Chap. 27 à 29 : « Notre Père qui es aux Cieux… »

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Commentaire du « Notre Père » : Notre Père qui es aux cieux…

2CHAPITRE XXVII2

3Du grand amour que Notre-Seigneur nous a témoigné dans les premières paroles du Pater noster. Les religieuses qui veulent avoir Dieu pour père ne feront aucun cas des avantages de la naissance.3

Notre Père qui êtes dans les cieux. O mon Seigneur, qu’il paraît bien que vous êtes le Père d’un tel Fils ; et comme votre Fils fait bien connaître qu’il est le Fils d’un tel Père ! Soyez éternellement béni ! Cette grâce de vous appeler notre Père semblait devoir mieux convenir à la fin de la prière ; en nous la donnant dès les premiers mots, vous nous remplissez les mains, vous nous comblez de vos dons, au point que votre esprit devrait, lui aussi, se remplir de cette pensée, le cœur se remplir de ce sentiment, sans qu’une autre parole nous fût possible. O mes filles, comme la contemplation parfaite serait ici à sa place ! Comme l’âme aurait ici raison de rentrer en soi pour mieux s’élever au-dessus d’elle-même, afin d’apprendre de ce Fils adorable quel est ce lieu, où il nous dit qu’habite son Père, qui est dans les cieux ! Quittons la terre, mes filles, et après avoir compris l’excellence de cette faveur, sachons l’estimer assez pour ne plus demeurer sur la terre.

O Fils de Dieu et mon Maître, comment, dès la première parole, nous donnez-vous tant de biens à la fois ? Déjà vous portez l’excès de votre humilité jusqu’à vous unir à nous dans nos demandes, jusqu’à vouloir être le frère de créatures si basses et si misérables ; comment nous faites-vous, au nom de votre Père, un don qui contient tous les dons ? Eh ! oui : vous voulez qu’il nous reconnaisse pour ses enfants, et votre parole ne peut être sans effet ; vous l’obligez donc à l’accomplir. La charge certes n’est pas petite. Car étant notre Père, il faut qu’il nous supporte et nous reçoive, quelles que soient nos offenses, si nous revenons à lui comme le prodigue ; il faut qu’il nous pardonne, qu’il nous console, qu’il nous entretienne, parce qu’il est notre Père et le plus parfait des pères et parfait en sa paternité, comme en toutes les perfections ; il doit enfin nous donner une part avec vous à tous ses biens et nous faire vos cohéritiers. Remarquez, mon bon Maître, que vous, personnellement, vous pouvez bien par amour pour nous et par humilité, négliger vos intérêts ; car enfin, habitant de la terre et revêtu comme nous d’une chair terrestre, vous avez, je le conçois, quelque raison de vouloir notre bien. Mais considérez, d’un autre côté, que votre Père est dans le ciel ; c’est vous-même qui le dites, et il est juste que vous preniez soin de son honneur. N’est-ce pas assez que vous ayez bien voulu être déshonoré pour l’amour de nous ? Laissez du moins votre Père libre, et ne l’obligez pas à tant de faveurs envers des créatures si chétives et aussi peu reconnaissantes que nous. O bon Jésus, comme il est clair maintenant que vous n’êtes qu’un avec votre Père, que votre volonté est la sienne, et la sienne la vôtre ! Quelle démonstration éclatante de l’amour excessif que vous nous portez ?

Vous avez caché avec soin au démon que vous étiez le Fils de Dieu ; mais pour notre plus grand bien, vous avez écarté toute autre considération, et vous nous avez révélé cette merveille de grâce ; quel autre que vous nous en eût donné la révélation ? Comment le démon, à ce simple mot de vous, n’a-t-il pas compris, et sans doute possible, qui vous étiez ? Je ne le vois vraiment point ; mais ce que je vois bien, c’est que vous avez parlé à la fois pour vous et pour nous, comme un fils qui est l’amour et les délices de son père, et que votre puissance étant infinie, ce que vous dites sur la terre doit s’accomplir au ciel. Soyez donc à jamais béni, mon tendre Maître, vous dont le bonheur est de donner, et dont rien n’arrête la munificence !

Que vous en semble, mes filles ? Trouvez-vous que ce soit un bon Maître, celui qui, voulant gagner notre affection pour nous rendre capables d’écouter ses leçons avec fruit, commence par nous accorder une si éminente faveur ! Je vous le demande, alors même que nous prononçons vocalement cette parole Notre Père, convient-il que nous la proférions seulement des lèvres, sans une intelligence et une considération de l’esprit, qui fassent éclater notre cœur à la vue d’un tel amour ? Est-il un enfant au monde, qui ne cherchât à connaître son père, s’il le savait homme de toute bonté, de toute majesté et de toute puissance ? Peut-être, si ces qualités manquaient à leur père, des fils refuseraient-ils de le reconnaître, je n’en serais pas étonnée, car ainsi va le monde : un fils, dans une condition plus relevée que celle de son père, se croirait déshonoré de passer pour son fils. Cet abus n’existe pas chez nous ; plaise à Dieu que l’on n’ait jamais en cette maison la moindre pensée qui en approche : ce serait l’enfer. Mais que celle dont la naissance est plus haute parle précisément de son père moins que les autres ; il doit y avoir entre nous une parfaite égalité.

O collège des apôtres ! saint Pierre, qui n’était qu’un pêcheur, y a plus d’autorité que saint Barthélemy qui était fils de roi. Et Notre-Seigneur le voulut ainsi, parce qu’il savait quelles seraient les discussions des hommes sur la noblesse de l’origine : autant vaut débattre si la terre qui sert à faire des briques est supérieure à celle qui sert à faire du torchis. En vérité, la belle question que celle-là ! Dieu nous garde, mes sœurs, de contester jamais sur des sujets si frivoles, ne fût-ce qu’en riant. J’espère que la divine Majesté nous accordera cette grâce. Que si quelqu’une d’entre vous laissait percer quelque chose de cette vanité, qu’on se hâte d’y porter remède. Que cette religieuse craigne d’être comme un Judas parmi les apôtres ; et qu’on lui donne des pénitences, jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elle ne méritait pas d’exister, même au dernier rang des créatures.

O mes filles, que vous avez un bon Père dans celui que vous donne le bon Jésus ! qu’il soit le seul que vous nommiez dans ce monastère ! Efforcez-vous de vivre si saintement, que vous méritiez de trouver vos délices auprès de lui, et de vous jeter dans ses bras. Vous savez bien que si vous êtes de bonnes filles, ce Père infiniment bon ne nous rejettera pas. Qui ne serait prêt à tout pour ne point perdre un tel Père ? Oh ! que vous avez là de grands sujets de consolations ! Mais pour ne pas m’étendre davantage, je vous les laisse à méditer.

Malgré la mobilité de votre imagination, placez-vous entre un tel Fils et un tel Père ; vous y trouverez nécessairement avec eux le Saint-Esprit qui enflammera votre cœur, et qui saura le tenir enchaîné par les puissants liens de l’amour, si la vue d’un si grand intérêt ne suffisait point à le faire.

2CHAPITRE XXVIII2

3Nature de l’oraison de recueillement. – Quelques moyens pour en contracter l’habitude.3

Considérons maintenant les paroles suivantes de votre Maître : Qui êtes dans les cieux. Peut-être pensez-vous qu’il importe peu de savoir ce que c’est que le ciel et où il faut aller chercher votre Père très saint ? Il est au contraire de la plus haute importance, pour les esprits distraits, non seulement de croire la vérité refermée dans ces paroles, mais encore de ne rien négliger pour en avoir une connaissance expérimentale ; car c’est une des considérations les plus propres à enchaîner l’entendement et à recueillir l’âme.

Vous savez déjà que Dieu est en tout lieu : mais où est le roi, dit-on, là est la cour ; donc où est Dieu, là est le ciel. Vous pouvez admettre comme une vérité hors de doute, que là où se trouve sa divine Majesté, là se rencontre aussi toute sa gloire.

