Chap. 38 à 42 : « Ne nous soumets pas à la tentation… »

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Commentaire du « Notre Père » : Ne nous soumets pas à la tentation…

2CHAPITRE XXXVIII2

3Sur ces paroles du Pater : Ne nous laissez point succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal.3

Nous demandons là de grandes faveurs, mes filles, et il convient que nous en ayons tout le sens, puisque nous les demandons. Je suis bien sûre d’abord que les parfaits ne supplient point Dieu de les délivrer des souffrances, ni des tentations, ni des persécutions, ni des combats. Ces épreuves sont à leurs yeux la marque la plus certaine que leur contemplation et les grâces qu’ils y reçoivent procèdent de l’esprit du Seigneur. Ainsi, loin de les craindre, ils les désirent, ils les demandent, ils les aiment ; semblables à des soldats qui préfèrent de beaucoup les chances des batailles qui leur promettent de l’avancement, à l’oisiveté de la paix qui les réduit à la solde et les laisse sans grand espoir. Croyez-moi, mes sœurs, les soldats de Jésus-Christ, qui sont les contemplatifs et aspirent impatiemment au combat, craignent peu les ennemis visibles ; ils les connaissent, ils savent que leur violence ne peut rien contre ceux que Dieu arme de sa force ; ils savent qu’ils les vaincront et avec avantage ; ils les regardent donc bien en face. Mais il est pour eux des ennemis plus redoutables, des ennemis perfides, qui se transfigurent en anges de lumière, qui s’approchent, sous ce déguisement, et ne se révèlent à nous qu’après avoir dévasté notre âme, bu notre sang et ravagé nos vertus. Nous nous trouvons ainsi en pleine tentation sans nous en douter.

Ces ennemis-là, mes filles, craignons-les ; prions le Seigneur, prions-le et supplions-le avec insistance en récitant le Pater, de nous en délivrer ; qu’il ne permette pas une tentation où nous soyons trompées, qu’il nous découvre le venin et les artifices de nos ennemis ; qu’il les empêche de dérober aux yeux de notre âme la lumière et la vérité. Oh ! que notre bon Maître a eu raison de nous enseigner à faire cette demande, et de l’adresser lui-même pour nous à son Père !

Considérez, mes files, que les démons, nos ennemis, peuvent nous nuire de bien des manières. Ils nous persuadent quelquefois, je l’ai dit, que ces goûts et ces délices qu’ils excitent en nous, viennent de Dieu ; ne pensez pas qu’ils s’en tiennent là. C’est, en un sens, le moindre des préjudices qu’ils peuvent causer aux âmes : car au lieu de les arrêter par ces artifices, ils les font marcher plus vite. Oui, ces goûts spirituels dont elles ignorent l’auteur, les attirent simplement à donner plus de temps à l’oraison ; elles se reconnaissent indignes de ces délices et ne se lassent pas d’en remercier Dieu ; elles se croient tenues à une plus grande fidélité dans son service ; enfin, elles s’efforcent de l’engager, par une humble reconnaissance, à ajouter de nouvelles faveurs aux premières, comme si celles-ci venaient de Dieu.

Voulez-vous, mes sœurs, n’avoir rien à craindre de ce côté, efforcez-vous sans cesse de devenir humbles ; reconnaissez que vous n’êtes pas dignes de ces faveurs, et ne les recherchez point. Par ce moyen, le démon voit lui échapper des âmes qu’il prétendait perdre, et Dieu tire notre bien du mal même que cet ennemi voulait nous faire. Ce que Notre-Seigneur demande de nous dans l’oraison, c’est un désir vrai de lui plaire et de le servir, en demeurant auprès de lui ; dès qu’il voit en nous cette intention droite, il ne peut manquer de nous défendre contre l’ennemi, parce qu’il est fidèle en ses promesses. Tenons-nous sur nos gardes, évitons une vaine gloire qui ferait brèche à l’humilité ; prions Dieu surtout qu’il nous délivre de ce péril, et n’ayons pas peur. Le divin Maître ne permettra pas longtemps que vous receviez des consolations d’un autre que de lui.

Voici un artifice à l’aide duquel le démon peut, à notre insu, nous causer un grand mal : c’est de nous persuader que nous avons des vertus qu’effectivement nous n’avons pas : il n’y a rien de plus dangereux. En effet, lorsque nous nous trompons sur la source des délices goûtées dans l’oraison, nous n’y voyons qu’un pur don de Dieu, et nous nous croyons obligées à le servir avec plus d’ardeur. Ici il nous semble au contraire que c’est nous qui donnons à Dieu, qui lui rendons service, et qu’il est obligé de nous en récompenser. Avec cette idée, le démon cause peu à peu un grand dommage à l’âme : d’abord, il affaiblit en elle l’humilité ; en second lieu, il la rend négligente à acquérir les vertus qu’elle croit déjà posséder. Quel est donc, me demanderez-vous, le remède contre une tentation si dangereuse ? C’est celui, mes filles, que le divin Maître nous enseigne, et qui consiste à prier, et à conjurer le Père éternel qu’il ne nous laisse point succomber à la tentation ; je n’en connais point de plus efficace.

Je veux cependant vous en indiquer un autre. Nous semble-t-il que Notre-Seigneur nous a déjà donné quelques vertus, ne voyons en elles qu’un bien qu’il a mis en nous, et qu’il nous peut ôter, ainsi qu’il arrive souvent, par un admirable dessein de sa providence. Ne l’avez-vous jamais éprouvé, mes sœurs ? Quant à moi, je ne connais que trop ces vicissitudes. Quelquefois il me semble être détachée de tout, et, lorsque j’en viens à l’épreuve, je trouve en effet que je le suis. Mais d’autres fois c’est le contraire, et des choses dont peut-être j’aurais ri la veille m’attachent de telle sorte que je ne me connais plus moi-même. En certains jours, je me sens un tel courage, que je ne reculerais, ce me semble, devant rien, pour rendre un service à Notre-Seigneur ; et de fait, je vois en maintes occasions qu’il en est ainsi. Puis, le lendemain, je me trouve si lâche, que je n’aurais pas le courage de tuer une fourmi, si pour cela j’avais le moindre obstacle à vaincre. Il est des temps où les calomnies de toutes espèces et le déchaînement des langues me trouveraient insensible et la joie que j’ai plus d’une fois ressentie en de pareilles occasions m’a montré que telle était en effet la disposition de mon âme. Mais, hélas ! en d’autres temps, il suffit d’une seule parole pour me jeter dans une affliction telle, que je voudrais m’en aller de ce monde, tant tout ce que je vois me semble insupportable. Je ne suis pas la seule à éprouver ces tristes alternatives ; je les ai observées en d’autres personnes meilleures que moi, et je sais que cela se passe de la sorte.

S’il en est ainsi, qui pourra se croire riche en vertus, puisque, au moment où elles seraient nécessaires, on s’en trouve dépourvu ? Non, non, mes sœurs, reconnaissons toujours au contraire notre indigence, et n’allons pas contracter des dettes qu’il nous serait impossible de payer. C’est d’ailleurs que l’argent nous vient, et nous ne savons pas si Dieu ne nous laissera pas bientôt dans la prison de notre misère sans nous rien donner ? Qu’arrivera-t-il si des personnes nous croient bonnes et nous prodiguent à ce titre estime et honneur ? (c’est ce qui s’appelle prêter à qui n’a rien) ; on se moquera d’elles et de nous. Voulez-vous que Notre-Seigneur vienne tôt ou tard au secours de notre âme ? servons-le avec humilité. Mais si l’humilité n’est pas pour vous une vertu familière et de tous les jours, Dieu vous laissera, et ce sera de sa part un grand trait de miséricorde ; car il vous fera connaître par là que vous devez travailler à acquérir une vertu si nécessaire et que nous n’avons rien que nous ne l’ayons reçu.

Notez encore cet avis, mes filles. Le démon nous suggère quelquefois que nous avons telle ou telle vertu, la patience par exemple, parce que nous formons intérieurement la résolution de la pratiquer, parce que nous exprimons souvent à Dieu le désir de souffrir beaucoup pour lui, et qu’il nous semble que ce désir est très véritable. Nous éprouvons alors une satisfaction profonde, et le démon n’omet rien pour nous confirmer dans ce sentiment. Ne faites aucun cas, mes filles, de ces sortes de vertus ; croyez qu’elles n’ont de vertu que le nom ; persuadez-vous qu’elles ne vous viennent pas de Dieu, jusqu’à ce qu’elles aient fait leur preuve, car il peut arriver qu’à la moindre parole qu’on vous dira et qui ne vous plaira pas, toute cette belle patience s’évanouisse. Mais quand vous aurez beaucoup souffert, rendez grâces à Dieu de ce qu’il commence à vous instruire dans cette vertu, et aspirez avec courage à souffrir encore ; car en vous donnant la patience, Dieu vous dit assez qu’il demande de vous, en retour, l’exercice de cette vertu, et il vous avertit en même temps de ne la regarder que comme un dépôt, mis entre vos mains.

J’en dirai autant de la pauvreté : on se croit pauvre, on s’imagine que l’on est détaché de tout, on a coutume de dire qu’on ne désire rien, et qu’on ne se met en peine de rien ; à force de le dire, on finit par se le persuader[1].

Mais prenez garde, si vous ne tenez à rien, c’est peut-être que vous n’avez rien reçu. Qu’on vous donne quelque chose, ce sera merveille que vous ne le trouviez pas nécessaire. On est toujours bien aise d’avoir une petite réserve ; si on peut avoir un habit d’une étoffe fine, on ne s’avise pas d’en demander un d’une plus grossière ; on veut toujours avoir quelque chose qu’on puisse vendre ou engager, quand ce ne serait que des livres, parce que, s’il arrive une maladie, on a besoin, dit-on, de quelques douceurs plus qu’à l’ordinaire. Hélas ! pécheresse que je suis ! est-ce donc là ce que nous avons promis, lorsque nous avons protesté de renoncer à tout soin de nous-mêmes, et de nous abandonner entièrement à Dieu, quoi qu’il pût arriver ? Si vous avez tant de souci de pourvoir à votre avenir, vous auriez mieux fait de vous assurer des revenus, vous n’auriez pas eu cette continuelle distraction. Je ne veux pas dire qu’il y ait toujours quelque faute dans ces inquiétudes ; mais il est bon de remarquer ces sortes d’imperfections, afin de nous convaincre par là qu’il s’en faut beaucoup que nous ayons cette vertu de pauvreté ; il est bon de la demander à Dieu et de travailler à l’acquérir, tandis qu’en nous imaginant être déjà pauvres, nous nous mettrions peu en peine de bien faire, et qui pis est, nous demeurerions dans l’erreur.

Il importe donc extrêmement de veiller sans cesse sur soi-même, pour découvrir cette tentation, tant au sujet des vertus dont je viens de parler, que de plusieurs autres. C’est une vérité d’expérience, que lorsque Notre-Seigneur nous donne véritablement une de ces vertus solides, elle attire après elle toutes les autres. Mais encore une fois alors même qu’il vous semble les avoir, craignez de vous tromper ; car celui qui est véritablement humble, doute toujours de ses propres vertus, et croit celles des autres incomparablement plus grandes et plus véritables que les siennes.

2CHAPITRE XXXIX2

3Digression sur quelques tentations plus subtiles.3

Tenez-vous également en garde, mes filles, contre certaine humilité dont le démon est l’auteur et qui s’inquiète particulièrement de la gravité des péchés commis ; il en résulte pour les âmes des angoisses de tout genre : sous prétexte qu’elles en sont indignes, c’est du moins ce que le démon leur suggère, elles s’abstiennent de la communion et suspendent toute oraison particulière ; elles n’osent s’approcher le la table sainte qu’après avoir longtemps examiné si elles sont bien ou mal préparées, et elles consument en ces examens des moments qu’elles devraient employer à recevoir les grâces de Notre-Seigneur. Quelquefois même, dans l’excès du trouble, elles se persuadent que c’est à cause de leur indignité qu’elles sont si délaissées de Dieu, et elles n’osent en quelque sorte plus se confier à sa miséricorde. Alors elles ne voient que péril dans toutes leurs actions, même dans les meilleurs ; toutes leurs œuvres leur semblent inutiles ; tel est enfin leur découragement que les bras leur tombent, comme on dit, dans l’exercice du bien, et qu’elles condamnent en elles comme mauvaises les mêmes choses qu’elles estiment bonnes dans les autres.

Comme je suis passée par là, je sais ce qui en est : je vous prie donc, mes filles, de bien retenir ce que je vais vous dire. Quelquefois ce sentiment profond de notre misère sera humilité et vertu, mais d’autres fois il ne sera qu’une très forte tentation. L’humilité, pour grande qu’elle soit, ne porte dans l’âme ni inquiétude, ni trouble, ni bouleversement ; elle est au contraire accompagnée de paix, de douceur, de repos. Quelquefois, sans doute, la claire vue de sa misère et de l’enfer qu’elle a mérité afflige une âme humble ; il lui semble que le monde entier devrait l’avoir en horreur ; elle ose à peine demander miséricorde ; mais elle trouve dans cette peine tant de suavité et de bonheur intimes, qu’elle voudrait n’être pas un instant sans la ressentir. Enfin, la vraie humilité, loin de jeter l’âme dans le trouble et dans les angoisses, la dilate, et la rend plus capable de travailler au service de Dieu. Il n’en est pas ainsi de l’humilité dont le démon est l’auteur ; elle trouble l’âme, l’agite, la bouleverse et l’accable de chagrin. Le démon espère ainsi, je crois, et nous persuader que nous sommes humbles, et en même temps nous ôter, s’il peut, toute confiance en Dieu. Lorsque vous vous trouverez dans cet état, détournez autant qu’il est en vous, votre pensée de la vue de vos misères, et fixez-la tout entière sur la miséricorde de Dieu, sur l’amour de Jésus-Christ et la passion qu’il a voulu endurer pour nous. Il est vrai que si c’est une tentation, vous ne pourrez pas réfléchir à tout cela, car le démon ne laissera aucun repos à votre esprit et vous ne pourrez penser qu’à ce qui augmente votre peine : ce sera beaucoup que vous puissiez reconnaître la tentation.

D’autre fois le démon vous poussera peut-être à des austérités excessives, afin de vous persuader que vus êtes plus pénitentes que les autres, et que vous faites quelque chose de considérable pour Dieu. Mes filles, si vus manquez d’ouverture avec votre confesseur, ou avec votre supérieure, ou si, lorsqu’ils vous défendent ces sortes de pénitences, vous les continuez encore, c’est une tentation manifeste. Efforcez-vous donc de leur obéir, parce que s’il y a plus de peine à le faire, il y a aussi plus de perfection.

Une autre tentation fort dangereuse de cet ennemi du salut, c’est d’inspirer une présomptueuse confiance : on se persuade que pour rien au monde on ne voudrait retourner ni aux égarements de la vie passée ni aux vains plaisirs du siècle ; j’ai compris le néant du monde, dit-on, je sais que tout passe, et je trouve plus de bonheur dans le service de Dieu. Une pareille tentation, dans les commencements, est très dangereuse : avec cette sécurité, on ne craint pas de s’engager de nouveau dans les occasions, et l’on tombe misérablement. Dieu veuille que cette seconde chute ne soit pas pire que la première ! Car, si c’est une âme capable de s’opposer au mal et d’aider le bien, le démon n’omettra rien pour l’empêcher de se relever. C’est pourquoi quelques délices que Notre-Seigneur vous fasse goûter et quelques gages qu’il vous donne de son amour, ne vous livrez jamais à une sécurité qui exclue la crainte de tomber, et veillez sur vous-mêmes, pour éviter les occasions d’un tel malheur.

Tâchez, autant qu’il dépendra de vous, de communiquer ces grâces et ces faveurs à quelque personne capable de vous éclairer, sans lui rien cacher de ce qui vous arrive. Quelque élevée que soit votre contemplation, ayez toujours soin de la commencer et de la finir par l’aveu de votre misère. A la vérité, si votre oraison vient de Dieu, vous aurez beau faire, cette pensée se présentera d’elle-même bien plus souvent encore, parce que l’oraison qui vient de Dieu est toujours accompagnée d’humilité, et porte dans l’âme une vive lumière qui nous découvre de plus en plus notre néant.

Je ne m’étendrai pas davantage sur ces sortes d’avis, que d’ailleurs vous trouverez dans plusieurs livres ; et si je vous en ai dit quelque chose, c’est parce que je suis passée moi-même par ces tentations, et que je me suis vue dans l’angoisse plus d’une fois. Mais enfin, quoi que l’on puisse vous dire, on ne saurait vous mettre dans une entière sécurité.

Que nous reste-t-il donc, ô Père éternel, sinon de recourir à vous, et de vous supplier de ne pas permettre que ces ennemis de notre salut nous fassent tomber dans les pièges qu’ils nous tendent ? Lorsque leurs attaques sont visibles, aidés de votre secours nous pouvons les repousser ; mais ces embûches, comment les découvrir ? Nous avons toujours besoin de vous, Seigneur, dites-nous quelque moyen de nous reconnaître et de nous rassurer. Vous le savez, ce n’est pas le grand nombre qui marche par ce chemin de l’oraison, et si l’on n’y peut avancer qu’au milieu de tant d’alarmes, le nombre de ceux qui le suivront sera plus petit encore.

