Devenir libre (1re semaine)

Si vous ne l’avez pas lue, allez voir l’introduction Retraite de Carême 2006

Un chemin de libération

Icone de la RésurectionThérèse, comme nous, a eu à parcourir un chemin de libération pour parvenir à cette remarquable liberté que nous admirons au terme de sa vie et pour n’être plus qu’amour. Il est bon tout d’abord, mais d’une manière très résumée, de nous rappeler ce qu’il faut entendre par liberté. Comment les hommes l’envisagent-ils habituellement ? Liberté et inviolabilité sont des revendications essentielles de la personne humaine : « L’expérience humaine se confond avec celle de la liberté » (Maurice Zundel). Refus d’être considéré comme un objet, comme une élément parmi d’autres éléments dont on peut disposer. Conscience de l’inviolabilité de notre être. Refus d’être un objet parce que l’on se sent obscurément sujet, « je ». Inscrite au cœur de notre être, la liberté a un prix infini, autant que l’homme. Tuer la liberté, c’est tuer l’homme. Mais cette liberté et cette inviolabilité ne sont pas des réalités « toutes faites » dès notre naissance, elles sont déposées en nous comme possibilités et comme exigences et elles seront le fruit d’une conquête ; on ne naît pas libre, on le devient. C’est une vocation, et c’est par étapes qu’on peut avoir une compréhension sur la vraie nature de la liberté.

La définition la plus spontanée que l’on rencontre à propos de la liberté est la revendication à l’indépendance. La liberté c’est le pouvoir de faire ce que l’on veut. « Ne subir aucune contrainte, n’être lié par aucun ordre préexistant, ne consentir à ne faire que ce qui s’harmonise avec ses propres dispositions du moment, c’est à première vue, ce qui constitue la liberté totale »… « Faire ce que l’on a envie de faire » ainsi l’entendent la plupart des défenseurs de la liberté et ils ne se rendent pas compte qu’en même temps, ils sont en train de la renier, car se soumettre à ce qu’on a envie de faire, à un caprice, c’est obéir à un déterminisme : en effet, comme on a pu le dire, « on ne se fait pas par ses envies ». Illusion d’une liberté qui n’a pas commencé.

La vraie liberté comprend d’abord une existence de libération. Il faut devenir libre. L’expérience de la liberté se fait eu sein de déterminations qui la limitent : données de la biologie, de nos instincts, de nos pulsions, de notre inconscient. Il y a aussi les structures intériorisées de notre éducation… S’ajoute encore la fameuse courbure due au péché qui nous centre sur nous-mêmes, avec le risque de l’égoïsme, de l’orgueil, esprit propriétaire etc.…

La liberté humaine implique une libération, libération par rapport à ce qui nous est imposé du dehors, ce qui n’élimine pas cette dépendance incontestable du milieu, de la société où nous avons à vivre ; libération par rapport à ce qui nous fait prisonnier de nous-même, ce qui n’élimine pas la prise en charge de soi-même. « Etre libre signifie se construire, se faire homme, évacuer de soi les ombres, les limites et les options passionnelles, enfin, tout ce qui nous empêche d’être source et origine de nous-mêmes… Etre libre cela veut dire : être libre de moi, n’être plus enfermé dans mon narcissisme, n’être plus esclave de mes possessions, devenir un espace illimité où tout l’univers pourra être accueilli… La Liberté est un non-sens si elle ne signifie pas libération, donc existence totale, infinie et créatrice. » (Maurice Zundel)

Thérèse a parcouru ce chemin

Pour Thérèse, on peut pressentir dans cette petite fille une première appréhension secrète de la liberté dans le refus de baiser la terre pour avoir les sous qu’on lui promettait, ou aussi dans « ses furies épouvantables, à se rouler par terre, quand les choses ne sont pas à son idée » (lettre de Mme Martin, cf Ms A 7r°- 8r°). Ce qui est certain c’est que, comme chacun de nous, Thérèse aura à découvrir, petit à petit, ce qu’est la liberté, « le bonheur pur et la vraie liberté » (PN 26).

Thérèse au Lys De très bonne heure Thérèse témoigne d’une très grande générosité pour répondre à l’amour de Jésus qu’on lui a fait découvrir dans un milieu familial très uni et profondément croyant. Mais comme nous le préciserons dans le 2e entretien, il lui faudra parcourir un chemin de libération. A partir de la première découverte qui lui est donnée de faire de la possibilité de dire oui et de dire non, celle de choisir, déjà elle prend conscience de sa liberté, en même temps que de sa faiblesse ; elle la redoute cette liberté dans son grand désir d’aimer Jésus. Elle l’exprime à propos de ce que fut sa première communion, à 11 ans : « Ce jour-là, ce n’était plus un regard mais une fusion, ils n’étaient plus deux, Thérèse avait disparu… Jésus restait seul, il était le Maître, le Roi. Thérèse ne lui avait-elle pas demandé de lui ôter sa liberté, car sa liberté lui faisait peur, elle se sentait si faible, si fragile que pour jamais elle s’unir à la Force Divine » (Ms A 35 r°).

