Dimanche des Rameaux -C-

Le récit de la Pâque de Jésus nous donne accès par la foi au mystère de Dieu. Or, dans ce récit, Judas tient une place singulière, celle d’un personnage infâme, le traître ! Les chefs religieux et Pilate ont une triste responsabilité dans la mort de Jésus, mais peuvent apparaître en définitive comme de pauvres bougres prisonniers de leur pouvoir et de leurs peurs. Mais Judas, un familier, un intime ! Il est impossible de méditer la Passion de Jésus sans se heurter à cette pierre d’achoppement que représente Judas. Aussi a-t-on multiplié au fil des siècles les interprétations pour expliquer les motivations de sa trahison. Les évangélistes eux-mêmes interprètent son geste et prononcent à propos de Judas certaines des paroles les plus dures que contiennent les évangiles. Judas ne serait-il pas en effet une clé essentielle pour la compréhension du mystère de la mort et la Résurrection du Christ ? Sa tragique destinée ne vient-elle pas éclairer de la manière la plus vive qui soit le caractère insondable de la Passion de Jésus ?

Une clé d’interprétation possible est ici l’analyse d’un trait de caractère humain, celui de l’homme tout à la fois absolu dans ses choix et perspicace dans ses analyses. Judas, le traître ne se serait-il pas laissé prendre au piège de ses propres qualités : une grande perspicacité et un désir passionné de la gloire de Dieu inséparable pour lui de la libération d’Israël l’auraient conduit vers une fin tragique. Voilà en effet un homme qui a suivi Jésus avec conviction, car il est inimaginable qu’il ait pu jouer la comédie durant tout le temps de la vie publique de Jésus, ni même que Jésus ne l’ait choisi pour Apôtre sans avoir perçu en lui d’authentiques valeurs humaines ; mais voici aussi un homme terriblement lucide qui perçoit mieux que les autres disciples le caractère inexorable et dramatique de l’échec de Jésus. Pierre croit encore pouvoir faire le brave. Il ne perçoit pas le caractère scandaleux de ce qui va advenir. Pour Judas, c’est déjà devenu intolérable. Jésus est tout simplement un insensé qui l’a trompé sur ses attentes les plus nobles. Amour, lucidité, scandale, révolte intérieure, vengeance et trahison, telle fut peut-être la séquence des sentiments de Judas face à l’attitude incompréhensible du Maître : celui-ci laisse passer l’occasion de son triomphe et se présente dramatiquement désarmé face à un pouvoir religieux violemment hostile.

Judas, traître certes, mais dont l’acte de traîtrise n’a fait qu’anticiper un événement devenu inéluctable. En définitive, le drame de Judas n’est peut-être pas dans sa haine subite de Jésus et dans sa trahison, ni même dans ses remords et son désespoir après l’arrestation du Maître qu’il avait sincèrement aimé : le signe du baiser donné pour désigner Jésus à la troupe qui l’arrête ne dit-il pas jusqu’au dernier moment l’ambivalence tragique de ses sentiments ? Le drame de Judas, c’est le suicide qui résulte de ce déchirement, c’est l’anticipation cette fois encore d’un avenir qu’il voit là aussi trop lucidement et sur lequel pourtant il se trompe une fois de plus : de même que le terme de la mission de Jésus ne sera pas la mort, de même le terme de la trahison de Judas n’est pas la mort : de même que nous croyons que le Crucifié est ressuscité d’entre les morts, de même nous espérons qu’il est sauvé Judas par celui qui est descendu jusqu’aux enfers. Alors la mort de Judas devient une Parole de Dieu : si les plus nobles aspirations humaines peuvent se retourner en chemin de perdition alors « qui peut donc être sauvé ? » Jésus avait alors répondu à cette question de Pierre : « À l’homme, c’est impossible, mais rien n’est impossible à Dieu. » Judas plus lucide que les autres dans son amour du Christ aura été le premier des disciples à trébucher face à la folie de l’Amour ? Comment ne serait-il pas sauvé celui dont la mort nous révèle que notre salut ne dépend pas de notre générosité ou de notre clairvoyance, mais qu’il est le don gratuit de l’Amour infini victorieux en Jésus-Christ de tout désespoir humain.

Fr. Olivier-Marie Rousseau o.c.d.