Carmélite et princesse

En novembre 1773, Madame Louise est élue prieure, puis réélue trois ans plus tard. Elle sera à nouveau appelée à cette charge en 1785. Toujours active, elle refuse cependant d’intervenir en toute affaire de privilège : Il faut faire oublier tout ce que j’ai été. Pourtant elle sait rappeler l’autorité de sa naissance et se dépense sans compter dès qu’il s’agit du bien de l’Ordre et de l’intérêt de la Religion. Elle qui voulait disparaître du monde, comprend peu à peu qu’il lui faut accepter sa naissance et assumer son rang jusqu’au fond de son couvent, pour la plus grande gloire de Dieu. Elle sera princesse et carmélite.

Remontrances au Parlement contre le schisme

Ainsi appuie-t-elle de son autorité le règlement de la question janséniste dans les carmels qui avaient adhéré à la bulle « Unigenitus ». La querelle janséniste empoisonne en effet la vie religieuse et politique durant tout le siècle : une minorité active, en particulier dans le clergé et dans la magistrature, n’a jamais accepté la condamnation définitive par la bulle Unigenitus en 1713, des thèses forgées dans le sillage de Port-Royal. La polémique entrave trop souvent le traitement des vrais problèmes et nuit à l’image du clergé. Les parlementaires eux-mêmes, en intervenant dans les conflits nés des refus de sacrements entendent défendre leur autorité et leurs privilèges face à l’absolutisme monarchique. Madame Louise n’entre pas dans la polémique ou dans le débat théologique. Son souci est avant tout inspiré par la crainte de voir ses sœurs se perdre dans l’erreur. Elle essaie de faire revenir les « brebis égarées » qui avaient fui le couvent au plus fort de la crise d’épuration. Seule la sœur Marie-Marthe de Saint-Joseph réintégrera le carmel, après trente années passées dans le siècle. Agée de 89 ans, les jambes paralysées, elle a gardé toute sa tête. Madame Louise tout en l’entourant de soins attentifs s’attache à la ramener à la vraie foi. La vieille religieuse après avoir satisfait à un examen tendant à prouver qu’elle adhère à la bulle Unigenitus, renouvelle ses vœux le 15 août 1775.

Dans les affaires du siècle, ses sympathies vont plutôt au parti dévot. Sa foi est sincère et pure, mais sans compromission avec les idées des Philosophes : pour elle l’impiété croît avec l’influence des Lumières. Ainsi s’insurge-t-elle contre les « glissements » de vocabulaire par lesquels des mots à connotation par trop « pieuse » disparaissent du langage, remplacés par des termes mieux adaptés à un humanisme de bon aloi. A titre d’exemple, dans son mandement de Carême 1783, Monseigneur Le Clerc de Juigné, regrette de voir le vocable « bienfaisance » remplacer celui de « charité », la carmélite prend aussitôt le pas : Oh le beau mandement ! Comme il drape la bienfaisance ! J’en suis ravie, car je déteste dans la bouche des chrétiens ces expressions que la philosophie ne fait tant ronfler que pour bannir la charité. Ce n’est pas que la bienfaisance soit un mal, mais ses motifs trop humains sont insuffisants pour faire l’aumône et en remplir le précepte.

Allégorie sur le sacre de Louis XVI
Allégorie sur le sacre de Louis XVI

L’application la plus aboutie de l’influence des Lumières en politique est la signature par Louis XVI de l’édit de tolérance, par lequel l’état civil est reconnu aux protestants, sans que toutefois leur soit accordée une totale liberté de culte. Madame Louise ressent la mesure comme une véritable trahison. Sans doute, ici ne fait elle pas preuve d’ouverture d’esprit ! Mais elle est de son temps, droite, cohérente avec elle-même, ferme dans ses convictions. Fille de France, elle n’admet pas que le roi puisse manquer au serment du Sacre de défendre la foi catholique et de combattre l’hérésie. Nous sommes-là sur le plan des idées, et comme dans son combat contre le Jansénisme, Mère Thérèse de Saint-Augustin ne se montre jamais tiède. Mais devant toute humanité blessée ou diminuée, par la maladie ou l’âge, elle se révèle pleine de compassion. Ainsi prodigue-t-elle sans compter soins et attentions à cette vieille sœur janséniste revenue mourir à Saint-Denis qu’elle s’applique à servir au détriment de sa propre santé. Bien sûr tant de sollicitude s’explique aussi par le souci de ne pas laisser de jeunes sœurs et surtout des novices s’approcher de cette brebis subversive ; bien sûr s’attache-t-elle à la ramener sur la bonne voie autant qu’à remédier à ses maux. Peut-on lui reprocher de se soucier du salut de l’âme en même temps que du réconfort moral et physique de ses semblables ? Peut-on lui reprocher de se désoler de l’édit de 1787, elle qui pense sans doute sincèrement que son neveu, en cédant à la mode des temps laisse s’égarer des chrétiens dans des chemins de perdition ?