En vérité, les jugements du monde sont étranges : on dirait, à l’entendre, que l’ennemi du salut ne tente pas ceux qui ne s’adonnent point à l’oraison. Mais qu’un homme d’oraison, un de ceux qui aspirent le plus à la perfection se laisse tromper et séduire, le monde s’en étonne plus que de voir cent mille de ces esclaves du siècle, manifestement abusés, plongés dans des péchés publics, et dont le misérable état ne peut plus laisser de doutes, puisqu’ils sentent le démon à mille lieues. Dans un sens, le monde raisonne juste ; car parmi ceux qui disent le Pater noster avec les dispositions dont j’ai parlé, il y en a si peu qui soient trompés par le malin esprit, qu’il peut bien s’en étonner comme d’une chose nouvelle et rare[2]. Rien, en effet, n’est plus ordinaire aux humains que de passer sans réflexion sur ce qu’ils voient chaque jour, et de s’émerveiller de ce qu’ils ne voient que rarement ou presque jamais. Le démon lui-même leur inspire cet étonnement ; il a en cela un grand intérêt, parce qu’une seule âme, qui arrive à la perfection, lui enlève un grand nombre d’autre.

2CHAPITRE XL2

3 L’amour et la crainte de Dieu nous arment contre les tentations.3

O notre bon Maître ! donnez-nous quelque moyen de vivre sans trop d’alarmes au milieu d’une guerre si périlleuse. Ce moyen est à notre portée, mes filles, et Notre-Seigneur nous l’a laissé lui-même : c’est l’amour et la crainte. L’amour nous fera hâter le pas ; la crainte nous fera regarder avec soin où nous posons le pied, afin de ne pas trébucher sur ce chemin de la vie où nous rencontrons tous tant de pierres. Avec cela, nous n’aurons pas à craindre d’être trompées.

Vous allez peut-être, et avec raison, me demander à quelles marques vous pourrez reconnaître que vous possédez ces deux vertus, si grandes, si grandes.

Il n’en est pas de marque absolument certaine et infaillible ; car si nous avions cette certitude de posséder l’amour de Dieu, nous l’aurions également d’être en état de grâce. Toutefois, mes sœurs, quand ces deux vertus existent dans une âme, elles se révèlent par des signes si évidents, que les aveugles mêmes sont contraints de les voir, et qu’elles se rendent sensibles à ceux mêmes qui ne voudraient pas les entendre. Ceux qui les possèdent sont d’autant plus remarqués, qu’ils sont moins nombreux. Deux mots très simples : l’amour et la crainte de Dieu ! Ce sont là deux places fortes, d’où l’on fait la guerre au monde et aux démons. Ceux qui aiment Dieu véritablement, aiment tout ce qui est bon, louent tout ce qui est bon, s’unissent toujours avec les bons, les soutiennent, les défendent ; ils n’ont d’affection que pour la vérité, et pour les choses qui sont dignes d’être aimées.

Qu’on ne croie pas que ces âmes, embrasées d’un véritable amour de Dieu, puissent aimer les vanités de la terre ; pas plus que les richesses, les plaisirs, les honneurs du monde ; pas plus que la dispute et l’envie. Pourquoi ? parce que leur unique ambition est de contenter Celui qu’elles aiment ; elles se meurent du désir d’être aimées de lui, et c’est vivre, pour elles, que de rechercher les moyens de lui plaire de plus en plus. Un tel amour peut-il se dérober aux regards, et se tenir caché ? non, encore une fois, c’est impossible. Voyez un saint Paul, une sainte Madeleine : l’un, trois jours à peine écoulés, paraît visiblement malade d’amour ; l’autre, dès le premier jour. Et comme leur blessure est évidente pour tous les yeux ! Il est vrai, cet amour a des degrés différents, et selon qu’il est plus ou moins fort, il se fait plus ou moins reconnaître ; mais partout où il y a un amour véritable de Dieu, que sa flamme soit grande ou petite, il révèle toujours sa présence.

Comme j’ai surtout en vue ici de prémunir les contemplatifs contre les artifices et les illusions de l’esprit de ténèbres, je dirai que chez eux cette flamme ne saurait jamais être petite. Ou ils ne sont point de vrais contemplatifs, ou l’amour qui est en eux est très grand. Aussi éclate-t-il au dehors, et se manifeste-t-il de bien des manières. Il brûle avec tant de force, qu’on ne peut s’empêcher d’apercevoir ses flammes. Lorsque cela n’a point lieu, ils doivent marcher avec une grande défiance d’eux-mêmes, croire qu’ils ont bien sujet de craindre, travailler à en découvrir la cause, multiplier leurs oraisons, pratiquer l’humilité, et supplier le Seigneur de ne pas permettre que le tentateur les trompe ; car selon moi, il est bien à craindre qu’une âme contemplative qui n’a point en elle ce signe d’un grand amour, ne soit réellement trompée. Cependant, mes filles, si vous marchez avec humilité, si vous cherchez à connaître la vérité, si vous êtes soumises à votre confesseur, si vous lui ouvrez votre cœur avec une entière sincérité, quelques frayeurs que le démon vous cause, et quelques pièges qu’il vous tende, il vous donnera la vie, par les moyens mêmes qu’il employait pour vous donner la mort.

Si donc vous sentez cet amour de Dieu dont je viens de parler, et s’il est accompagné de la crainte dont je vais bientôt vous entretenir, réjouissez-vous, mes files, et entrez dans un parfait repos ; dédaignez toutes ces vaines terreurs que le démon s’efforcera, par lui-même, et par d’autres, d’exciter dans votre âme, afin de vous empêcher de jouir tranquillement d’un si grand bien. Désespérant de vous gagner, il cherche du moins à vous faire perdre quelque chose ; il essaie de diminuer le gain que vous aurez pu faire, le gain que d’autres feraient comme vous, s’ils croyaient que ces grâces extraordinaires viennent de Dieu et que Dieu peut parfaitement les accorder à de pauvres créatures comme nous. Car, en vérité, il semble quelquefois que nous ayons perdu le souvenir de ses miséricordes anciennes.

