Chap. 30 à 31 : « Que ton nom soit sanctifié… »

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Commentaire du « Notre Père » : Que ton nom soit sanctifié…

2CHAPITRE XXX2

3De ces paroles du Pater : Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Leur application à l’oraison de quiétude qui commence d’être expliquée.3

Est-il quelqu’un, si considéré soit-il, qui ayant une faveur à demander à un grand personnage, ne songe d’abord à la manière de la demander, sans blesser ni déplaire, puis à l’objet de sa demande et au besoin qu’il en a, surtout si la faveur est précise comme celle de la prière que notre bon Jésus nous enseigne ? Nous ne saurions trop nous pénétrer de cette vérité.

Une seule parole, ô mon divin Maître, ne pouvait-elle pas résumer votre prière ? Ne suffisait-il pas de dire : Donnez-nous, mon Père, ce qui nous convient ? Et il ne semble pas en effet qu’il fût nécessaire d’en dire davantage à Celui qui comprend si parfaitement toutes choses. O sagesse éternelle ! il est vrai, c’était assez entre votre Père et vous ; ainsi était conçue la prière que vous lui adressiez au jardin de Gethsémani, lui exprimant d’abord votre désir, votre crainte, puis vous soumettant aussitôt à sa divine volonté.

Mais vous nous connaissiez, ô mon tendre Maître, vous saviez que nous étions loin d’être aussi soumis que vous à la volonté de notre Père, et que par conséquent il était nécessaire de préciser nos demandes.

Pourquoi ? Pour que nous puissions y réfléchir et les présenter, si elles nous conviennent, les omettre, si elles ne nous conviennent pas. Nous sommes ainsi faits et ainsi libres que, si nos désirs sont contrariés, nous refuserons même les faveurs de Dieu ; nous ne nions pas qu’elles ne soient meilleures que nos désirs ; mais nous ne voulons nous croire riches que si nous nous voyons l’argent dans la main.

O mon Dieu ! d’où peut venir ce sommeil de notre foi sur la certitude des peines ou des récompenses qui nous attendent ? Avisez-y, mes filles, et appliquez-vous à comprendre ce que vous demandez dans l’oraison dominicale ; afin que si votre Père céleste vous l’accorde, vous ne soyez pas assez insensées pour le refuser. Considérez cependant si l’objet de la demande vous convient, parce que s’il ne vous convient pas, vous ne devez pas le demander ; vous devez seulement prier sa divine Majesté de vous donner la lumière, attendu que nous sommes aveugles, et tellement dégoûtés de ce qui peut nous donner la vie, que nous n’aimons que ce qui peut nous donner la mort, et une mort d’autant plus effroyable qu’elle est éternelle.

Voici donc les paroles que le von Jésus nous ordonne de dire pour obtenir l’avènement en nous d’un règne aussi désirable que le sien : Que votre nom soit sanctifié et Que votre règne arrive en nous[1]. Admirons, mes filles, la sagesse infinie de notre Maître, et considérons et comprenons quel est ce règne de notre prière. Notre-Seigneur connaissait bien notre extrême impuissance ; il voyait à quel point nous étions incapables de le sanctifier, de louer, d’exalter, de glorifier dignement le nom adorable de son Père, si ce grand Dieu n’y pourvoyait, en nous donnant dès ici-bas son royaume, et voilà pourquoi il a mis ces deux demandes à la suite l’une de l’autre.

Vous dirai-je maintenant ce qu’il est, selon moi, cet objet de notre demande, afin de vous faire mieux comprendre combien il vous importe d’insister pour l’obtenir, et de contenter à tout prix Celui qui doit nous le donner ? Oui, je vous le dirai, vous laissant libres toutefois d’entrer dans d’autres considérations. Car le divin Maître vous laisse cette liberté, pourvu qu’en tout vous vous soumettiez à ce qu’enseigne l’Eglise, ainsi que je le fais moi-même en ce moment.