Saint Augustin nous dit qu’après avoir longtemps cherché Dieu en beaucoup d’endroits il le trouva enfin au dedans de lui-même. Eh bien, pensez-vous qu’il serve peu à une âme distraite de comprendre cette vérité et de savoir qu’elle n’a pas besoin d’aller au ciel pour parler à son Père éternel et prendre avec lui ses délices ? Aucun besoin d’élever la voix pour lui parler ; si bas qu’elle parle, il entendra. Aucun besoin d’ailes pour aller à sa recherche ; qu’elle se mette en solitude, qu’elle regarde en elle-même, et qu’elle ne s’étonne pas d’y rencontrer un hôte si bon ; mais qu’elle lui parle comme à un père, qu’elle lui expose comme à un père tous ses besoins, lui raconte ses peines et le supplie d’y porter remède, avec une confiance qui n’exclue pas le sentiment de son indignité.

Gardez-vous de ces réserves excessives, qu’on voit en certaines personnes, et qu’elles prennent pour de l’humilité. Si le roi vous accordait quelque faveur, l’humilité consisterait-elle à l’accueillir par un refus ? non certes, mais à l’accepter, à vous en reconnaître indignes, et puis à en jouir. Et lorsque le Souverain Maître du ciel et de la terre honore mon âme de sa visite, qu’il vient pour me combler de ses grâces et se réjouir avec moi, ce serait me montrer humble que de ne vouloir ni lui répondre, ni lui tenir compagnie, ni accepter ses dons, mais de le laisser là tout seul ? Et quand il me convie, me presse de lui demander ce dont j’ai besoin, ce serait faire preuve d’humilité que de rester dans mon indigence, et de le forcer ainsi à s’éloigner de moi pour n’avoir pu vaincre ma réserve ? En vérité, la plaisante humilité que celle-là !

Non, mes filles, pas d’humilité de ce genre. Voyez dans Jésus-Christ un père, un frère, un maître, un époux et traitez avec lui selon ces diverses qualités ; lui-même vous apprendra quelle est celle qui lui plaît davantage, et qu’il vous convient de choisir. Ne soyez pas si simples alors que de n’en pas faire usage ; rappelez-lui sa parole, qu’il est votre époux, et demandez-lui qu’il vous traite comme ses épouses.

Cette manière de prier, quoique vocale[1], a l’avantage de recueillir l’esprit très vite, et c’est une oraison qui procure à l’âme des avantages précieux. On l’appelle oraison de recueillement, parce que l’âme y recueille toutes ses puissances, et rentre au dedans d’elle-même avec son Dieu. Là, le divin Maître l’instruit et lui accorde, plus promptement, par ce moyen que par tout autre, l’oraison de quiétude. Dans ce recueillement intime, en effet, elle peut penser à la passion du Sauveur, se le représenter lui-même comme présent, et l’offrir à son Père, sans faire le moindre effort d’esprit pour aller le chercher au calvaire, au jardin ou à la colonne.

Celles qui pourront ainsi s’enfermer dans ce petit ciel de leur âme, où habite Celui qui a créé le ciel et la terre, qui s’accoutumeront à ne rien regarder au dehors, et à prier dans un endroit où rien ne puisse distraire leurs sens extérieurs, doivent croire qu’elles marchent dans un excellent chemin, et qu’elles ne tarderont pas à s’abreuver à la fontaine de vie. Elles avancent beaucoup en peu de temps. Ainsi des hommes qui ont pris la mer : si peu que le vent les favorise, ils arrivent en quelques jours au terme d’un voyage, qui eût été bien plus long par terre.

Ces âmes, dis-je, sont en mer ; non pas qu’elles aient quitté tout à fait la terre ; mais durant quelques instants, elles font tous leurs efforts pour s’en détacher, par le recueillement intérieur de leurs sens.

