Chap. 36 et 37 : « Remets-nous nos dettes… »

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Commentaire du « Notre Père » : Pardonnes-nous nos offenses…

2CHAPITRE XXXVI2

3Sur ces paroles : Pardonnes-nous nos offenses.3

Notre bon Maître voit à présent que ce pain céleste nous rend, si nous n’y mettons pas de faute, tout facile, et que nous pouvons très bien procurer, comme nous l’avons dit à son Père, l’accomplissement de sa volonté en nous : il ajoute donc à sa prière les paroles suivantes : Dimitte nobis debita nostra, et demande que son Père nous pardonne comme nous pardonnons. Remarquez, mes sœurs, qu’il ne dit point : comme nous pardonnerons, afin de nous faire comprendre que celui qui vient de demander un don aussi précieux que le précédent, et qui a soumis à la volonté de Dieu sa volonté propre, doit avoir déjà pardonné. Il dit donc : comme nous pardonnons, et nous enseigne par là que celui qui a dit à Dieu : Fiat voluntas tua, doit avoir déjà tout pardonné, ou du moins être résolu à le faire.

C’était pour les saints, vous le savez, un sujet de joie que les persécutions et les injures, parce qu’elles leur fournissaient un moyen d’offrir quelque chose à Dieu en retour de ce qu’ils lui demandaient. Mais une pauvre pécheresse comme moi, que pourra-t-elle offrir, elle qui a eu si rarement occasion de pardonner et qui a besoin de tant de pardons ? C’est là, mes sœurs, un sujet digne de considération : qu’une grâce aussi précieuse que le pardon divin de ces fautes, qui méritaient le feu éternel, dépende d’une condition insignifiante comme le pardon que nous pouvons donner nous-mêmes, un pardon qui n’a presque pas d’objet. Oh ! Seigneur, c’est bien gratuitement que vous nous pardonnez et votre miséricorde tombe tout à fait bien. Béni soyez-vous de me supporter telle quelle et sans que j’aie même à remplir la condition mise par votre Fils au pardon de tous les autres. Mais d’autres peut-être me ressemblent qui ne comprennent pas cette conclusion. S’il y a de ces personnes, je les conjure en votre nom, ô mon Maître, qu’elles méprisent donc ces riens que l’on appelle injures et ces prétendus points d’honneur qui nous occupent, comme leurs maisonnettes de paille occupent les petits enfants. O mon dieu, s’il nous était donné de savoir ce que c’est que le véritable honneur et en quoi consiste sa perte ! Ceci n’est pas pour nous précisément ; il serait vraiment trop malheureux que des religieuses n’eussent pas compris déjà cette vérité : mais je pense à moi et au temps où je faisais cas de l’honneur, sans savoir ce que c’était, me laissant, comme les autres, emporter par le courant. De quelles choses alors je m’offensais ! Que j’en ai de honte maintenant ! Je n’étais cependant pas du nombre des personnes les plus susceptibles en cette matière ; mais je me trompais sur le point capital, parce que je n’estimais pas, je n’appréciais pas l’honneur qui est utile, j’appelle ainsi celui qui profite à l’âme. Oh ! qu’il avait raison celui qui a dit qu’honneur et profit n’allaient pas de compagnie ! J’ignore s’il l’a dit dans ce sens ; mais il demeure vrai au pied de la lettre, que le profit de l’âme et ce que le monde appelle honneur ne peuvent jamais se trouver ensemble. En vérité, il règne dans le monde sue ce sujet un renversement d’idées qui effraie. Béni soit le Seigneur qui nous en a retirées !

Mais sachez, mes sœurs, que le démon ne nous oublie pas. Jusque dans les monastères il invente des points d’honneur, il établit des lois d’après lesquelles des religieuses montent et descendent en dignités, comme dans le siècle. Les gradués des écoles ont, paraît-il, à honorer leurs degrés : celui, par exemple, qui est arrivé à professer la théologie ne peut point s’abaisser à une chaire de philosophie, il se croirait blessé ; l’honneur veut que l’on monte, sans jamais descendre. Et quand bien même l’obéissance le lui commanderait, il ne laisserait pas de voir dans cet ordre une atteinte à ses droits ; d’autres prendraient parti pour lui, soutenant qu’on lui fait injure ; et le démon leur découvrirait bientôt mille arguments pour établir que, même d’après la loi de Dieu, cet homme a raison. De même sans doute en religion. Si une personne a été prieure, elle est inamovible et ne peut descendre à un emploi inférieur. Si une personne est plus âgée, il faut qu’on ait pour elle toute sorte de prévenances. Pour ce dernier point, l’on y est fidèle, souvent même l’on s’en fait un mérite devant Dieu, parce qu’il est prescrit par la règle. En vérité, il y aurait de quoi rire s’il ne fallait en pleurer : la règle commande-t-elle donc de ne pas garder l’humilité ? La règle prescrit l’ordre et les convenances. Mais moi, je ne dois pas être si jalouse de ces égards, que je tienne plus à ce point de la règle qu’à beaucoup d’autres, observés peut-être imparfaitement. Je ne dois pas faire consister toute la perfection dans ce seul point : d’autres d’ailleurs veilleront à ce qu’il soit observé, si de mon côté je n’en suis point en peine. Voici ce qui arrive : toujours portées à monter, quoique ce ne soit point là le chemin du ciel, nous ne pouvons nous résoudre à descendre[1].

