Chap 32 : « Que ta volonté soit faite… »

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Commentaire du « Notre Père » : Que ta volonté soit faite…

2CHAPITRE XXXII2

3Sur ces paroles du Pater : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.3

Déjà le divin Maître a demandé pour nous à son Père, et nous a appris à demander des choses d’un tel prix, que tout ce que nous pouvons désirer en ce monde s’y trouve renfermé ; déjà il nous a accordé une faveur plus grande encore, il nous a fait ses frères : voyons maintenant ce qu’il veut que nous donnions à son Père, ce qu’il lui offre pour nous, et ce qu’il demande de nous ; car enfin des bienfaits si extraordinaires réclament de nous quelque retour.

O bon Jésus ! comme vous demandez beaucoup pour nous, vous ne donnez pas peu non plus de notre part ! En soi, ce présent n’est rien, comparé surtout à ce que nous devons et à la grandeur de notre dette et à la majesté de Dieu. Mais il est certain, ô mon Seigneur, que vous ne nous laissez pas les mains vides et que nous donnons tout ce qu’il nous est possible de donner, si nous disons de cœur comme de bouche : Que votre volonté soit faite ; et qu’elle soit faite sur la terre comme elle est faite au ciel ! Vous avez eu raison, ô notre bon Maître, d’adresser à votre Père la demande précédente, pour nous permettre de donner ce que vous promettez dans celle-ci en notre nom : nous ne l’aurions vraiment pas pu autrement. Mais dès là que, sur votre prière, votre Père nous donne déjà son royaume, vous pourrez tenir parole et offrir ce que vous dites pour nous. La terre une fois devenue ciel, il sera en mon pouvoir d’accomplir votre volonté ; mais sans cela, Seigneur, en une terre aussi sèche et stérile que la mienne, la chose n’est pas possible : vous offrez vraiment beaucoup.

Quand je réfléchis à ce qui précède, j’admire vraiment certaines personnes qui n’osent demander à Dieu des croix, de peur qu’il ne les exauce à l’heure même. Je ne parle pas de ceux qui s’abstiennent de faire une telle prière par humilité, et parce qu’ils craignent de n’avoir pas assez de vertu pour bien souffrir ; je suis néanmoins convaincue que Celui qui leur donne un amour assez fort pour demander pareille épreuve de leur fidélité, leur donnera aussi la force de supporter cette épreuve. Mais je voudrais bien savoir de ceux qui n’osent faire à Dieu cette prière, par crainte d’être exaucés sur-le-champ, ce qu’ils lui demandent donc quand ils lui demandent que sa volonté s’accomplisse en eux. Ne lui disent-ils ces paroles que parce que tout le monde les dit, sans avoir dessein d’exécuter ce qu’ils disent ? Que cela serait mal, mes sœurs ! Considérez que Jésus-Christ paraît ici comme ambassadeur, et qu’il a voulu s’entremettre entre son Père et nous, vous savez à quels frais. A nous dès lors d’accomplir ce qu’il a promis pour nous ; ou bien, ne prions pas. Un autre raisonnement : sachez-le bien, mes filles, quelque parti que nous prenions d’être dociles ou rebelles à cette divine volonté, rien ne peut l’empêcher de s’accomplir sur la terre et dans les cieux. Suivez donc mon conseil, et, croyez-m’en, faites de nécessité vertu.

O mon Seigneur, quelle consolation pour moi, que vous n’ayez point fait dépendre d’une volonté aussi déréglée que la mienne l’accomplissement de la vôtre ! Soyez-en éternellement béni ! que toutes les créatures vous en louent ! que votre nom en soit à jamais glorifié ! La belle chose, vraiment, que j’eusse tenu dans mes mains le sort de votre volonté ! Maintenant, je vous fais librement le don de la mienne ; à la vérité, c’est mon intérêt, car depuis longtemps l’expérience m’a prouvé combien il m’était avantageux de faire un plein et libre abandon de ma volonté entre vos mains.

O mes amies, quel profit pour nous de faire ce que nous promettons par ces paroles du Pater ! Mais aussi quelle perte si nous manquons de l’accomplir ! Avant de vous parler de ce profit, je veux mettre dans tout son jour la grandeur de l’offrande que vous faites à Dieu, quand vous lui dites : Fiat voluntas tua. De cette sorte, vous ne pourrez pas alléguer que vous avez été trompées, et que vous n’avez pas compris l’étendue de votre promesse. Gardez-vous d’imiter certaines religieuses qui promettent d’abord, et qui ensuite se dispensent de tenir, sur cette simple excuse qu’elles n’ont pas bien su ce qu’elles promettaient. Que cela arrive, je ne m’en étonne pas : rien de facile comme de dire qu’on remet sa volonté entre les mains d’un supérieur ; mais quand on en vient à la pratique, on trouve que c’est la chose du monde la plus difficile, si on veut la faire comme on le doit. Ce n’est pas que nos supérieurs nous traitent toujours avec rigueur, quand ils nous voient faibles ; mais quelquefois aussi ils conduisent de la même sorte les forts et les faibles. Il n’en est pas ici de même : Dieu sait ce que chacun peut souffrir ; et dès qu’il voit une âme qui a de la force, il se hâte d’accomplir en elle sa volonté.