Le véritable recueillement a des caractères qui le font facilement reconnaître. Il opère un certain effet que je ne saurais donner à entendre, mais qui est bien compris de celui qui l’a éprouvé. On dirait un joueur qui se lève de table avec tous les atouts en main ; ainsi l’âme qui voit que les choses de ce monde sont un jeu, quitte la partie au bon moment. On dirait un guerrier qui se retire dans une forteresse pour se mettre à couvert des attaques de l’ennemi ; ainsi l’âme appelle au dedans d’elle-même tous ses sens, et les détache des objets extérieurs, avec un tel empire, que les yeux du corps se ferment d’eux-mêmes aux choses visibles, afin qu ceux de l’âme acquièrent un regard plus pénétrant.

Aussi ceux qui marchent dans cette voie ont-ils presque toujours les yeux fermés, lorsqu’ils sont en oraison : ce qui est une coutume excellente et qui a le mérite, entre autres, d’être un effort de la volonté pour ne pas regarder les choses d’ici-bas. Cet effort, il est vrai, n’est à faire que dans les commencements ; car ensuite il en coûterait plus de tenir les yeux ouverts que fermés. L’âme ainsi recueillie se fortifie aux dépens du corps, et acquiert, en l’affaiblissant, une vigueur nouvelle pour le combattre.

Le recueillement, il est vrai, a divers degrés ; aussi dans le principe ces grands effets ne sont pas sensibles, parce qu’il n’est pas alors aussi profond. Mais supportez la peine que vous éprouverez d’abord à vous recueillir, méprisez les cris de la nature, domptez les résistances de ce corps, ami d’une liberté qui tournerait à sa ruine, sachez vous vaincre, persévérez ainsi quelque temps, et vous verrez clairement les avantages que vous en retirerez. Dès que vous vous mettrez en prière, vous sentirez aussitôt vos sens se recueillir ; on dirait les abeilles qui rentrent dans la ruche, et s’y enferment pour travailler à faire le miel. Cela aura lieu sans qu’il vous en coûte ni effort ni sollicitude. Dieu récompense ainsi la violence que votre âme s’est faite pendant quelque temps ; et il lui donne un tel empire sur ses sens que c’est assez d’un signe, quand elle veut se recueillir, pour qu’ils obéissent et se recueillent avec elle. Il leur arrive sans doute de sortir encore ; mais c’est beaucoup qu’ils se soient soumis une fois pour qu’ils ne soient plus que comme des esclaves et des sujets, et ne fassent pas le mal qu’ils auraient pu faire autrefois. Au premier appel de la volonté, ils reviennent de plus en plus vite. Enfin, après des exercices et des exercices de ce genre, Dieu fait qu’ils se tiennent absolument en repos, et dans la contemplation parfaite.

Appliquez-vous à bien entendre ce que je viens de dire ; cela peut vous paraître obscur ; mais pratiquez-le, vous le comprendrez certainement. Aller ainsi, je l’ai dit plus haut, c’est prendre la mer et supprimer les lenteurs du voyage ; mais puisque nous avons tant d’intérêt à gagner du temps, voyons les moyens d’acquérir un peu de célérité.

Ceux qui pratiquent l’oraison de recueillement sont plus à l’abri des occasions dangereuses. De plus, le feu de l’amour divin s’attache plus promptement à leur âme ; ils sont si près de ce feu, qu’il suffit du souffle de la plus petite considération pour exciter sa flamme, et de la plus petite étincelle pour tout embraser. Dégagée de toutes les choses extérieures et seule avec Dieu, l’âme est admirablement disposée à prendre feu et à brûler.

Imaginez qu’il y a au dedans de nous un palais magnifique, tout d’or et de pierres précieuses, digne en un mot du grand monarque qui l’habite, et songez, ce qui est vrai, que vous concourez à lui donner cette magnificence. Il n’y a pas en effet de plus bel édifice qu’une âme pure et remplie de vertus ; plus les vertus sont grandes, plus sont brillantes les pierres précieuses. Enfin imaginez-vous que le Roi des rois est dans ce palais, que, dans sa bonté infinie, il veut être votre père, qu’il est assis sur un trône de très grand prix, et que ce trône est votre cœur.