O Seigneur, Seigneur ! n’êtes-vous pas tout ensemble et notre modèle et notre maître ? Oui, sans doute. Eh bien, où avez-vous mis votre gloire, ô vous qui êtes notre glorificateur ? L’avez-vous perdue en vous humiliant jusqu’à la mort ? Non, Seigneur ; c’est par là, au contraire, que vous nous avez tous élevés. Oh ! pour l’amour de Dieu, mes sœurs, ne prenons pas ce chemin-là ; nous nous perdrions, parce qu’on s’égare dès les premiers pas. Dieu veuille qu’il ne se perde pas quelque pauvre âme par attachement à ces vils points d’honneur, et par ignorance de l’honneur véritable. Quoi ! nous croirions avoir beaucoup fait en pardonnant une de ces bagatelles qui n’était ni une injure, ni un affront, ni rien du tout ; et absolument comme si nous avions fait merveille, nous nous imaginerons que Dieu nous doit le pardon, parce que nous avons pardonné ! Faites-nous voir, ô mon Dieu, que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes ; que nous nous présentons devant vous les mains vides ; et pardonnez-nous nos fautes, par un pur effet de votre miséricorde.

Mais combien Dieu apprécie donc que nous nous aimions les uns les autres ! Jésus aurait pu présenter à son Père d’autres motifs. Il aurait pu lui dire : Pardonnez-nous, Seigneur, parce que nous faisons de rudes pénitences, parce que nous prions et nous jeûnons beaucoup ; parce que nous avons tout abandonné pour vous. Pardonnez-nous, parce que nous vous aimons d’un grand amour, et que nous sommes prêts à faire pour vous le sacrifice de la vie. Non, je le répète, il ne dit cela, ni rien de semblable, mais seulement parce que nous pardonnons. C’est qu’il a vu sans doute combien nous sommes attachés à ce misérable honneur et que rien ne nous coûte plus que d’en faire le sacrifice, mais que rien non plus n’est aussi agréable à son Père : il a pris alors le parti de le dire dans sa prière et de l’offrir en notre nom.

Remarquez bien encore une fois, mes sœurs, que, par ces paroles : comme nous pardonnons, Notre-Seigneur indique que c’est chose déjà faite.

La remarque en effet me paraît de grande importance. Quand une âme a réellement reçu de Dieu les faveurs qui accompagnent la contemplation parfaite, non seulement elle sera déterminée à pardonner, mais elle pardonnera de fait quelque injure que ce soit, si grave qu’elle puisse être. Quant à ces bagatelles que nous appelons injures, elles n’arrivent pas même jusqu’à ces âmes que Dieu approche de lui dans une oraison si sublime. Ces âmes sont aussi indifférentes à l’estime qu’au mépris ; je me trompe, l’honneur leur cause beaucoup plus de peine que le déshonneur ; et le repos et les délices plus que la souffrance. Une fois que Dieu, dès cet exil, les a mises en possession de son royaume, elles ne veulent plus du royaume de ce monde ; elles savent qu’elles régneront d’une manière d’autant plus haute, qu’elles auront plus d’horreur de toutes les joies du siècle, elles connaissent déjà par expérience quels trésors elles gagnent, et quels progrès elles font en souffrant pour Dieu. Aussi est-il rare que Dieu fasse goûter les délices extraordinaires de la contemplation à d’autres qu’à des âmes qui ont généreusement souffert pour son amour. Les croix des contemplatifs étant si pesantes, comme je l’ai dit plus haut, Dieu n’en charge que des âmes bien éprouvées.

De telles âmes, mes sœurs, ayant une parfaite connaissance du néant du monde, ne s’arrêtent guère à rien de ce qui passe. Dans un premier moment, il est vrai, une grande injure, une croix pesante, peuvent les affliger ; mais elles n’ont pas plus tôt commencé à les sentir, que la raison vient à leur secours, et dissipe toute leur peine. Que dis-je ? elles tressaillent de joie, en voyant cette occasion que Dieu leur offre d’obtenir de lui, en un jour, plus de grâce et de gloire qu’elles n’auraient pu en espérer en dix ans de travaux, dont elles auraient elles-mêmes fait choix.