Voici donc ma pensée : au milieu de tant de joies dont l’âme s’enivre dans le royaume du ciel, le bonheur qui pour elle surpasse tous les autres, c’est que n’y tenant plus aucun compte des choses de la terre, elle trouve, au plus intime d’elle-même, le repos et la gloire, elle est heureuse que tous soient heureux autour d’elle ; elle goûte une paix inaltérable, elle jouit de voir que tous les saints sanctifient, exaltent et bénissent le nom de Dieu, que jamais ils ne l’offensent, mais qu’ils l’aiment tous et que l’âme elle-même ne pense qu’à l’aimer ; elle ne peut cesser un instant de l’aimer, parce qu’elle le connaît parfaitement. Ainsi l’aimerions-nous, même ici-bas, si nous le connaissions : non pas sans doute avec cette perfection et cette continuité, mais bien autrement que nous ne faisons.

Ne semblerait-il pas, à mon langage, que pour bien faire cette demande et pour bien prier vocalement, nous devons être des anges ? Certes, notre divin Maître le voudrait bien, puisqu’il nous ordonne de faire une demande si élevée, et qu’assurément il ne nous oblige point à demander des choses impossibles. Dès cet exil, une âme peut donc, avec l’assistance de Dieu, parvenir à aimer comme on aime dans le ciel, bien que son amour soit loin d’être aussi parfait qu’il le sera, quand elle se verra affranchie de la prison de ce corps. Ici-bas, nous sommes encore sur mer, et nous poursuivons notre voyage ; mais il est des intervalles de repos, pendant lesquels Notre-Seigneur accorde aux âmes, fatiguées de la route, un calme des puissances et une quiétude intérieure, qui sont comme une claire vue et un avant-goût de la félicité des bienheureux. Il a entendu la demande de ces âmes et il leur donne, dès ici-bas, de tels gages de son amour qu’elles espèrent boire fermement pour l’éternité à la source des délices, dont elles n’ont à présent que quelques gouttes de loin en loin.

Si vous ne deviez pas me dire que je traite de la contemplation, cette demande du Pater me fournirait ici une occasion bien naturelle de vous exposer quelque chose du commencement de cette pure contemplation, appelé, par ceux qui en sont favorisé, oraison de quiétude. Mais comme j’ai dit que mon dessein était de traiter de la prière vocale, ceux qui n’en ont pas l’expérience pourront croire que ces deux oraisons ne vont pas ensemble. Je sais, moi, le contraire, et, si vous le permettez, je veux le déclarer ici : car, comme je vous l’ai dit plus haut, je connais plusieurs personnes que Dieu fait passer de ce simple exercice de la prière vocale, tel que je vous l’ai présenté, à une sublime contemplation, sans qu’elles comprennent comment cela se produit.

Je connais une personne qui n’a jamais pu prier que vocalement et qui, ce faisant, avait tout le reste, mais sans la prière vocale, elle tombait en des égarements d’esprit insupportables. Plût à Dieu que nos oraisons mentales valussent sa prière vocale ! Elle récitait un certain nombre de Pater, en l’honneur des mystères où Notre- Seigneur a répandu son sang, elle y ajoutait quelques autres prières, mais peu, et s’occupait ainsi plusieurs heures. Elle vint me trouver, un jour, fort affligée de ce que, ne pouvant faire l’oraison mentale, ni s’appliquer à la contemplation, elle se trouvait réduite à quelques prières vocales. Je lui demandai quelles prières elle récitait ; je vis alors qu’en disant simplement le Pater, elle entrait en pure contemplation, et que Notre-Seigneur l’élevait jusqu’à l’union divine. Et certes il paraissait bien à ses œuvres qu’elle devait recevoir des faveurs éminentes ; car elle vivait fort saintement. Ainsi je louai Notre-Seigneur, et je portai envie à une telle oraison vocale. De cet exemple que je garantis, concluez, vous qui êtes ennemis des contemplatifs, que vous n’êtes pas assurés de ne pas le devenir, si vous récitez vos prières vocales avec l’attention et la pureté de conscience que vous devez.

2CHAPITRE XXXI2

3Nature de l’oraison de quiétude.3

Je veux donc, mes filles, vous expliquer, malgré tout, ce que c’est que l’oraison de quiétude ; j’en parlerai d’après ce que j’en ai ouï dire, ou d’après ce qu’il a plu à Notre-Seigneur de m’en faire connaître, afin sans doute que je vous en instruise. C’est, ce me semble, dans cette oraison, que Dieu nous donne le premier signe qu’il exauce notre demande, et qu’il va, dès ce monde, nous faire entrer en possession de son royaume, afin de louer et de sanctifier son nom, et de travailler à obtenir que tous le louent et le sanctifient. Cette oraison est déjà quelque chose de surnaturel, que nous ne pouvons pas, malgré tous nos efforts, nous procurer nous-mêmes. C’est une sorte d’apaisement où l’âme s’établit, où Dieu, pour mieux dire, établit l’âme, comme il le fit pour le juste Siméon ; toutes ses puissances se tiennent en repos. Elle comprend, mais autrement qu’elle ne le fait par le moyen des sens extérieurs, qu’elle est déjà près de son Dieu, et que, pour peu qu’elle s’en approchât davantage, elle deviendrait, par l’union, une même chose que lui. Ce n’est pas qu’elle voie cela avec les yeux du corps ou avec ceux de l’âme ; le glorieux Siméon ne voyait rien non plus du glorieux petit Jésus ; à en juger même par les langes dont il était enveloppé, et par le peu de personnes qui lui faisait cortège, il aurait dû le prendre pour le fils de quelque pauvre, plutôt que pour le fils du Père céleste. Mais l’Enfant lui-même se révéla au vieillard ; ainsi Dieu se révèle à l’âme dans cette oraison, et elle le reconnaît, moins clairement toutefois, parce qu’elle ne comprend pas comment elle connaît. Elle voit seulement qu’elle est dans le royaume, ou du moins près du Roi qui doit le lui donner ; mais elle est abîmée dans un si profond respect devant lui, qu’elle n’ose le lui demander.

C’est comme une défaillance intérieure et extérieure ; on voudrait éviter jusqu’au moindre mouvement de l’homme extérieur, je veux dire du corps, on goûte un repos qui double les forces de l’âme ; c’est le repos du voyageur, qui, se voyant presque au terme de sa course, s’arrête un peu pour reprendre haleine, et poursuit ensuite sa route avec une nouvelle ardeur. On éprouve un bien-être délicieux du corps et une grande satisfaction de l’âme ; tel est le bonheur de l’âme de se voir auprès de la source, que sans même boire de ses eaux, elle se trouve désaltérée. Il lui semble qu’elle n’a plus rien à désirer : les puissances au repos voudraient rester toujours immobiles, le moindre de leurs mouvements pouvant troubler ou empêcher l’amour. Elles ne sont pas cependant perdues, puisqu’elles peuvent penser auprès de qui elles sont. Deux du moins sont entièrement libres, l’entendement et la mémoire. La volonté, elle, est captive, mais si, dans cette captivité, elle peut éprouver quelque peine, c’est de comprendre qu’il lui faudra devenir libre.

L’entendement voudrait ne contempler que ce divin objet et la mémoire ne s’occuper que de lui seul. Ils connaissent que c’est l’unique chose nécessaire, et que toutes les autres ne servent qu’à les troubler. Ceux qui sont dans cette oraison voudraient que leur corps fût immobile, parce qu’il leur semble qu’au moindre mouvement ils vont perdre cette douce paix ; c’est pourquoi ils n’osent se remuer. Ils ne parlent qu’avec peine, et une heure se passe à dire le Pater une seule fois Ils sont si près de Dieu qu’un signe suffit ; ils le comprennent et parce qu’ils l’entendent et parce qu’ils sont entendus de lui. Ils sont dans le palais près de leur Roi, et ils voient qu’il commence à leur donner son royaume. Il leur semble qu’ils ne sont plus en ce monde, et ils ne voudraient plus ni le voir ni l’entendre, mais Dieu seul. Rien ne les peine, ni ne leur paraît capable de les peiner. Enfin, pendant toute la durée de cette oraison, le torrent de délices qui coule dans leur âme, les enivre et les absorbe de telle sorte, qu’ils ne voient rien de plus à désirer, et qu’ils diraient volontiers avec saint Pierre : Seigneur, faisons ici trois tentes.