Vous trouverez étrange d’abord ce palais que j’imagine, pour me faire comprendre de vous ; mais cette imagination pourra néanmoins vous être d’une grande utilité : nous autres, femmes, qui sommes étrangères à la science, nous avons besoin de tous ces secours, pour comprendre cette vérité, qu’il y a en nous quelque chose d’un prix incomparablement plus grand que ce qui frappe au dehors les regards. Ne pensez donc pas qu’il n’y ait rien au dedans de nous. Ah ! plût à Dieu qu’il n’y eût que les femmes à négliger cette doctrine ! Si l’on avait soin de se rappeler que l’on possède dans son âme un hôte d’une telle majesté, on ne pourrait pas, j’en suis sûre, se livrer, comme on fait, aux choses de la terre, parce qu’on verrait combien elles sont abjectes auprès de celles que nous possédons en nous-mêmes. Eh ! les animaux n’en font pas davantage, quand la seule vue d’une proie leur agrée, les précipite pour la saisir et s’en rassasier. N’y a-t-il donc pas de différence entre les animaux et nous ?

Quelques-uns se moqueront peut-être de moi, et diront qu’il n’y a rien de plus évident ; ils auront raison ; mais il n’en est pas moins vrai que ce fut obscur pour moi durant quelque temps. Je comprenais bien que j’avais une âme ; mais, hélas ! mettant moi-même comme un bandeau sur mes yeux par mon attachement aux vanités de la vie, je ne comprenais ni la dignité de cette âme, ni l’honneur que Dieu lui faisait d’être au milieu d’elle. Car si j’eusse connu alors, comme maintenant, qu’un si grand Roi habitait dans ce petit palais de mon âme, il me semble que je ne l’aurais pas si souvent laissé tout seul, que quelquefois au moins je serais demeurée avec lui, et que j’aurais pris plus de soin de conserver mon âme pure.

Y a-t-il rien de si digne d’admiration que de voir Celui qui remplirait de sa grandeur mille et mille mondes, se renfermer dans un aussi petit espace[2] ! Tout s’explique, à la vérité, par sa puissance, qui lui donne toute liberté et par son amour, qui le fait se proportionner à nous.

Quand une âme commence, il ne se manifeste pas d’abord à elle, de peur qu’elle ne se trouble à l’aspect de tant de grandeur, qui vient s’unir à son néant ; mais peu à peu il l’élargit, il la rend capable de contenir les dons qu’il lui réserve. Et c’est ce que j’ai appelé sa liberté absolue que ce pouvoir sans mesure d’agrandir le palais de notre âme. Le point essentiel pour nous, c’est de lui offrir ce palais d’une manière irrévocable, et de le débarrasser de tout, pour que Dieu en dispose à son gré, comme d’une chose bien à lui. Puisqu’il n’y a rien de plus raisonnable, pourrions-nous le refuser à Dieu ? Il ne veut point forcer notre volonté ; il reçoit ce qu’elle lui donne ; mais il ne se donne entièrement à nous que lorsque nous nous donnons entièrement à lui. Cela est certain, et si important que je ne saurais trop le répéter. Ce Roi de gloire n’agit pleinement dans notre âme que s’il la voit libre de tout, et toute à lui. Et pourrait-il, étant souverainement ami de l’ordre, en user autrement ? Si nous encombrons ce palais de gens de basse condition et de bagatelles, comment pourrait-il venir s’y loger avec sa cour ? N’est-ce pas déjà beaucoup qu’il demeure quelques moments au milieu de tant d’embarras.

Pensez-vous, mes filles, que Dieu vienne seul ? N’entendez-vous pas son Fils lui dire : « Qui êtes dans les cieux ? Ceux qui composent la cour d’un tel monarque, n’ont garde de le laisser seul, ils l’accompagnent toujours et le prient sans cesse pour nous, parce qu’ils sont pleins de charité. Combien différents des hommes du monde qui ne savent pas voir un prince ou un supérieur honorer quelqu’un, sans lui porter envie ou le haïr, quelles que soient les raisons ou les sentiments du prince, quelle que soit l’innocence du pauvre favori !