Je veux donc vous déclarer ou vous rappeler quelle est cette volonté de votre Père. Ne craignez pas que ce soit de vous donner des richesses, des plaisirs, des honneurs, ou d’autres biens aussi terrestres. Son amour pour vous est trop grand, et le présent que vous lui faites lui est trop agréable, pour qu’il le paie si peu. C’est son royaume qu’il veut vous donner, et même dès cette vie. Or, voulez-vous savoir comment il traite ceux qui, du fond du cœur, lui demandent que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel ? Interrogez son divin Fils, car il lui fit cette même prière au jardin de Gethsémani. Comme il la lui adressait du fond du cœur, et en se soumettant à tout, voyez si son Père n’accomplit pas bien sa volonté en lui, le livrant aux angoisses, aux douleurs, aux injures, aux persécutions, à la mort enfin, et à la mort de la croix. Par la manière dont il a traité celui qu’il aimait le plus au monde, voyez, mes filles, quelle est la volonté de Dieu. Ce sont là les présents qu’il nous destine en ce monde, et qu’il a pour nous. A ceux qu’il aime le plus, il en donne plus ; et à ceux qu’il aime moins, il en donne moins. Il se règle aussi sur le courage qu’il voit en chacun de nous, et sur amour que nous lui portons. Il sait celui qui l’aime beaucoup capable de souffrir beaucoup pour lui, et celui qui l’aime peu capable de souffrir peu. Quant à moi, j’en suis convaincue, la mesure de notre force pour la souffrance est la mesure de notre amour : un grand amour porte de grandes croix, un petit n’en peut porter que de petites.

Ainsi, mes sœurs, si vous aimez Dieu, ne vous en tenez pas, vis-à-vis d’un si grand Roi, à des paroles de pure convenance, mais efforcez-vous d’accepter les souffrances qu’il voudra. Offrir autrement sa volonté ce serait montrer à une personne un diamant, le lui présenter, et la prier de le recevoir, et quand elle avance la main pour le prendre, le retirer à soi pour le garder jalousement. Gardons-nous bien d’ajouter cette moquerie à celles que le divin Maître a daigné souffrir pour l’amour de nous. Ce motif seul doit suffire pour nous porter à mettre un terme à une dérision trop fréquente, hélas ! puisqu’elle se renouvelle toutes les fois que nous disons ces paroles du Pater noster. Donnons-lui donc tout de bon ce diamant que nous lui avons si souvent offert, certaines que ce grand Dieu n’attend pour être généreux envers nous que ce don de notre volonté.

C’est beaucoup pour les personnes du monde d’avoir une véritable résolution d’accomplir ce qu’elles promettent. Mais quant à vous, mes filles, il ne doit point y avoir de différence entre promettre et tenir, entre les paroles et les actions ; ainsi le faisons-nous, semble-t-il, dans l’état religieux. Mais souvent après avoir offert ce diamant et l’avoir même mis au doigt de Celui à qui nous l’offrons, il nous arrive de le retirer et de le reprendre. Nous montrons d’abord beaucoup de libéralité, mais ensuite nous devenons si avares, qu’il eût en quelque sorte mieux valu ne pas tant nous hâter de donner. J’ai voulu, mes filles, vous prémunir contre une pareille infidélité ; aussi tous mes avis dans ce livre ne tendent qu’à établir ce principe : que nous devons nous abandonner entièrement à notre Créateur, n’avoir d’autre volonté que la sienne, et nous détacher des créatures. Comme je vous crois convaincues d’une vérité si importante, je n’en dirai pas davantage en ce moment.

Mais pour quelle raison le divin Maître se sert-il ici de ces paroles du Pater ! C’est qu’il connaît l’immense avantage qu’il y a pour nous à accomplir la volonté de son Père. Par là, notre âme se dispose à atteindre en très peu de temps le terme de sa course, et à se désaltérer aux eaux vives de la source dont j’ai parlé. Mais si nous ne donnons sans réserve notre volonté au Seigneur, afin qu’il en dispose entièrement à son gré, jamais il ne nous laissera boire à cette divine source.

C’est là cette contemplation parfaite dont vous m’avez priée de vous entretenir. Comme je l’ai déjà dit, nous n’y contribuons en rien, ni par effort, ni par industrie, ni par surcroît d’activité quelconque : toute action particulière trouble l’âme, et l’empêche de dire : Fiat voluntas tua. Accomplissez votre volonté en moi, Seigneur, selon toute l’étendue de votre bon plaisir. Si vous voulez que ce soit par des peines, donnez-moi la force de les supporter, et qu’elles viennent. Si vous ordonnez que ce soit par des persécutions, par des maladies, par des affronts, par les souffrances de la pauvreté, me voici devant vous, ô mon Père ; je ne détournerai point le visage ; non, je ne le puis pas. Votre divin Fils vous ayant offert ma volonté dans cette prière, où il vous offre cette de tous les hommes, je ne le ferai pas mentir. Mais pour que je fasse honneur à sa parole, donnez-moi, Seigneur, donnez-moi la grâce de ce royaume, qu’il vous a demandé pour moi. Enfin, Seigneur, disposez de votre servante selon votre sainte volonté, comme d’une chose qui est toute à vous.

O mes sœurs, quelle force n’a pas ce don de notre volonté, quand il est parfait et absolu ! Il a un tel empire sur le cœur du Tout-Puissant lui-même, qu’il le détermine à ne faire qu’un avec notre bassesse, à nous transformer en lui, et à unir ainsi le Créateur à la créature. Voyez si vous ne serez pas bien payées, et si vous avez un bon Maître. Sachant par quel chemin on va au cœur de son Père, il nous l’enseigne, et nous dit par quels services nous pouvons lui plaire. Plus Dieu voit par nos œuvres que ce don de notre volonté est sincère et absolu, plus il nous approche de lui, et plus il élève notre âme au-dessus des créatures, au-dessus d’elle-même, afin de la rendre capable de recevoir de grandes faveurs. Il met à si haut prix cette preuve de notre amour, qu’il ne cesse de nous en récompenser en cette vie ; nous ne savons plus à la fin que désirer, et sa Majesté nous comble encore et encore et toujours. Ainsi, ne se contentant pas de cette union intime par laquelle il nous a rendus une même chose avec lui, ce Dieu d’amour commence à prendre ses délices dans notre âme, à lui découvrir ses secrets, à jouir enfin de la voir connaître son bonheur, et soupçonner un peu de sa félicité future. Il va plus loin encore ; il lui fait perdre l’usage des sens extérieurs, afin que rien ne la distraie ; c’est le ravissement.

Dieu commence alors à témoigner à l’âme tant d’amitié, que non seulement il lui rend la volonté, mais encore il lui donne la sienne propre ; il prend plaisir à ce que cette âme si tendrement aimée commande à son tour, et, comme elle accomplit tous ses ordres, il fait lui-même tout ce qu’elle désire ; il fait même beaucoup mieux qu’elle ne le désire, parce qu’il est tout-puissant, qu’il peut tout ce qu’il veut, et qu’il veut toujours bien.

La pauvre âme au contraire, quoi qu’elle veuille, ne peut pas ce qu’elle veut ; elle ne peut même rien que par un pur don de Dieu ; et sa plus grande richesse consiste en ce que plus elle le sert, plus elle lui est redevable. Souvent elle se sent pressée du désir d’acquitter une partie de ses dettes envers lui, et elle s’afflige de se voir sujette à tant d’engagements, d’embarras et de liens que la prison de ce corps traîne avec elle. Mais elle est bien simple de s’en tourmenter, puisqu’il n’est en son pouvoir de donner à Dieu que ce qu’elle a reçu de lui. Ainsi, qu’elle reconnaisse avec humilité son impuissance, et ne pense qu’à accomplir parfaitement ce qui dépend d’elle, qui est de lui livrer sa volonté tout entière. Tout le reste embarrasse une âme que Dieu a élevée à cet état, et ne fait que lui nuire au lieu de lui profiter. L’humilité seule peut alors quelque chose ; non pas cette humilité acquise par la méditation mais celle qui, dans la clarté même de la vérité, voit en un moment ce qu’elle n’eût pu découvrir par un pénible travail de plusieurs années : son néant, et la grandeur de Dieu.

Je termine par cet avis : ne pensez pas, mes filles, pouvoir arriver à cet état sublime par vos soins et par vos efforts. Vous y travailleriez en vain, et la dévotion que vous pourriez avoir auparavant, se refroidirait. Tout ce que vous avez à faire, c’est de dire avec simplicité et humilité, car c’est l’humilité qui obtient tout : Fiat voluntas tua.

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