Quelquefois, souvent même, à mon avis, Dieu accompagne cette oraison d’une autre faveur, fort difficile à comprendre, à moins qu’on ne l’ait fréquemment reçue ; celles d’entre vous, mes filles, à qui elle a été accordée, la comprendront facilement, et ce sera pour vous une grande consolation de savoir en quoi elle consiste. Quand cette quiétude est grande et se prolonge beaucoup, il me semble que si la volonté n’était pas unie à quelque objet, elle ne pourrait se conserver aussi longtemps dans cette paix. Il arrive en effet aux personnes favorisées de cette faveur, qu’elles sont un jour ou deux dans ce contentement, sans se comprendre elles-mêmes, mais avec cette vue très claire qu’elles ne sont pas tout entières à ce qu’elles font, et que le principal y manque, c’est-à-dire la volonté, laquelle, selon moi, est alors unie à son Dieu ; quant aux autres facultés de l’âme, la mémoire et l’entendement, elles sont libres, et plus actives, plus puissantes que jamais, mais seulement pour ce qui est du service de Dieu, car pour ce qui regarde les choses du monde, elles sont comme frappées d’impuissance et parfois de stupidité. C’est là une insigne faveur de la part de Dieu. Par elles se trouvent jointes la vie active et la contemplative. Tout ce qui est en nous s’emploie alors de concert au service du Seigneur : la volonté s’occupe à son ouvrage, c’est-à-dire à la contemplation, sans savoir de quelle sorte elle s’y occupe ; l’entendement et la mémoire font l’office de Marthe ; enfin Marthe et Marie vont ensemble.

Je connais une personne que Notre-Seigneur mettait souvent dans cet état ; et comme elle ne savait pas s’en rendre compte, elle interrogea un grand contemplatif. Celui-ci répondit que tout cela était très possible, et qu’il lui en arrivait autant[2].

De cette grande satisfaction qu’éprouve l’âme dans l’oraison de quiétude, je conclus qu’à peu près pendant tout le temps de sa durée, la volonté doit s’y trouver unie à Celui qui est seul capable de la combler de bonheur. Comme je sais, mes filles, qu’il y en a quelques-unes d’entre vous que Notre–Seigneur, par sa seule bonté, a favorisées de cette oraison, je crois qu’il ne sera pas mal à propos de leur donner ici quelques avis sur ce sujet.

Qu’elles se gardent d’abord de la tentation suivante. Comme leur bonheur est si grand et qu’elles ne savent pas comment il leur est venu, mais qu’elles voient au moins que tous leurs efforts n’auraient pas suffit à l’obtenir, elles se figurent qu’il est en leur pouvoir de se maintenir en cet état, et, de crainte d’en troubler la douceur, elles ne voudraient même pas respirer. C’est là un excès de simplicité. De même que nous ne saurions faire venir le jour, de même nous ne pouvons empêcher la nuit de prendre sa place. Ainsi en est-il de l’oraison de quiétude. C’est une faveur entièrement surnaturelle, où notre activité n’est pour rien, où nos efforts ne sauraient atteindre. Le moyen d’en prolonger la durée, c’est de comprendre que nous n’y pouvons rien ajouter, que nous n’en pouvons rien retrancher non plus, que nous en sommes souverainement indignes, et que ce que nous avons uniquement à faire, c’est de la recevoir avec de vives actions de grâces, mais sans beaucoup de paroles, en imitant plutôt le publicain, qui n’osait pas même lever les yeux au ciel.

On fait bien alors de se tenir dans une plus grande solitude, afin que l’âme soit sous la main de Notre-Seigneur et qu’il y opère comme sur un fonds qui lui appartient. Durant cette oraison, c’est tout au mous si l’on doit se permettre quelques paroles de tendresse, de temps en temps ; ainsi souffle-t-on doucement sur la chandelle, pour la rallumer quand elle vient de s’éteindre ; le même souffle l’éteindrait, si elle brûlait encore. Je dis que ce souffle doit être doux, pour indiquer que ni le soin ni la quantité des paroles ne doit occuper la volonté.

Voici, mes chères files, un second avis non moins important, c’est que vous ne devez point être surprises de vous trouver souvent, durant cette oraison, dans l’impuissance de vous servir de l’entendement et de la mémoire. Souvent, en effet, tandis que la volonté est dans cette tranquillité profonde, l’entendement est agité ; ce qui se passe là lui paraît n’être pas dans sa maison ; il croit n’être lui-même qu’un hôte dans une demeure étrangère, il va d’un lieu à un autre, sans pouvoir se fixer, parce qu’il n’en trouve aucun qui le contente. Mais peut-être mon esprit est-il le seul qui soit fait de cette sorte, et il n’en est pas ainsi des autres. C’est donc pour moi que je parle. Je l’avouerai, quelquefois je désire la mort, tant je souffre de ne pouvoir dompter la mobilité de mon entendement. En d’autres temps il s’arrête, comme s’il se plaisait dans la maison, et se joint à la volonté ; les trois puissances alors sont d’accord et c’est un paradis. Ainsi en est-il quand deux époux s’aiment bien et que l’un ne veut jamais que ce qui plaît à l’autre ; supposez le mari de mauvaise humeur, vous voyez le tourment qu’il donnera à sa femme.