Je puis affirmer que cela est fort ordinaire ; j’en ai acquis la certitude par les entretiens intimes que j’ai eus avec un grand nombre de contemplatifs. On n’apprécie pas plus dans le monde l’or et les pierreries qu’ils n’apprécient, eux, et qu’ils ne désirent les tribulations ; ils savent que c’est par elles qu’ils doivent s’enrichir. Ces personnes sont très éloignées d’avoir, en quoi que ce soit, bonne opinion d’elles-mêmes ; elles sont bien aises que l’on connaisse leurs péchés, et prennent même plaisir à les dire quand elles voient qu’on a pour elles de l’estime. Elles n’ont pas d’autre sentiment au sujet de leur haute naissance, parce que cette noblesse, elles le savent bien, ne les avance pas dans le royaume éternel.

Peut-être se féliciteraient-elles d’un nom illustre, s’il devait servir à un plus grand honneur de Dieu. Hors ce cas, elles souffrent d’être estimées plus qu’elles ne valent, et ce n’est point avec peine, mais avec plaisir, qu’elles détrompent ceux qui ont d’elles une opinion trop favorable. Telles sont enfin, et telles doivent être les âmes à qui Dieu fait cette grâce d’amour et d’humilité, que si l’honneur de Dieu doit y gagner, elles s’oublient elles-mêmes absolument, elles ne comprennent plus qu’on s’offense de rien, ou qu’on puisse se croire injurié. A la vérité, ces grands effets ne se rencontrent que dans les âmes déjà arrivées à une haute perfection, et auxquelles Notre-Seigneur fait habituellement la grâce de les approcher de lui par la contemplation parfaite.

Mais quant au premier point, qui est de se résoudre à souffrir des injures, quoiqu’on en ressente de la peine, j’estime que celui que Dieu élève jusqu’à l’union obtient en peu de temps ce bonheur. S’il ne l’obtient pas, si par l’oraison il ne se sent pas affermi dans cette résolution, il a sujet de croire que ce qu’il prenait pour une faveur de Dieu, n’est qu’une illusion de l’esprit de ténèbres qui le flatte et veut le persuader de son mérite. Il peut néanmoins arriver que lorsque Dieu ne fait que commencer à donner ces grâces, l’âme ne possède pas encore cette force dont je parle ; mais je dis que s’il continue à la favoriser, elle acquerra cette force en peu de temps, sinon dans les autres vertus, au moins dans celle de pardonner les offenses.

Non, je ne puis le croire, une âme qui approche ainsi de celui qui est la miséricorde même, qui voit, à cette lumière, et ce qu’elle est et ce que Dieu lui a pardonné, ne peut pas ne pas pardonner sur-le-champ, et refuser une véritable affection à celui qui l’a offensée. En voici la raison : cette âme, ayant devant les yeux les grâces que Dieu lui a faites, y voit de telles preuves de l’amour divin, qu’elle est heureuse des occasions de rendre amour pour amour. Je le répète, je connais plusieurs personnes que Dieu élève à des états surnaturels, et à l’oraison ou contemplation dont j’ai parlé ; mais quoique je remarque en elles d’autres imperfections et d’autres défauts, jamais je ne les ai vues faillir le moins du monde en ce qui regarde le pardon des offenses, et je ne crois pas que cela puisse arriver, si ces faveurs viennent véritablement de Dieu. Celui donc qui reçoit de pareilles grâces et de plus grandes encore, doit observer si les progrès de ses vertus sont correspondants ; s’il ne le constate point, il a un très grand sujet de craindre, il doit croire que ces consolations ne viennent point de Dieu qui ne manque jamais, lui, d’enrichir l’âme qu’il visite. Voici qui est sûr : les faveurs et les délices durent peu, mais le passage de Dieu et les effets qui en restent dans l’âme se font vite connaître. Ainsi, comme notre divin Sauveur sait que le résultat de ces faveurs est le pardon des offenses, il ne craint pas de nous faire dire en termes exprès à son Père, que nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

2CHAPITRE XXXVII2

3Excellence particulière du Pater.3

Quelle sublime perfection dans cette prière évangélique ! et comme on y découvre la sagesse de son divin auteur ! Nous ne saurions lui en rendre de trop vives actions de grâces. Chacune de vous, mes filles, peut prendre pour elle cette prière, et s’en servir selon le besoin de son âme. J’admire comment, en si peu de paroles, elle renferme tout ce qu’on peut dire de la contemplation et de la perfection. On n’a plus besoin, ce semble, d’aucun livre, il suffit d’étudier celui-là. En effet, jusqu’ici Notre-Seigneur nous a enseigné tous les modes d’oraison et de haute contemplation, depuis l’oraison mentale jusqu’à la quiétude et l’union. En vérité, si j’avais le talent d’écrire, je pourrais, sur un fondement si solide, faire tout un traité de l’oraison. A l’endroit où nous sommes arrivées, ainsi que vous venez de le voir, Notre-Seigneur commence à nous faire connaître les effets que produisent en nous ces faveurs, quand elles procèdent véritablement de lui.

