu, il voyait Dieu, il étreignait Dieu, il se perdait en Dieu, et longuement, longuement, son âme s’abreuvait de Dieu. Dieu, c’était la vie, l’éternité de la vie, la vraie vie, la vie qui rassasie.

"Et c’est là, là où pria Elie, là où son âme se rassasia de Dieu, qu’est née la famille religieuse du Carmel. Comme le vieux Patriarche, les Carmes sont des chercheurs de Dieu. Comme lui ils s’enfoncent dans le silence et comme lui, à longueur de jour, à longueur de nuit, ils contemplent Dieu, d’une contemplation vivante, où leur cœur mange Dieu dans l’obscure communion de la vie mystique.

"Ce caractère de solitude profonde qui permet la recherche de Dieu, la vie Carmélitaine l’a conservé, même après que les moines, chassés par les sarrazins au XIIIe siècle, du Mont Carmel où ils vivaient en ermites dispersés dans des grottes ou des cabanes, furent venus s’établir en Europe. Certaines adaptations furent nécessaires : la grotte se mua en cellule, la communauté de vie s’étendit aux heures de prière, de repas, de délassement. Mais le fond de la vie demeure un fond de silence.

"Actuellement encore, au jeune homme qui frappe à la porte du monastère par désir de la vie religieuse, le Carmel offre de la solitude et du silence. Mais ne nous y trompons pas. Ce n’est pas la solitude de la stérilité, ni le silence de l’oisiveté ! Cette solitude est peuplée de la riche vie de Dieu. Le silence est plein de l’immense voix de Dieu.

"Cette solitude et ce silence, peu à peu, au cours de son année de noviciat et pendant les trois années de voeux simples, le Carme doit les planter dans son être. Il doit les faire descendre en lui pour que la cellule qui abrite ses années de formation se reconstitue mystérieusement dans l’intimité de son âme et qu’il puisse l’emporter partout où l’obéissance lui ordonnera d’aller. Ainsi se forme en lui, avec des nappes de silence, des profondeurs de contemplation vivante de Dieu, car le Carme, affamé de Dieu, reste toute sa vie un chercheur de Dieu.

"La règle qu’il trouve au monastère, - règle vieille de près de huit cents ans, puisqu’elle fut donnée vers 1210 par St-Albert, Patriarche de Jérusalem, à St-Brocard, deuxième prieur des ermites du Mt-Carmel ; règle sobre et simple qui tient en quelques pages, - cette règle enfonce la vie du novice dans un silence épais. Elle oriente d’ailleurs ce silence, en le faisant déboucher sur l’oraison.

"L’oraison ! le voilà le sens de la vie qu’offre à ses fils le silence du Carmel.
L’oraison ! quel mot et quelle chose !
L’oraison, c’est la marque particulière du Carmel. Chaque famille religieuse a sa mission spéciale dans l’Eglise, cette mission informe la vie des membres de la famille.

"Le Carmel, lui, a pour mission, - et c’est un grand théologien de l’ordre de Saint-Dominique qui l’affirme - “de maintenir dans l’Eglise un haut esprit d’oraison”.

"Mais qu’est-ce donc que cette oraison ?

"Essentiellement c’est le cœur à cœur avec Dieu. C’est la prière vivante, la vraie prière, la prière où les lèvres se taisent parce que le cœur plein d’amour en son langage de silence expressif laisse passer toute sa tendresse pour Dieu.

"L’oraison, c’est le cœur qui touche Dieu, qui se blottit en Dieu, qui étreint Dieu, qui aime éperdûment son Dieu. C’est avec Dieu l’échange d’un substantiel regard de tendresse. Sainte-Thérèse d’Avila dit : “un commerce d’amitié avec Dieu”.

"Deux fois le jour, - au crépuscule du matin comme au crépuscule du soir -, la cloche appelle le Carme au chœur, et là, dans le silence, pendant une heure entière avec ses frères, il s’abîme dans l’oraison. Et quand il se relève, ce n’est pas pour quitter délibérément cette oraison. Au contraire - durant l’Office divin, qu’il psalmodie seulement, pendant la Messe conventuelle qui n’est chantée qu’à certaines fêtes, en cellule où il étudie, aux heures de travail manuel dans le jardin, ou dans les divers offices qu’exige la vie conventuelle, partout le Carme continue son cœur à cœur avec Dieu. Sa vie entière baigne dans une oraison diffuse. Le regard de son cœur ne quitte pas le regard de Dieu, même aux heures de délassement - une heure de récréation après le repas de midi -, tout en s’abandonnant à une simple et franche gaîté - il n’y a pas plus gais que les mystiques jeunes de la jeunesse même de Dieu - dans son fond permanent l’âme du Carme reste en contact personnel et vivant avec Dieu. Que de belles figures de contemplatifs, ainsi nourris d’oraison, nous offre l’histoire du Carmel !

"Il faudrait citer ici les délicieuses pages du vieil “Ignea sagitta” décrivant les longues oraisons où s’enfonçaient les ermites du mont-Carmel.

"Quelle âme profonde que celle de Saint Simon Stock (milieu du XIIIe siècle) qui mérita de recevoir des mains de la Vierge Marie, Mère et la Reine des Carmes - que l’on appela dès le XIIe siècle les frères de Notre Dame du Mont Carmel - le saint Scapulaire, en signe de particulière protection. Et le Bienheureux Soreth, ce courageux normand qui fonda les premiers monastères du deuxième Ordre de la famille Carmélitaine, les Carmélites, - les Carmes formant le premier Ordre, et les laïques restés dans le monde mais agrégés à la famille formant le troisième Ordre, ou Tiers-Ordre !

"Ames d’oraison profonde, telles furent surtout au XVIe siècle Thérèse d’Avila, la réformatrice du Carmel, à qui revient l’honneur d’avoir non seulement retrouvé l’idéal primitif, mais de l’avoir admirablement repensé. D’elle on ne peut séparer Saint Jean de la Croix dont l’âme baignait tellement en Dieu que le nom seul de Dieu le plongeait en extase.

"De la fin du XVIe encore la Bienheureuse Marie de l’Incarnation, dans le monde Mme Acarie, femme de l’un des Seize, mère de six enfants et qui sut vivre dans le monde, sans négliger aucun de ses devoirs de femme et de mère, une rare vie d’oraison. Son âme était si bien formée à cette vie qu’elle put entrer sans difficulté au Carmel d’Amiens, puis passer au Carmel de Pontoise où elle mourut en odeur de sainteté.

"On ne peut négliger de signaler Jean de Saint Samson, pauvre frère convers aveugle, du couvent de Rennes, qui, non seulement s’éleva aux plus hauts degrés de la vie d’oraison, mais laissa des pages d’une savoureuse doctrine sur la vie spirituelle.

"Enfin, tout près de nous, la lumineuse et souriante figure de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus."