Deuxième conférence du Fr. Dominique Sterckx

La structure dynamique de la Règle du Carmel

La structure dynamique de la Règle du Carmel

Avant de préciser ce que nous entendons par structure, rappelons que le texte de notre Règle approuvé par le Pape Innocent IV en 1247 est l’aboutissement d’une histoire. À le lire nous apprenons en effet que le patriarche Albert de Jérusalem, vers l’année 1207, avait donné à un groupe d’ermites habitant sur le Mont Carmel, près de la source d’Elie, une « formule de vie » conforme à leur « manière de vivre ». Ces ermites étaient des « latins », venus en Terre Sainte dans le grand mouvement des croisades. Par l’intervention d’Albert, leur groupe était devenu une communauté reconnue par l’Église, rassemblant sous l’autorité d’un prieur des laïcs qui désiraient vivre profondément l’Évangile. Ce n’était pas une communauté religieuse au sens moderne du terme.

Par suite de la reconquête de la Terre Sainte par les musulmans au cours du XIIIe siècle, ces frères ermites, à partir de 1238 environ, étaient revenus dans leur pays d’origine, en priorité l’Angleterre et la France. Ils avaient alors rencontré beaucoup de difficultés pour trouver des lieux où s’implanter, des évêques pour les accepter, et des moyens de subsistance. En 1247, réunis en chapitre général à Aylesford, ils firent une démarche auprès d’Innocent IV lui demandant de modifier la Règle pour l’adapter à leurs nouvelles conditions d’existence – car ils n’étaient plus dans le désert du Mont Carmel - et pour pouvoir être reconnus comme un Ordre religieux. Le texte de notre Règle est le résultat de cette démarche, l’aboutissement d’une longue histoire.

Fr. Dominique SterckxQue voulons-nous dire en parlant de structure ? C’est un terme largement employé dans les sciences modernes. On peut le définir brièvement : c’est un ensemble organisé de rapports. Plus explicitement, c’est l’ensemble formé d’éléments solidaires, tels que chacun dépend des autres et ne peut être ce qu’il est que dans sa relation aux autres. Dans le domaine littéraire qui est le nôtre, les éléments de base sont les mots et les phrases. Avant d’analyser le contenu des phrases, étudier la place des mots, leur répétition, la personne des verbes, 1re, 2e ou 3e personne, le sujet des verbes, les inclusions… permet de reconnaître qu’il existe un réseau de relations dans le texte et que ce réseau a un centre, plus ou moins caché. Ce travail fait ressortir la structure du texte et permet aussi dégager les principaux traits qui organisent la vie des carmes. Voilà l’intérêt de notre question : quelle est la structure de la Règle ? La réponse est à chercher en priorité en s’appuyant non les idées exprimées, mais sur les données littéraires inscrites dans le texte lui-même.

1re Partie. Un premier élément de réponse nous est donné par une constatation. La Règle se présente comme une lettre adressée à une communauté et cette lettre est écrite selon les règles de l’art épistolaire de l’époque. Le développement du texte devait se faire dans un ordre donné :

  1. la salutation ou adresse, comme dans une lettre de st Paul : qui parle à qui ? C’est le chapitre 1 de notre Règle. On appelle chapitre chacune des 24 unités qui constituent le texte.
  2. l’exorde ou introduction qui doit indiquer la pointe de l’exposé. Il est comme la fondation sur laquelle repose tout le reste de la lettre. Chapitre 2.
  3. l’exposé proprement dit ou corps de la lettre, c’est la partie la plus longue, constituée par les chapitres 4 à 21.
  4. la requête, demande présentée aux destinataires. Chapitres 22 et 23.
  5. la conclusion.

Le texte de la Règle est conforme à ce modèle. Le chapitre 2 prend alors une importance particulière. Il est le fondement qui porte tout le reste et auquel tout est référé. Il est le centre de la structure. Que dit-il ? Bien souvent et de bien des manières, les Saints Pères [1] ont défini comment chacun, quel que soit son état de vie ou le genre de vie religieuse [2] choisi par lui, doit vivre dans la dépendance de Jésus-Christ et le servir fidèlement d’un cœur pur et d’une bonne conscience. Le texte latin in obsequio Jesu Christi peut être aussi traduit « dans l’obéissance à Jésus-Christ », ou « dans la soumission à Jésus-Christ ».