2CHAPITRE XXIX2

3 Autres moyens d’obtenir l’oraison de recueillement.3

Pour l’amour de Dieu, mes filles, bannissez de votre âme toute sollicitude au sujet des faveurs humaines. Que chacune de vous s’efforce de faire ce qu’elle doit. Si le supérieur ne lui en témoigne point de gré, elle peut être sûre que le divin Maître le fera. Eh ! sommes-nous donc venues ici pour nous assurer des récompenses temporelles ? Tenez donc votre esprit sans cesse élevé vers les biens éternels, et ne faites aucun cas de ceux de la terre, qui souvent durent moins encore que notre vie. Aujourd’hui le supérieur est satisfait d’une de vos sœurs ; demain il le sera davantage de vous, s’il reconnaît en vous plus de vertu : mais quand cela n’arriverait pas, peu importe. Ne vous arrêtez point à ces sortes de pensées qui sont peu de chose d’abord, et peuvent ensuite vous inquiéter beaucoup. Repoussez-les au contraire sur-le-champ, en vous disant que votre royaume n’est pas de ce monde, et que tout y passe bien vite.

Mais ce moyen est vulgaire et ne marque pas une grande perfection. Le meilleur pour vous est que vous demeuriez dans la défaveur et l’abaissement, que l’épreuve se prolonge, et que vous en soyez bien aises pour l’amour de Notre-Seigneur qui est avec vous. Regardez au dedans de vous-même, comme je l’ai dit plus haut, vous y trouverez votre Maître qui ne vous manquera pas, lui, et qui vous donnera des consolations d’autant plus grandes, que vous en aurez moins d’extérieures. Car il est fort compatissant, et il ne manque jamais aux personnes qui sont dans la peine et dans la disgrâce, quand elles mettent leur confiance en lui seul. C’est ce qui a fait dire à David que le Seigneur est avec les affligés. Ou vous le croyez, ou vous ne le croyez point ; si vous le croyez, de quoi vous tourmentez-vous ?

O mon Seigneur, si nous vous connaissions véritablement, rien ne serait capable de nous donner de la peine, puisque vous êtes si libéral envers ceux qui mettent en vous toute leur confiance. Croyez-moi, chères amie, il importe extrêmement de bien comprendre combien cela est vrai ; cette lumière vous découvrira aussitôt quel est le mensonge de la faveur humaine, quand, si peu que ce soit, elle détourne l’âme de cette vie tout intérieure. O mes filles, qui nous donnera donc cette intelligence ? Certes, ce ne sera pas moi ; je devrais l’avoir plus que personne ; mais je ne l’ai pas, tant s’en faut, autant qu’il le faudrait.

J’ai dit plus haut que tous les saints du ciel font cortège au Saint des saints, lorsqu’il est dans notre cœur. Bien que je ne sache point l’expliquer, c’est un fait que cette sainte compagnie n’empêche pas la solitude de l’âme avec son Epoux, lorsque cette âme veut entrer avec Dieu dans ce paradis, qui est au dedans d’elle-même, et fermer la porte derrière elle à toutes les choses du monde. Je dis lorsqu’elle veut, parce que vous devez savoir, mes filles, que ce n’est pas une chose extraordinaire[3], mais qu’elle dépend de notre volonté, et qu’ainsi nous le pouvons avec cette assistance ordinaire de Dieu, qui nous est nécessaire pour poser un acte quelconque et même pour avoir une bonne pensée. Car il ne s’agit pas ici du silence des facultés, mais d’une simple retraite de ces puissances au fond de l’âme. Il y a divers moyens d’y parvenir, et ces moyens se trouvent indiqués dans plusieurs livres. Il y est dit qu’il faut retirer notre esprit de toutes les choses extérieures, pour nous approcher intérieurement de Dieu ; que, même dans nos occupations, nous devons nous retirer au dedans de nous, quand ce ne serait que pour un moment ; que ce seul souvenir d’un Dieu qui nous tient intérieurement compagnie, nous est d’un grand avantage ; enfin, que nous devons peu à peu nous habituer à nous entretenir avec lui doucement, sans élever la voix, parce qu’il nous fera sentir comment il est présent dans notre âme.