Ne pensez pas qu’il importe peu au démon d’exciter ces sortes de craintes ; il cause par là deux grands maux. D’abord, il fait que ceux qui apprennent les illusions possibles des contemplatifs craignent de se livrer à l’oraison, de peur d’être eux aussi trompés. En second lieu, il diminue le nombre des âmes qui se donneraient entièrement à Dieu, en voyant comme il est bon et comme il se communique, dès cette vie, à de pauvres pécheurs comme nous. Cette vue excite en elles une juste émulation. Je connais moi-même un certain nombre de personnes qui en ont été fort animées ; elles ont commencé à se livrer à l’oraison, et elles y ont si bien réussi, en très peu de temps, que Dieu leur a fait de hautes faveurs. Ainsi, mes filles, lorsque, parmi vous, vous en verrez quelqu’une à qui viendront de pareilles grâces, remerciez-en beaucoup le divin Maître, mais ne pensez pas pour cela que votre sœur soit à l’abri de tout danger ; au contraire, assistez-la encore, plus qu’auparavant, de vos prières, parce que nul ne peut se tenir dans une sécurité entière, tant qu’il est en cette vie, et engagé dans les périls de cette mer orageuse.

Il vous sera donc facile, mes sœurs, de reconnaître cet amour dans les âmes qui le possèdent ; je ne conçois pas même comment il pourrait demeurer caché. Eh quoi ! s’il est impossible, comme on le dit, de dissimuler celui que l’on porte aux créatures ; si cet amour si bas, indigne même de ce nom, puisqu’il n’est fondé que sur un pur néant, se trahit d’autant plus qu’on veut le couvrir de voiles, comment pourrait se cacher un amour aussi fort que celui dont brûlent ces grandes âmes, un amour si juste, un amour qui va toujours croissant, un amour dont rien au monde n’éteindra l’ardeur, un amour enfin dont le fondement est l’amour obtenu de Dieu, amour incontestable, amour manifeste, amour dévoué jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’agonie, jusqu’au sang répandu, jusqu’à la mort, amour éclatant et absolument hors de doute ?

O ciel ! quelle différence doit trouver entre l’amour terrestre et l’amour divin celui qui a éprouvé l’un et l’autre ! Daigne Notre-Seigneur, avant de nous retirer de cette vie, nous donner ce saint amour dont il consume les âmes qui sont à lui. Qu’il nous sera doux, à l’heure de la mort, de voir que nous allons être jugées par Celui que nous aurons aimé par-dessus toutes choses ! Nous n’irons pas en terre étrangère, mais dans notre véritable patrie, puisque c’est la patrie de Celui que nous aimons tant, et de qui nous sommes tant aimées !

Comprenez bien ici, mes filles, ce que l’on gagne à avoir cet amour, et ce que l’on perd à ne l’avoir pas. Une âme, sans cet amour, est livrée aux mains du tentateur, ces mains cruelles, ces mains ennemies de tout bien et amies de tout mal. Oh ! que se passera-t-il dans cette pauvre âme lorsque, au sortir des douleurs et des angoisses de la mort, elle tombera soudainement dans les mains du démon ? Quel horrible repos que ce lieu où elle entre ! Comme elle arrive déchirée dans l’enfer ! quelle multitude de serpents de toute espèce ! quel épouvantable lieu ! quel infortuné séjour ! Il en coûte tant à ceux qui vivent ici-bas dans les délices, et qui par là même vont sans doute en plus grand nombre peupler l’enfer, de passer une seule nuit dans une mauvaise hôtellerie ; qu’éprouvera donc une pauvre âme dans cette hôtellerie de l’enfer d’où elle ne sortira jamais, jamais ?

O mes filles ! ne désirons point vivre à notre aise ; nous sommes bien ici ; une nuit à passer dans une mauvaise hôtellerie, voilà tout ! Louons Dieu et efforçons-nous de faire pénitence en cette vie. Oh ! combien sera douce la mort de l’âme qui, ayant fait, en ce monde, pénitence de tous ses péchés, n’aura point à passer par le purgatoire ! Oui, dès l’exil il pourra arriver qu’elle commence à jouir de la gloire. Nulle crainte qui la trouble ; elle goûtera une paix parfaite. Peut-être, mes sœurs, ne vous sera-t-il point donné d’arriver jusque-là ; du moins, supplions Dieu que, si nous avons des peines à subir au sortir de la vie, ce soit en un séjour, où l’espérance de les voir finir nous les fasse endurer avec joie, et où nous ne perdions ni son amitié ni sa grâce. Que cette grâce nous préserve, en cette vie, de tomber en tentation sans nous en apercevoir.

2CHAPITRE XLI2

3De la crainte de Dieu et de la fuite du péché véniel.3

Que je me suis étendue, en parlant de l’amour de Dieu ! et cependant je l’ai fait moins encore que je ne l’eusse désiré. En effet, qu’y a-t-il de plus doux que de s’entretenir d’un pareil amour ? Et s’il en est ainsi, que sera-ce de le posséder ? Que Dieu donc me le donne, je l’en conjure par son infinie bonté.