Je me suis demandé pourquoi le divin Maître ne s’est pas expliqué plus clairement sur des choses si hautes et si mystérieuses, de manière au moins à être compris de tous. En voici, ce me semble, la raison : cette prière devant être la prière commune de tous les chrétiens, il fallait que chacun pût en appliquer les termes à ses intentions, il fallait aussi que chacun eût la consolation de croire qu’il en avait tout le sens ; c’est pourquoi il a voulu y laisser une certaine confusion. Ainsi, les contemplatifs, qui ne souhaitent aucun des biens terrestres, et les âmes qui se sont données à Dieu sans réserve lui demandent par cette prière les faveurs du ciel, que la grande bonté de Dieu peut donner sur la terre. Ceux qui se sont engagés dans le monde demandent à Dieu, pour eux et pour leurs familles, le pain terrestre et les autres nécessités de la vie, conformément à leur état, et leur demande est aussi juste que sainte. Remarquons pourtant que le don de votre volonté et le pardon des offenses sont deux obligations qui nous regardent tous. A la vérité, il y a, comme je l’ai dit, du plus et du moins. Les parfaits donnent parfaitement leur volonté, et pardonnent aussi parfaitement. Quant à nous, mes sœurs, nous ferons ce que nous pourrons. Le divin Maître reçoit tout ce que nous lui offrons. Il semble qu’il ait conclu, en notre nom, comme un pacte avec son Père : Seigneur, faites cela, et mes frères feront ceci.

D’ailleurs nous sommes bien assurés que Dieu tiendra parole. Quelle fidélité que la sienne à payer ses dettes et à les payer sans mesure ! Pour mériter ses largesses, que faut-il ? Qu’il nous entende dire une seule fois cette oraison avec un désir sincère d’accomplir ce qu’elle exprime. Dieu aime infiniment, dans nos rapports avec lui, la vérité, la franchise, la clarté ; il veut que nous disions ce qui est au fond de notre cœur et non autre chose : quand nous traitons avec lui de la sorte, il nous donne toujours au delà de nos demandes.

Notre-Seigneur connaît toute l’étendue de la libéralité de son Père, et il sait les admirables faveurs dont il se plaît à combler les âmes qui le prient avec les excellentes dispositions que je viens de dire. Mais il découvre en même temps les dangers que peuvent courir ceux qui ont déjà atteint la perfection, ou qui du moins y tendent. Tenant le monde sous leurs pieds, ils sont sans crainte, et ils n’en doivent point avoir. Ils ne cherchent en tout qu’à contenter Dieu, et, par les heureux effets de sa grâce qu’ils sentent dans leurs âmes, ils peuvent concevoir une très juste espérance qu’il est content d’eux. Enivrés par les délices du ciel, ils sont exposés à oublier qu’il y a un autre monde, et qu’ils ont encore des ennemis à combattre. Le divin Maître a besoin de les en faire souvenir ; il les prémunit contre un oubli qui pourrait leur devenir funeste. O Sagesse éternelle ! ô Maître incomparable ! Qu’on est heureux, mes filles, d’avoir un Maître dont les lumières et la sollicitude préviennent tous les périls ! Je n’ai pas de termes pour peindre un tel bonheur ; c’est le plus grand bien que puisse souhaiter ici-bas une âme qui ne vit que pour Dieu ; elle y trouve une sécurité profonde.

Notre-Seigneur connaît donc combien il est nécessaire de réveiller ces âmes, et de leur rappeler qu’elles ont encore des ennemis à combattre ; il voit qu’il est encore plus dangereux pour elles que pour d’autres de n’être pas sur leur gardes, et qu’elles ont d’autant plus besoin du secours de son Père éternel, qu’en tombant elles tomberaient de plus haut. Pour les garantir des pièges où elles pourraient se trouver engagées sans s’en apercevoir, que faut-il ? Il adresse à son Père, en leur faveur, ces deux dernières demandes, si nécessaires à tous ceux qui vivent encore dans cet exil : Ne nous laissez pas succomber à la tentation mais délivrez-nous du mal.

Notes :

[1] « Dieu nous délivre des monastères où existeraient ces points d’honneur ; Dieu n’y est jamais honoré. » (Esc.)

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