Que la volonté donc, quand elle goûte cette quiétude, ne tienne pas plus compte de l’entendement que d’un fou. Elle ne saurait l’attirer à elle, sans se détourner un peu de son objet, et sans se troubler ; dès lors son oraison se changerait en un travail pénible, où, au lieu de continuer de gagner, elle perdrait ce que Notre-Seigneur lui donnait sans aucun travail de sa part.

Voici une comparaison qui me semble très juste et que je vous prie de bien saisir. Dans l’oraison de quiétude, l’âme ressemble à un enfant à la mamelle et à qui sa mère donne le sein, mais en distillant le lait dans sa bouche, pour qu’il n’ait qu’à jouir, sans sucer lui-même. Ainsi la volonté s’enivre d’amour, sans travail aucun de l’entendement. Il plait à Notre-Seigneur que, sans en avoir une pensée précise, elle connaisse qu’elle est avec lui ; qu’elle boive donc le lait que Dieu lui met dans la bouche, et qu’elle en savoure la douceur ; qu’elle sache que la main de Dieu lui fait cette grâce et qu’elle soit heureuse d’en jouir, mais qu’elle ne cherche à comprendre ni quand ni comment elle jouit, et qu’elle s’oublie elle- même. Celui qui est auprès d’elle n’oubliera pas, lui, de pourvoir à tous ses besoins. Si elle s’engage, au contraire, dans une lutte avec l’entendement, pour le forcer à la suivre et à prendre sa part de ces jouissances, elle ne pourra suffire à tout, et quoi qu’elle fasse, le lait lui échappera de la bouche, et c’en sera fait pour elle de cet aliment divin.

Il y a cette différence entre l’oraison de quiétude et celle où l’âme tout entière est unie à Dieu, que dans celle-ci l’âme n’a pas même à avaler l’aliment divin ; c’est Dieu qui le dépose en son intérieur, sans qu’elle sache comment. L’oraison de quiétude exige, semble-t-il, un léger travail ; mais il est accompagné de tant de douceur qu’on ne le sent presque pas. Le seul tourment de l’âme vient de l’entendement : tourment qui n’existe pas, quand il y a union de toutes les trois puissances. Celui qui les a créées suspend alors leur action naturelle et les enivre d’un plaisir qui les tient toutes ravies, sans qu’elles sachent ni qu’elles puissent comprendre comment.

Quand l’âme se trouve dans l’oraison de quiétude, elle sent bien que la volonté jouit d’un bonheur calme et profond : mais elle ne peut dire en quoi il consiste. Tout ce qu’elle sait et avec une entière certitude, c’est que ce bonheur diffère souverainement de tous ceux d’ici-bas, et que l’empire du monde, joint à tous les plaisirs de la terre, ne font qu’effleurer la superficie et pour ainsi dire l’écorce de la volonté, tandis que le plaisir dont je parle la pénètre et la ravit jusque dans son centre.

Or, voici ce qu’on doit faire, dès qu’on sera parvenu à une oraison si élevée, et manifestement surnaturelle, comme je l’ai dit. Si l’entendement, ou plutôt l’imagination, s’emporte aux plus grandes extravagances du monde, on ne s’en mettra point en peine, mais on la traitera comme une insensée en se moquant de ses folies ; on demeurera dans son repos pendant qu’elle va et vient, la volonté est alors dame et maîtresse, et elle l’attirera à elle, sans que vous ayez à vous en mêler. Que si elle voulait l’enchaîner de vive force, elle verrait lui échapper l’empire qu’elle exerce sur elle, empire qui lui vient de cette divine nourriture : et ainsi toutes deux y perdraient au lieu d’y gagner.

« Qui trop embrasse, mal étreint », dit le proverbe, c’est ce me semble, ce qui arrive ici. Ceux qui l’auront éprouvé le comprendront sans peine. Quant aux autres, je ne m’étonne pas que ceci leur paraisse obscur, et qu’ils trouvent cet avis inutile. Mais pour peu qu’on ait d’expérience, on le comprendra, on en profitera, et on bénira Notre-Seigneur de me l’avoir fait consigner ici.