Venons maintenant à la crainte de Dieu. C’est une vertu qui ne peut exister dans une âme sans se révéler à elle-même et à ceux qui l’entourent. Au commencement toutefois, sauf une faveur de Dieu extraordinaire, où les âmes deviennent en un moment riches de vertus, la crainte de Dieu n’est pas si parfaite et elle se trahit moins. Je parle en général et pour les premiers commencements. Mais elle grandit peu à peu, elle se fortifie tous les jours et elle donne vite des signes de sa présence par la fuite du péché, des occasions dangereuses, des mauvaises compagnies et révèle par d’autres indices le précieux trésor qu’elle possède. Chez les âmes parvenues à la contemplation, et c’est d’elles surtout que je parle en ce moment, la crainte, comme l’amour, éclate d’une manière très visible au dehors. Que de l’œil le plus attentif on observe ces personnes, on ne les verra jamais marcher sans vigilance ; Notre-Seigneur les tient de telle sorte, que, pour le plus grand intérêt de la terre, elles ne commettraient pas, de propos délibéré, un péché véniel ; quant aux mortels, elles les craignent comme le feu. Je souhaite, mes sœurs, que vous redoutiez de toute votre âme les illusions qu’on se fait sur un point capital. Quant aux tentations, supplions Dieu continuellement de ne point permettre que leur violence nous porte jamais au péché, mais qu’il daigne les proportionner à la force qu’il nous donne pour les vaincre. Voilà, mes filles, la crainte salutaire que je désire voir en vous ; ne la perdez jamais, et elle sera votre sauvegarde.

Quelle heureuse chose que de ne pas offenser Dieu ! Par là les démons, qui sont ses esclaves, demeurent comme enchaînés ; car enfin il faut que, de gré ou de force, toutes les créatures lui obéissent, et la seule différence entre eux et nous, c’est qu’ils le font par crainte, tandis que nous le faisons de plein gré. Ainsi, que Dieu soit content de nous, et ces esprits pervers seront forcés de se tenir à distance ; ils ne pourront nous nuire en rien, dans quelques tentations qu’ils nous engagent, et quelques pièges secrets qu’ils nous tendent.

Travaillez donc à acquérir cette pureté de conscience si importante et si précieuse ; élevez-vous, coûte que coûte, à la résolution de ne point offenser Dieu, de mourir plutôt mille fois que de commettre un péché mortel ; et quant aux péchés véniels, de n’en commettre aucun de propos délibéré. Je dis de propos délibéré, et à dessein : car pour les autres péchés véniels qui n’ont point ce caractère, quel est celui à qui il n’en échappe pas beaucoup ? Mais il y a deux sortes d’advertances : l’une est accompagnée de réflexion ; l’autre est si soudaine que commettre le péché véniel et s’en apercevoir, c’est en quelque sorte tout un ; l’on peut dire en ce dernier cas que l’on n’a point su ce que l’on faisait. Je parle ici des péchés véniels où il y a pleine advertance, et je dis : Que le Seigneur nous préserve d’en commettre aucun, quelque petit qu’il soit, d’autant plus, hélas, qu’il n’est pas une offense de Dieu qui ne soit grande, dès là qu’elle est commise contre une Majesté infinie et sous ses yeux. C’est là, je crois, un péché prémédité ; c’est comme si l’on disait à Dieu : Seigneur, bien que cela vous déplaise, je ne laisserai point de le faire ; je vois que vous le voyez, je sais que vous ne le voulez pas, et je le comprends, mais j’aime mieux suivre mon caprice et mon goût que votre volonté. Et un péché de cette sorte serait peu de chose ! Non, non, je ne le crois pas ; la faute pourra être légère ; mais il est mal, très mal de la commettre.

Pensez-y, mes sœurs, et pour acquérir cette crainte, efforcez-vous de comprendre combien grave est l’offense de Dieu : que ce soit là un entretien ordinaire de votre esprit ; il y va pour nous du salut d’enraciner cette vertu dans nos âmes. Tant que vous ne serez pas sûres d’y être arrivées, marchez toujours avec beaucoup, beaucoup de circonspection, évitez les occasions et les compagnies qui ne vous aident point à vous unir plus intimement à Dieu. Veillez à ne rien faire par votre volonté propre ; ne dites rien qui ne puisse édifier ceux qui vous écoutent, et fuyez tous les entretiens dont Dieu ne serait pas l’objet.

Il ne faut pas peu de travail, j’en conviens, pour parvenir à imprimer en nous cette crainte ; toutefois, si nous avons un véritable amour de Dieu, nous en viendrons à bout en peu de temps. Car l’âme qui aime Dieu se sent résolue à ne commettre pour rien au monde un seul péché. Il pourra bien lui arriver de faire encore quelques chutes, parce que nous sommes toujours faibles et qu’il n’y a pas à se fier absolument à nous. C’est précisément dans nos plus fermes résolutions qu’il faut le plus nous défier de nous-mêmes, pour ne fonder notre confiance qu’en Dieu seul.

Ainsi, mes filles, une fois que vous verrez en vous cette heureuse disposition, marchez avec moins d’appréhension et de contrainte. Notre-Seigneur vous assistera, et la coutume même de ne point l’offenser vous sera d’un grand secours. Agissez avec une sainte liberté, et ne craignez pas de traiter, quand il le faut, avec des personnes même peu intérieures. Car ceux-là mêmes dont le commerce aurait pu être un mortel poison pour votre âme avant qu’elle possédât cette véritable crainte de Dieu, vous exciteront souvent à l’aimer davantage, et à le bénir de vous avoir délivrées d’un péril qui est maintenant pour vous si visible. Auparavant, vous auriez peut-être pu seconder leurs faiblesses ; maintenant, par votre seule présence, vous les porterez à se vaincre eux-mêmes ; et ce bon désir sera, sans qu’ils y songent, un hommage rendu à votre vertu.

Chose admirable ! mes filles, et dont je loue plus d’une fois l’auteur de tout bien, tel est le respect qu’inspire un serviteur de Dieu, que souvent, sans proférer une parole, il empêche par sa seule présence qu’on n’ose parler contre sa divine Majesté ! De même que par un sentiment de bienséance, on ne dit point devant nous du mal de nos amis, de même, sans doute, on respecte le serviteur de Dieu, fût-il d’ailleurs de la plus obscure naissance, par cela seul qu’étant en grâce il est l’ami de Dieu, et l’on évite de lui donner le déplaisir qu’on sait être le plus mortel pour son cœur, celui de voir outrager ou offenser son Seigneur et son Maître. La cause vraie de ce respect m’échappe peut-être, mais le fait est certain et fréquent.