L’expression « vie religieuse » n’est pas à entendre au sens précis et moderne du terme. Elle désigne ici toute manière de vivre choisie pour vivre plus fidèlement selon l’Évangile, comme l’est aujourd’hui, par exemple, l’engagement dans les communautés séculières du Carmel.

Le texte revient à dire que tout chrétien (et pas spécialement le religieux) qui veut vivre profondément sa vie chrétienne doit vivre dans la dépendance de Jésus-Christ et le servir fidèlement d’un cœur pur et d’une bonne conscience. Le premier devoir des frères carmes n’est donc pas de faire ceci ou cela, même pas de pratiquer le commandement de l’amour de Dieu et des autres, mais de vivre en relation vivante avec le Christ, dans une relation de dépendance, d’obéissance, de soumission libre. Précisons : le premier devoir n’est pas de dépendre du Christ ou de lui obéir, ou encore de le suivre (si l’on veut insister sur l’étymologie du mot latin obsequium, qui signifie suivre quelqu’un). Il est de vivre d’une manière qualifiée par une relation de dépendance par rapport au Christ, vécue dans la foi et l’amour, comme le Christ a vécu lui-même dans la dépendance amoureuse du Père pour accomplir sa volonté.

L’affirmation d’Albert se fonde sur les textes de st Paul où la vie chrétienne est une vie « en Christ ». « Considérez que vous êtes morts au péché et vivants pour Dieu en Jésus-Christ » (Ro 6, 11). Et l’apôtre dit de lui-même : « Pour moi, vivre c’est Christ » (Ph 1, 21) et encore : « Je vis mais ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Selon ces formules, la vie chrétienne ne consiste pas d’abord à faire ce qui est bien, mais à vivre du Christ, avec Lui, en Lui, pour Lui, dans sa dépendance. Voilà comment la Règle désigne le premier « devoir » du carme comme de toute vie chrétienne fidèle.

Notons que cette vision est familière dans l’Orient chrétien qui voit dans le chrétien un être « en Christ », qui « vit du Christ », dans la perspective de la mystique de st Paul, ou dans la perspective de st Jean selon la parole de Jésus : « Demeurez en moi, comme moi en vous » ( Jn 15,4). Elle l’est beaucoup moins dans l’Église latine qui, selon les Synoptiques, voit d’abord dans le chrétien le disciple qui suit Jésus et dont l’agir est fidèle à l’Évangile. Mais l’énoncé du « devoir » fondamental ne se limite pas à cette première affirmation. Il se prolonge :

…Et le servir fidèlement : cette vie en Jésus-Christ est la source d’un service en actes de Jésus-Christ : don de soi au prochain, service de l’Église, engagement missionnaire, travail intellectuel, toute forme d’action faite pour le service de Jésus-Christ. Aucune précision, aucune limitation n’est fixée : l’ouverture est totale, pouvant embrasser l’apostolat autant que la prière contemplative au cœur de l’Eglise. Le service d’une carmélite ne sera pas le même que celui d’un carme ou d’un laïc du Carmel. Ici encore, la Règle se réfère à saint Paul qui est le seul à parler de « servir Jésus-Christ », en s’appliquant la consigne à lui-même : « Paul, serviteur (esclave) de Jésus-Christ » (Ph 1), ou à tout chrétien. « Celui qui sert le Christ de cette manière est agréable à Dieu » (Rm 14, 18). « C’est le Seigneur Christ que vous servez » (Col 3, 24).

La structure de la phrase dans la Règle souligne que le dynamisme de ce service multiforme doit jaillir de cette vie dans la dépendance de Jésus Christ.

Notons que la formule employée par Albert a une résonance profonde dans le contexte culturel de l’époque, en particulier dans celui des croisades. Il est dit en effet que tous ceux qui sont en Terre Sainte sont députés plus spécialement « in obsequio Jesu Christi », au service de Jésus-Christ. Il leur revient de libérer de l’emprise des infidèles musulmans cette terre qu’il s’est acquise en y versant son sang. Mais comme ce vocabulaire est d’abord celui de st Paul, on peut dire qu’il trouve dans cette origine une dimension chrétienne indépendante des circonstances du moment.

…D’un Cœur pur et d’une bonne conscience : Placée à la fin de l’exorde qui est comme la fondation sur laquelle repose la Règle, cette expression vient qualifier la manière de remplir le devoir de servir fidèlement Jésus-Christ, tel qu’il va être explicité pour les frères carmes : l’agir concret qui va être exposé dans la suite du texte doit être le fruit d’une intériorité droite.

Intériorité. La vie en cellule ou en communauté, le jeûne, le travail, le silence … devront faire l’objet d’une observance qui ne pourra se limiter au comportement extérieur. En effet, les frères pourraient être tentés de mettre leur sécurité dans une observance qui s’en tiendrait au comportement physique et à la matérialité des gestes, sans engager le cœur.

Intériorité droite, au niveau de la conscience. La tentation pourrait être aussi de chercher à être fidèles à la loi pour ne pas être jugés par ses frères, en prêtant plus d’attention à leur regard qu’à celui de Dieu et à celui de sa propre conscience. Dès le début, la Règle qui prend acte de la faiblesse humaine appelle à ne pas s’en tenir à ce qui ne serait que formalisme.

Cet exorde de la Règle est très original comparé à celui des autres Règles [3]. Le reconnaître comme le centre de la structure d’ensemble de la Règle entraîne plusieurs conséquences importantes. On voit en premier que considérer le texte célèbre du chapitre 10, Que chacun demeure dans sa cellule, méditant jour et nuit la loi du Seigneur… comme le précepte central de la Règle est une erreur, même si ce précepte est très important. En fait, la Règle assigne comme premier devoir de se tourner vers le Christ, pour vivre dans sa dépendance et le servir en actes sous une forme ou une autre.

Une autre conséquence concerne l’interprétation de la suite du texte. Nous avons dit que dans une structure chacun des éléments ne peut être ce qu’il est que dans sa relation aux autres. Ainsi, tout chapitre de la Règle doit être mis en relation avec le centre. Obéir au prieur, méditer la Parole en cellule, célébrer l’Eucharistie ou l’Office, … jeûner sont autant de manières de « vivre dans la dépendance de Jésus-Christ et de le servir fidèlement ». Chacune est une application concrète de ce principe vital et ne trouve sa pleine signification que dans cette référence au Christ. Il y a là de quoi renouveler bien des manières de vivre les actes de notre vie carmélitaine.

2e Partie. Voyons maintenant comment s’organise le corps principal de la Règle où les prescriptions et les exhortations se succèdent du chapitre 4 au chapitre 21, sans ordre apparent. Quelle est sa structure ? Une simple analyse littéraire permet de repérer facilement trois ensembles.

1/ Dans les chapitres 4 à 9 trois mots reviennent plusieurs fois : avoir, prieur, lieu. Il est précisé ce qu’il faut avoir en premier, ce qu’on pourrait appeler le dispositif de base nécessaire. Pourquoi avoir un prieur ? Parce qu‘il n’y a pas de vie religieuse sans le regroupement dans une communauté et sous une autorité personnelle qui est elle même dépendante d’une règle. Nous avons là un principe habituel. Par contre, ce que l’on ne trouve pas dans les autres Règles, c’est l’insistance sur les lieux, communautaires et personnels. Communautaires : les ermites sont situés au Mont Carmel, près de la source (d’Elie), mais ils pourront avoir d’autres lieux d’habitation (chapitre 5), le réfectoire est aussi un lieu où l’on mange ensemble. Personnels ; chacun a sa cellule séparée, individuelle. Ce lieu est important en lui-même pour chaque frère, car il fait l’objet d’un discernement communautaire, avec autant de soins que pour l’élection du prieur. Il a valeur en lui-même pour le frère carme, indépendamment de ce qu’il y fait et qui ne sera dit qu’au chapitre 10. On note aussi l’alternance du communautaire, chapitres 5 et 7 (le sujet des verbes est vous) avec le personnel, chapitres 6 et 8, 9, (le sujet des verbes est chacun, aucun).

2/ Dans les chapitres 10 à 17, les verbes sont des verbes d’action, ils indiquent ce qu’il faut faire en ces différents lieux, avec la même distinction du personnel et du communautaire, qui est particulièrement marquée :

  • a/ au chapitre 10 : à moins d’être occupé autrement « chacun doit être dans son espace personnel, pour prier sous une forme ou une autre à partir de la Parole de Dieu ». C’est le premier pôle de vie des frères de la communauté.
  • b/ aux chapitres 14 et 15 : « vous devrez célébrer l’Eucharistie quotidienne et vous traiterez de la garde de l’Ordre » dans la réunion communautaire, une fois par semaine. C’est le deuxième pôle de vie des frères, la vie ensemble. La localisation de l’oratoire a une importance particulière : il est situé au milieu des cellules et l’on doit s’y réunir. C’est dire que l’Eucharistie est au centre de la vie des frères en cellule et de leur vie en communauté. Elle est au cœur de la vie de la communauté.