Je dirai, en terminant ce sujet, que lorsqu’une âme est arrivée à cette oraison, elle a sujet de croire que le Père éternel lui a accordé sa demande, en lui donnant ici-bas son royaume. O heureuse demande où nous demandons un si grand bien sans le comprendre ! O heureuse manière demander ! C’est pourquoi je désire, mes sœurs, que nous prenions bien garde à la manière dont nous récitons cette prière du Pater noster, et toutes les autres prières vocales. Une fois cette demande exaucée, nous vivrons dans un entier oubli des choses du monde ; car c’est le propre de Dieu, quand il entre dans une âme, d’en bannir toutes les créatures. Je ne prétends pas toutefois que tous ceux qui ont reçu cette faveur, doivent être déjà arrivés à un détachement absolu du monde ; mais je souhaite qu’ils reconnaissent au moins ce qui leur manque, qu’ils s’humilient, et tendent par de généreux efforts à se détacher de tout, parce qu’autrement ils n’avanceront jamais.

Lorsque Dieu donne à une âme de tels gages de son amour, c’est une marque qu’il la destine à de grandes choses ; et si elle est fidèle, les progrès seront rapides. Mais s’il voit qu’après communication de son royaume, elle revient aux pensées de la terre, Dieu ne lui fera point connaître les secrets de ce royaume ; il ne lui accordera même que rarement une si précieuse faveur, et quand il daignera l’en gratifier, ce ne sera que pour peu de temps. Il peut se faire que je me trompe. Je vois toutefois, et je sais que cela se passe de la sorte. Et c’est, à mon avis, pour cette raison que, parmi les âmes arrivées à ce degré, il ne s’en trouve pas beaucoup qui aillent plus loin dans les voies spirituelles. Comme elles ne répondent pas, par leur fidélité, à une si grande grâce, et qu’au lieu de se préparer à la recevoir de nouveau, elles retirent au contraire leur volonté d’entre les mains de Dieu qui la regardait déjà comme sienne, pour l’attacher à des choses basses, Dieu va chercher ailleurs d’autres âmes qui l’aiment, et qu’il comblera davantage, sans toutefois enlever entièrement aux premières ce qu’il leur avait donné, pourvu qu’elles vivent avec une conscience pure.

Il est des personnes, et j’ai été de ce nombre, dont Notre-Seigneur attendrit le cœur, qu’il favorise de saintes inspirations, qu’il éclaire sur le néant des choses de ce monde, à qui enfin il donne son royaume, en les mettant dans cette oraison de quiétude, et qui néanmoins se rendent sourdes à sa voix. En voulez-vous savoir la cause ? C’est qu’elles tiennent trop à dire, fort à la hâte, et par manière d’acquit, quantité d’oraisons vocales qu’elles ont résolu de réciter chaque jour. En vain Notre-Seigneur, comme je viens de le dire, met son royaume entre leurs mains, elles ne veulent pas le recevoir, mais elles s’imaginent qu’il vaut mieux réciter leurs oraisons vocales, et détournent ainsi leur attention de la faveur signalée que le divin Maître daigne leur faire.

Mes sœurs, ne vous conduisez point de la sorte ; mais veillez sur vous, lorsqu’il plaira à Dieu de vous accorder une telle grâce. Considérez que ce serait perdre par votre faute un très grand trésor, et que vous faites plus, en prononçant de temps en temps quelques mots du Pater, qu’en le disant plusieurs fois en courant. Celui à qui vous adressez vos demandes est tout près de vous, et il ne manquera pas de vous écouter. Croyez-m’en, c’est là la véritable manière de louer et de sanctifier son nom ; de cette sorte vous glorifiez le Seigneur comme des enfants qui sont déjà dans la maison de leur Père ; vous le faites avec plus d’affection, avec plus de zèle et comme avec le besoin de le servir.

Notes :

[1] Sainte Thérèse dit : que votre règne arrive en nous.

[2] En marge de la copie de Tolède, la sainte ajouta ces mots : Era el Padre Francisco de la Compania de Jesus, que avia sido Duque de Grandia ( y lo sabia bien por esperiencia) y dijo. Cf. Ribera, Vie de Sainte Thérèse, liv. I, cap. 10.

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