Ainsi, mes filles, évitez la gêne intérieure : une âme qui se resserre ne fait guère plus rien de bon ; elle donne souvent dans les scrupules, et devient ainsi inutile pour elle-même et pour les autres. Supposé qu’elle se préserve des scrupules, elle sera bonne pour elle-même, mais elle ne gagnera pas beaucoup d’âmes à Dieu ; car telle est notre nature, que la vue de cette gêne et de cette contrainte intimide les autres et leur ôte la respiration ; ils accordent volontiers que cette âme marche dans un meilleur chemin, mais ils perdent toute envie de l’y suivre.

Un autre effet aussi triste de cette contrainte, c’est qu’elle nous inspire des jugements sévères contre les personnes dont la voie est différente de la nôtre et pourtant plus sainte. Voit-on certaines âmes traiter librement et sans toutes ces gênes avec le prochain, pour le gagner à Dieu, on taxera d’imperfection cette innocente liberté. Voit-on dans ces âmes une joie sainte, il semblera que c’est de la dissipation. C’est là un très grand péril, pour les femmes surtout, qui, faute de science, ne savent pas discerner ce qui peut se faire sans péché. En outre, il y a en cela une tentation continuelle et fort dangereuse, parce qu’elle tourne au préjudice des autres. En outre, rien n’est plus mauvais que de croire au-dessous de nous tous ceux qui ne marchent pas comme nous par la voie de la contrainte. Un dernier inconvénient, c’est que dans certaines occasions où il faudrait parler par devoir, cette crainte scrupuleuse d’excéder en la moindre chose pourra enchaîner notre langue, si tant est que vous ne disiez pas du bien de ce que vous devez abhorrer.

Tâchez donc, mes sœurs, autant que vous le pourrez sans offenser Dieu, de vous montrer affables, et de vous conduire de telle sorte, avec toutes les personnes qui traiteront avec vous, qu’elles aiment votre conversation, qu’elles se sentent attirées à partager votre manière de vivre et d’agir, qu’enfin au sortir de vos entretiens, la vertu, au lieu de les effaroucher et de les décourager, n’ait plus que des charmes pour elles.

Cet avis est de très grande importance pour les religieuses. Plus elles sont saintes, plus elles doivent avoir avec leurs sœurs la conversation aimable. Peut-être aurez-vous quelquefois de la peine que les entretiens de vos sœurs ne soient pas tels que vous les souhaiteriez ; ne vous éloignez pas d’elles, si vous voulez leur être utiles et gagner leur amitié. C’est u devoir pour nous de montrer de l’affabilité, de la bonté, de la condescendance, à l’égard de toutes les personnes avec qui nous avons des relations, mais principalement envers nos sœurs. Persuadez-vous bien, mes chères filles, que Dieu ne s’arrête pas, comme vous pourriez le croire, à une foule de petites choses : ainsi gardez votre âme et votre esprit libres de ces inquiétudes et de ces angoisses qui pourraient vous empêcher de faire beaucoup de bien. Ayez, comme je l’ai dit, une intention droite, une ferme volonté de ne point offenser Dieu, et ne laissez pas votre âme se rencogner étroitement. Ai lieu de vertu, vous trouveriez là une foule d’imperfections où le démon vous pousserait, et vous feriez, ni pour vous, ni pour les autres, le bien en votre pouvoir.

Vous voyez, maintenant, comment avec l’amour et la crainte de Dieu nous pouvons tranquillement et en paix marcher dans ce chemin de la perfection. Ce qui toutefois ne nous dispense point de la vigilance, puisque la crainte doit toujours aller la première. Quant à une entière assurance, elle est impossible en cette vie, elle serait même un très grand danger pour nous. C’est ce que notre Maître nous enseigne, lorsqu’en terminant son oraison il dit à son Père ces paroles dont il voyait pour nous la nécessité : Mais délivrez-nous du mal.

2CHAPITRE XLII2

3Sur ces dernières paroles du Pater noster : Mais délivres-nous du mal.3

C’est, ce me semble, à juste titre que le bon Jésus adresse à son Père cette demande pour lui-même. Nous voyons, en effet, combien il devait être fatigué de vivre, lorsqu’il dit dans la Cène à ses apôtres : J’ai ardemment désiré de faire cette cène avec vous.

Comme c’était pour lui la dernière, il ne pouvait montrer plus clairement que par ces paroles combien la vie lui était amère, et avec quelle ardeur il soupirait après la mort. Et aujourd’hui, même après un siècle de vie, non seulement on n’est pas fatigué de vivre, mais on voudrait ne jamais mourir. Nul, à la vérité, ne vit ici-bas aussi pauvre ni aussi accablé de travaux et d’angoisses, que cet adorable Sauveur ! Que fut, en effet, sa vie tout entière, sinon une mort continuelle, par l’image toujours présente des supplices qu’on lui réservait ? Encore n’était-ce là que le moindre sujet de ses douleurs : les plus grandes lui venaient de voir son Père si offensé et les âmes se perdre en si grand nombre. Si pareille vue afflige profondément une âme qu’anime la charité, que devait-elle produire sur le cœur de Celui qui était la charité sans bornes et sans mesure ? Oh ! qu’il avait bien raison de supplier son Père de le délivrer de tant de maux, de tant de peines, et de l’admettre enfin à l’éternel repos de son royaume dont il était le véritable héritier ! Par cet Amen qui termine la prière, le Seigneur, selon que je l’entends, demande à son Père que nous soyons délivrés de tout mal à jamais. O Père éternel, délivrez-moi de tout mal pour jamais ; je vous supplie avec d’autant plus d’ardeur, que loin de m’acquitter de ce que je vous dois, je vois, hélas ! que je m’endette tous les jours davantage. Mais ce que mon amour ne peut souffrir, Seigneur, c’est de ne pouvoir posséder la certitude que je vous aime et que mes désirs vous sont agréables. O mon Créateur et mon Dieu ! délivrez-moi dès ce moment de tout mal, et daignez me conduire à ce séjour où sont tous les biens ! Et que peuvent attendre ici-bas ceux à qui vous avez donné quelque connaissance du néant du monde, et à qui une foi vive fait pressentir ce que vous leur réservez dans le ciel ?