Ces deux pôles de vie sont articulés l’un sur l’autre. Les frères doivent passer de l’un à l’autre, quelle que soit leur inclination personnelle, les uns plus portés à la solitude, les autres à la vie relationnelle en communauté. Le carme est appelé à être un homme de solitude dans la présence silencieuse au Seigneur et un homme de relation et d’attention aux autres dans les moments où la communauté se rassemble. Dans l’intériorité, aucun pôle n’enferme sur lui-même : le carme en solitude ne se coupe pas de la communauté, et lorsque la communauté est rassemblée pour l’Eucharistie, cette célébration est autant accomplissement de l’union de chacun au Christ que de l’édification de la communauté. Il en est de même toute proportion gardée pour la réunion communautaire. Il n’en reste pas moins qu’il y a une tension concrète entre ces deux pôles qui appartiennent à la vocation du carme. Elle est féconde car elle oblige chacun à dépasser dans la foi et l’amour sa seule inclination personnelle. C’est là une belle caractéristique de la Règle.

La Règle désigne encore un lieu privilégié de rencontre de ces deux pôles au chapitre 12 où s’opère un double mouvement. Il concerne la possession et l’usage des biens matériels. Qu’aucun des frères ne dise que quelque chose lui appartient, mais que tout vous soit commun : on passe ici du personnel au communautaire, et soit distribué à chacun par la main du prieur : on passe maintenant du communautaire au personnel. Le mot de pauvreté n’est pas prononcé mais cette manière de faire, qui se réfère à la communauté primitive des Actes des Apôtres, est si exigeante dans son caractère concret que la plupart des réformes dans vie religieuse commencent par la mettre en valeur. Une communauté qui pratiquerait cela peut être assurée d’être une véritable communauté de frères.

3/ Le changement des données littéraires est manifeste dans les chapitres 18 à 21 qui constituent le 3e ensemble du corps de la lettre. En général, les verbes n’indiquent plus une prescription concrète, comme l’était « demeurer en cellule », « réciter l’office ». Ils indiquent une manière d’être et de se comporter signifiée symboliquement. Dans le texte latin, leur sujet au chapitre 19 n’est ni « vous » ni « chacun », mais les reins, le cœur, la cuirasse de la justice… Le ton est exhortatif. De plus, le style change, le texte est presque exclusivement formé de citations d’Ecriture. Manifestement, on passe à un autre niveau où il ne s’agira plus simplement de faire quelque chose, de pratiquer une observance, mais de se comporter d’une autre manière qui peut être déjà rapidement identifiée avec les mots : aimer, foi, espérer. Nous regarderons cela plus en détail dans la conférence suivante sur L’itinéraire spirituel de la Règle.

Les trois conférenciers, Fr. Dominique STERCKX, o.c.d., Sr Christine, o.c.d. et Fr. Bruno SECONDINE, o. carm. 3e Partie. IL nous reste à examiner les chapitres 22 et 23. Les nouvelles données littéraires qui s’y trouvent ne nous surprennent pas. Elles correspondent à cette partie de la lettre appelée pétition, demande, où l’auteur de la Règle présente une demande à ses destinataires qui sont d’une part le prieur, d’autre part les frères de la communauté. Deux faits sont à noter.

  • a/ dans les deux cas la demande est formulée avec une parole du Seigneur. Le prieur doit, en esprit et dans sa conduite, observer ce que le Seigneur dit dans l’Évangile : « quiconque voudra être le plus grand sera votre serviteur etc. » Quant aux frères, auprès de leur prieur ils doivent « plutôt que de penser à lui-même, penser au Christ qui a dit « qui vous écoute m’écoute ». C’est dire que les relations prieur-frères n’ont leur pleine signification que dans un regard de foi les uns sur les autres. Le prieur n’est pas seulement un chef, comme tout groupe humain organisé en a besoin. Il est le responsable d’une communauté chrétienne qui tire son unité de la foi en Jésus-Christ.
  • b/ On note aussi que l’on retrouve ici trois mots caractéristiques qui figuraient au chapitre 4 : prieur, frères, obéissance. Nous avons donc une belle inclusion entre les chapitres 4 et 21-22. Elle signifie que tout ce qui est dit dans l’espace ainsi défini, et uniquement ce qui est dit, est saisi dans cette relation autorité-obéissance. Celle-ci embrasse donc toute l’étendue de la Règle, en excluant tout domaine où le prieur n’a pas à exercer sa fonction au service de la communauté.