Thérèse, déjà dans son enfance, « aimait beaucoup la lecture » et « j’y aurais passé ma vie » (Ms A 31 v°)… Certains récits chevaleresques pouvaient la faire rêver : « Je ne sentais pas toujours au premier moment le vrai de la vie ». Mais le bon Dieu va orienter le cœur de Thérèse dans le sens de la vraie liberté en lui faisant comprendre en quoi consiste la vraie gloire, et ceci à la faveur notamment de la lecture des œuvres héroïques accomplies par la « Vénérable Jeanne d’Arc » : « Le bon Dieu en faisait sentir que la vraie gloire est celle qui durera éternellement et que pour y parvenir, il n’était pas nécessaire de faire des œuvres éclatantes mais de se cacher et de pratiquer la vertu en sorte que la main gauche ignore ce que fait la droite »… « Il me fit comprendre aussi que ma gloire à moi ne paraîtrait pas aux yeux des mortels, qu’elle consisterait à devenir une grande sainte… » (Ms A 32 r°). Thérèse, comme toute fillette et adolescente, ne sera pas insensible aux attraits du monde et qui pouvaient entamer son grand désir d’être libre, de le rester pour une appartenance exclusive de Jésus. A dix ans, elle fait allusion à sa première « entrée dans le monde » : « Tout était joie, bonheur autour de moi, j’étais fêtée, choyée, admirée, en un mot, ma vie pendant quinze jours ne fut semée que de fleurs … J’avoue que cette vie avait des charmes pour moi… à dix ans, le cœur se laisse facilement éblouir, aussi je regarde comme une grande grâce de n’être pas restée à Alençon… Peut-être Jésus a-t-il voulu me montrer le monde avant la première visite qu’Il devait me faire afin que je choisisse plus librement la voie que je devais lui promettre de suivre » (Ms A 32 v°).

Après la grâce de Noël 1886, Thérèse, qui a maintenant quatorze ans, s’ouvre davantage à la vie… « je fus prise d’un désir extrême de savoir … » elle reconnaît « avoir passé là un temps inutile » quoique « je n’y employais qu’un certain nombre d’heures que je ne voulais pas dépasser afin de mortifier mon désir trop vif de savoir… », et elle ajoute : « J’étais à l’âge le plus dangereux pour les jeunes filles » mais Jésus veillait sur celle avec qui il voulait faire alliance (Ms A 46 v° - 47 r°). Quelques pages plus loin, elle évoque un certain « Idéal du bonheur sur cette terre »… c’est peu de temps avant qu’elle fasse sa demande d’entrer au Carmel à son père. Il y a une grande intimité d’âme entre elle et sa sœur Céline et elle écrit : « depuis peu de mois nous jouissions ensemble de la vie la plus douce que des jeunes filles puissent rêver ; tout, autour de nous, répondait à nos goûts, la liberté la plus grande nous était donnée, enfin je disais que notre vie était sur la terre l’Idéal du bonheur… A peine avions-nous eu le temps de goûter cet idéal du bonheur, qu’il fallait s’en détourner librement » car il fallait pour Thérèse répondre à l’appel du Seigneur (Ms A 49 v°).

Ce qu’il faut noter c’est le rapport constant qu’il y a déjà pour Thérèse entre liberté et amour. Goûter aux charmes de la vie, aimer la lecture, apprécier une expérience de bonheur n’a rien de mauvais en soi bien sûr. Mais l’amour a ses exigences et quand il s’agit pour elle de répondre aux avances de Dieu, il y a aussi des choix à faire pour que rien ne vienne entraver la liberté nécessaire du cœur. Oui, devenir libre pour aimer. Et nous aurons l’occasion de voir d’une manière plus précise et dans des événements plus importants, plus lourds aussi de conséquences que Thérèse aura à vivre aussi bien dans le monde que dans sa vie de carmélite, ce que fut son chemin de libération.

Notons simplement pour conclure qu’une fois au Carmel, Thérèse, dans le développement de son alliance d’amour avec Jésus, va accéder à une entière liberté. Sa passion de la vérité, l’engagement dans « la petite voie » de l’humilité, de la pauvreté, de la confiance et du don inconditionnel d’elle-même la feront atteindre à l’accomplissement parfait de sa personne dans la sainteté, c’est-à-dire, dans l’amour. Thérèse a compris que la liberté essentielle c’est de permettre à Dieu d’être libre en l’homme pour le faire participer à sa suprême Liberté, celle de son Amour. Elle confiera quelques semaines avant sa mort, au mois de juin 1897 : « Depuis longtemps, je ne m’appartiens plus, je suis livrée totalement à Jésus. Il est donc libre de faire de moi ce qui lui plaira » (Ms C 10 v°).