Cette demande, faite par les contemplatifs, du fond du cœur et avec un ardent désir, est une des marques les plus sûres que les grâces qu’ils reçoivent dans l’oraison viennent de Dieu. Ainsi, qu’ils considèrent cette soif de quitter l’exil comme une très précieuse faveur. Quant à moi, si, comme eux, je soupire après ma dernière heure, ce n’est point pour la même raison, puisque je suis loin de leur ressembler : ce qui fait que j’appelle la mort de tous mes vœux, c’est qu’ayant si mal vécu jusqu’ici, je crains de vivre davantage, et que je suis lasse des tribulations de cet exil.

Est-il étonnant que l’expérience des faveurs divines donne aux âmes le désir de s’abreuver à leur source, au lieu de les avoir goutte à goutte ? Est-il étonnant que, fatiguées d’une vie où tant d’embarras les empêchent de jouir d’un si grand bien, elles aspirent à cette patrie où le soleil de justice ne se couche plus pour elles ? Après ces moments de lumière, comme les choses d’ici-bas doivent leur paraître obscures ! Ce qui m’étonne, c’est qu’après cela on puisse vivre. Tout doit être amertume, après qu’on a goûté les prémices de la béatitude, et reçu les premiers gages de la gloire. Si de telles personnes restent dans cet exil, ce n’est assurément point par leur propre volonté, mais parce que telle est la volonté du Roi.

Oh ! quelle vie différente de la nôtre que celle où l’on ne désire pas la mort ! Quelle différence entre les saints et nous dans la soumission de notre volonté à la volonté de Dieu ! Dieu veut que nous aimions la vérité, et nous aimons le mensonge ; Dieu veut que nous aimions ce qui est éternel, et nous préférons ce qui passe ; Dieu veut que nous aimions ce qui est grand et sublime, nous allons aux choses basses et terrestres ;Dieu voudrait enfin que nous aimions ce qui est assuré, et nous aimons ce qui est incertain. Quelle folie ! mes filles, il n’y a de sage que de supplier Dieu qu’il nous préserve pour toujours de ces périls, et qu’il nous délivre de tout mal. Bien que notre désir ne soit pas encore parfait, ne laissons pas d’adresser à Dieu cette demande avec toute l’ardeur dont nous serons capables. Pourquoi craindre de demander beaucoup, lorsque nous nous adressons au Tout-Puissant ? Mais afin de ne point nous tromper, laissons-le nous donner ce qu’il lui plaira, puisque aussi bien nous lui avons déjà donné notre volonté. Enfin, que son nom soit à jamais sanctifié dans le ciel et sur la terre, et que sa volonté soit toujours accomplie en moi ! Amen.

Admirez maintenant, mes chères filles, comment Notre-Seigneur est venu à mon secours, tandis que je vous entretenais du chemin de la perfection ; oui, admirez comme il nous a instruites vous et moi, en me découvrant la grandeur des choses que nous demandons dans cette prière évangélique. Qu’il en soit éternellement béni ! Non, jamais il n’était venu à mon esprit que cette prière renfermât de si admirables secrets. Car tout le chemin spirituel, comme vous venez de le voir, s’y trouve compris, depuis le point de départ jusqu’au terme, c’est-à-dire jusqu’à cette fontaine d’eau vive où l’âme boit à longs traits, et s’abîme tout entière en Dieu. Le divin Maître a voulu, ce me semble, nous donner à entendre qu’il y a pour tous une inépuisable source de consolation dans cette sainte prière. Les plus ignorants, ceux qui ne savent pas lire, s’ils l’entendaient bien, y trouveraient à la fois, et une instruction solide pour l’esprit, et un grand soulagement pour les peines du cœur.

Apprenons, mes sœurs, à devenir de plus en plus humbles, en considérant avec quelle humilité notre bon Maître nous donne ses leçons ; et suppliez-le de me pardonner cette hardiesse que j’ai prise, de parler de choses si relevées. Il sait bien que j’en étais incapable, s’il ne m’eût lui-même appris ce que j’avais à vous dire. Remerciez-le, mes sœurs, de cette grâce. S’il a daigné me l’accorder, c’est sans doute en considération de votre humilité à me demander cet écrit, vous abaissant jusqu’à vouloir être instruites par une créature aussi misérable que moi. Si le Père Présenté, Dominique Banès, mon confesseur, à qui je vais d’abord confier ce petit traité, juge qu’il puisse vous être utile et vous le met entre les mains, je n’aurai pas peu de consolation de celle que vous en recevrez. Mais s’il trouve qu’il ne soit pas digne d’être vu, vous vous contenterez, s’il vous plaît, de ma bonne volonté ; j’aurai du moins obéi à ce que vous m’avez ordonné, et je me tiendrai très bien payée de la peine que j’ai prise à l’écrire ; je dis à l’écrire, n’en ayant certainement eu aucune pour penser à ce que je devais dire. Bénédiction et louange au Seigneur, de qui procède tout ce qu’il y a de bien dans nos pensées, dans nos paroles, et dans nos œuvres ! Amen !

Notes :

[1] A cet endroit le manuscrit de Valladolid résume le manuscrit de l’Escurial ; mais à force d’être concis il est obscur. Pour plus de clarté, nous intercalons ici le passage correspondant du manuscrit de l’Escurial.

[2] « Les personnes d’oraison, si elles ne se négligent pas absolument, sont infiniment plus sûres de leur salut que les autres : elles regardent le taureau du haut des tribunes, les autres se jettent dans ses cornes. C’est une comparaison que j’ai entendu faire ; elle est vraie, à la lettre. » (Esc.)

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