Soulignons sur cet exemple la fécondité d’une approche de la Règle par la structure littéraire du texte avant toute interprétation. Le chapitre 4 est en relation avec le chapitre 2 et avec les chapitres 22 et 23, qui sont eux-mêmes en relation avec le chapitre 2. Selon cette structure, la Règle nous met en présence d’un devoir premier : vivre dans la dépendance de Jésus-Christ et le servir fidèlement. L’obéissance religieuse en est un premier moyen. Elle s’exerce d’abord par la médiation d’un prieur que les frères ont élu à cette charge. Il est un frère parmi d’autre, sans titre particulier, si ce n’est celui de son service. Il vit lui-même en dépendance du Christ et de la Règle et son autorité ne s’exerce que dans les limites de la Règle. Le rapport entre les frères et le prieur est fixé par le vœu d’obéissance, au plan institutionnel, mais il ne trouve sa vérité qu’au plan de la foi comme le signifient les chapitres 22 et 23. Il est un frère parmi d’autres, ce qui engage un type de rapports humains fraternels à l’intérieur de l’exercice de son service de l’autorité.

On pourrait préciser encore. Mais les données essentielles de l’obéissance religieuse sont déjà signifiées dans cette approche.

Conclusion : La structure dynamique de la règle

Nous avons proposé une première approche de la Règle par sa structure, entendue au sens littéraire et non pas au sens des thèmes abordés qui sont toujours sujets à interprétation. Nous avions qualifié cette structure de dynamique. Nous sommes maintenant en mesure de justifier ce qualificatif.

Dynamisme d’une Règle centrée sur le Christ. Adressée à une communauté de frères, elle appelle chacun à vivre dans le Christ, dans sa dépendance et à traduire cette vie dans un service du Christ sans limite, qu’il soit directement apostolique ou secrètement apostolique, comme le fut le service de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus : « au cœur de l’Église, je serai l’amour ». Dynamisme d’une vie qui se réalisera en deux pôles de vie concrète : vie seul et vie avec d’autres, selon une tension féconde qui élargit le cœur et qui attache une importance particulière au rapport concret aux choses possédées. « Que tout vous soit commun et soit distribué selon les besoins de chacun » : pensons aux ordinateurs, aux livres, aux voitures, aux relations etc.

Dynamisme des rapports entre prieur et frères, placés dans un regard de foi et des rapports entre frères, placés sous le signe de la fraternité où chacun doit prendre ses responsabilités, à sa place : dans la réunion communautaire, aucun rôle particulier n’est assigné au prieur ou aux anciens. Tous doivent participer à l’échange, faire en sorte que chacun puisse parler comme un frère à des frères, et veiller les uns sur les autres avec charité.

Et pour finir, dynamisme d’une structure de vie communautaire qui s’achève par un appel discret adressé à chacun des frères : « Si quelqu’un donne davantage ». C’est un appel à prendre ses responsabilités personnelles avec discernement en « donnant davantage » car on ne peut jamais mettre de limites dans le domaine de la vie, et surtout de la vie de foi et d’amour.

[1Cette expression désigne les grands témoins de la vie monastique, comme Jean Cassien, et les auteurs des anciennes règles monastiques (Pachôme, Basile, Augustin, Benoît).

[2L’expression “vie religieuse”, ici et plus loin au n° 5, n’est pas à entendre au sens moderne. A cette époque elle désigne le plus souvent un projet sérieux de recherche de Dieu, sans que celui-ci se concrétise dans une forme de vie institutionnalisée.

[3Il se différencie nettement de ce que l’on lit dans les grandes Règles de Pakhôme, Basile, Augustin, Benoit, et dans les Règles plus proches dans le temps de celle du Carmel, comme celle de Grandmont (1189), et celle des Humiliés, sauf pour la mention « d’un cœur pur et d’une bonne conscience » où cette mention est présente.