Départ et arrivée des carmélites de Bruxelles
Départ et arrivée des carmélites de Bruxelles

Plus qu’idéologiques, ses prises de position sont avant tout empreintes d’une charité active. Et c’est bien en ce sens, qu’en juin 1783, elle accueille à Saint-Denis les treize religieuses du carmel de Bruxelles, chassées de leur couvent par la politique de Joseph II, frère de Marie-Antoinette, qui gouverne seul l’empire autrichien depuis 1780 et qui entend que les Flandres soient « balayées de tous les fainéants contemplatifs ». En « catholique éclairé », il pense que l’Eglise, soumise à l’Etat, doit participer à la construction du bonheur dès ici-bas. Pour cela, la foi doit être épurée de toute superstition et le clergé de ses membres parasites : contrairement aux enseignantes et aux hospitalières, les contemplatives, à ses yeux, ne contribuent en rien au bien commun.Pour recevoir ses sœurs bannies, Madame Louise ouvre son couvent où s’entasseront, en 1787, cinquante huit religieuses qui devront fraternellement apprendre à s’accepter mutuellement, malgré leurs différences d’habitudes et de mode de vie.

Elle qui avait tant souhaité qu’on oublie son état comprend peu à peu que par les relations que lui valent son rang, elle peut se mettre au service de l’Eglise. Toujours elle refusera d’intervenir en toute affaire de privilège ou de bénéfice, mais dès qu’il y va de l’intérêt de l’Ordre et de la défense de la pureté de la foi, elle se démène sans compter. Tout au long de sa vie, elle entretient une correspondance suivie avec de nombreuses personnalités, n’hésitant pas à jouer de son influence pour venir en aide à une communauté en difficulté, ou à encourager une vocation. Ainsi fait-elle parrainer par Marie-Antoinette Madame Lidoine qui, reconnaissante, prendra en religion le nom de Thérèse de Saint-Augustin. Devenue prieure du carmel de Compiègne, elle montera la dernière à l’échafaud après toute sa communauté, le 17 juillet 1794.

Versailles, escalier de l'Orangerie

Madame Louise elle, ne connaîtra pas le martyre. Brutalement frappée par la maladie, elle meurt en 1787, âgée de cinquante ans. Ses dernières paroles disent toute son impatience pour enfin rejoindre l’Epoux en son Royaume : « Allons vite au galop, au Paradis ! » En son temps, elle avait déjà compris le prix des petits sacrifices quotidiens assumés avec discrétion et persévérance. Son plus grand titre de gloire se trouve dans la fidélité à un « Oui » renouvelé jour après jour. « L’héroïcité » de ses vertus, se fonde dans une constante attitude d’obéissance face à une réalité joyeusement assumée ; le secret de sa sainteté, dans l’intuition d’une « petite voie bien droite » : une voie royale !


Sentence

Crédits photographiques :

  • “Remontrances au Parlement contre le schisme”. Gravure
    Paris, Centre historique des archives nationales, musée de l’histoire de France, documents iconographiques XVIIIe s.
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  • Allégorie sur le sacre de Louis XVI, Gravure
    Paris, Centre historique des archives nationales, musée de l’histoire de France, documents iconographiques XVIIIe s.
    © Droits réservés, reproduction interdite
  • “Départ des carmélites de Bruxelles et leur arrivée à Saint-Denis”, par Guillot
    © Saint-Denis, musée d’art et d’histoire, cl. Guéroult
  • Sentence du carmel de Saint Denis
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