De cette manière, nous prierons vocalement dans un grand repos, et nous nous épargnerons beaucoup de peine. Le divin Maître, après quelque temps d’efforts pour nous tenir auprès de lui, nous entendra par signes ; et au lieu qu’auparavant il nous eût fallu réciter plusieurs fois le Pater, il entendra, dès la première fois, ce que nous voudrons lui dire. Il prend un extrême plaisir à nous épargner la fatigue ; et quand, dans le cours d’une heure, nous ne dirions qu’une fois cette divine prière, c’est assez, pourvu que nous nous tenions en sa présence, que nous comprenions ce que nous lui demandons, la joie qu’il a de nous l’accorder, et le bonheur qu’il a d’être avec nous. Il ne se soucie nullement que nous nous rompions la tête à lui faire de longs discours. Je le supplie de vouloir enseigner cette manière de prier à celles d’entre vous qui l’ignorent. Pour moi, je confesse n’avoir jamais su ce que c’était que de prier avec satisfaction, jusqu’à ce qu’il m’eût lui-même appris cette méthode. Et j’ai toujours trouvé tant de profit à me recueillir ainsi au dedans de moi-même, que je n’ai pu m’empêcher de traiter ce sujet avec quelque étendue.

Pour conclure donc, quelqu’un désire-t-il acquérir cette habitude de recueillement, car c’en est une qui dépend de nous, et travailler sans relâche à se rendre peu à peu maître de soi-même, en rappelant ses sens au dedans de lui ? qu’il ne se gaspille pas inutilement, mais qu’il se garde et s’emploie pour son propre bien, en utilisant les sens eux-mêmes pour l’avantage de la vie intérieure. S’il parle, il tâchera de se souvenir qu’il a dans le fond de son cœur à qui parler ; si on lui parle, il n’oubliera pas qu’il doit écouter intérieurement Celui qui lui parle de plus près. Il considérera enfin qu’il peut, s’il le veut, vivre continuellement en cette divine compagnie ; et s’il lui arrive de laisser longtemps seul ce Père céleste, du secours duquel il a tant besoin, il en ressentira de la peine.

Que cet exercice, s’il se peut, se fasse plusieurs fois le jour, sinon qu’il se fasse au moins quelquefois. L’âme s’y accoutumera et en retirera tôt ou tard un grand profit. Quand, avec la grâce de Dieu, l’habitude en sera prise, elle ne voudra pas l’échanger contre tous les trésors de la terre. Au nom de Dieu, mes filles, puisque rien ne s’acquiert sans peine, ne plaignez pas le temps et l’application que vous y emploierez ; je vous assure qu’avec l’assistance de Notre-Seigneur, vous en viendrez à bout dans un an, et peut-être dans six mois. Voyez combien ce travail est peu considérable, en comparaison du profit que vous retirez : vous jetez un fondement solide pour tout ce qu’il plaira au divin Maître d’opérer dans votre âme ; s’il entre dans ses desseins de vous élever à de grandes choses, il vous y trouvera disposées, par cela même que vous vous tenez si près de lui. Plaise à sa Majesté de ne point permettre que nous nous éloignions de sa présence ! Amen.

Notes :

[1] « Et c’est là un art de la prière vocale. » (Esc ;)

[2] « Ainsi voulut-il se renfermer dans le sein de sa bienheureuse mère. » (Esc.)

[3] La sainte emploie le mot sobrenatural (surnaturelle) ; mais de ses explications ici, comme en d’autres endroits, il résulte que c’est extraordinaire qu’elle veut dire.

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