EXERCICE sur la nécessité et la pratique chrétienne, pour la Fête de Saint Martin

EXERCICE

Sur la nécessité et la pratique chrétienne, pour la Fête de Saint Martin

L’humilité est un sentiment qui naîtra dans moi, par la réflexion sur mes misères ; elle me rendra vile à mes propres yeux ; elle me portera à refuser à mon amour-propre tout ce qui pourrait le flatter ; elle me fera juge, même, que je suis digne de toutes sortes d’abaissements. Ainsi le déciderai-je, en suivant tout ce que doit m’inspirer la connaissance de moi-même, dirigée par les lumières de ma foi.

1° Cette vertu est d’une indispensable nécessité, pour toute âme formée à l’école de Jésus-Christ. Il a réduit toute sa morale et toute sa conduite à m’apprendre ces grandes leçons : soyez, comme moi, doux et humble de cœur ; si vous ne devenez petits, comme les enfants, vous n’entrerez pas dans mon Royaume ; que celui qui est le plus grand se rende le plus petit ; je ne suis pas venu pour commander, mais pour obéir ; le grain de sénevé, la moindre des plantes, représente mon Eglise, et la simplicité que je demande à ceux qui la composent. Tels sont les enseignements du Sauveur, si multipliés dans l’Evangile, par rapport à cette essentielle vertu ; tels ont été ses exemples dans sa naissance, dans sa vie, dans sa mission, dans ses travaux, dans sa mort, jusque dans ses Sacrements, où les voiles les plus communs enveloppent ses grâces et son adorable personne.

2° Quelle idée les vrais Sages du Christianisme, les Saints, se sont-ils formés à eux-mêmes de l’importance et de la valeur de l’humilité ? Acquérir, disent-ils, toutes les autres vertus, sans leur donner celle-ci pour fondement, c’est s’exposer bientôt à les perdre. Pour élever l’édifice de la sainteté évangélique, donnez-lui pour base l’humilité la plus profonde. Sans cet appui la présomption, l’entêtement à ses idées, l’hypocrisie, l’esprit indépendant, la vaine complaisance et mille autres fruits de l’orgueil, font bientôt disparaître tous les beaux fruits d’une piété apparente. Comme l’humilité combat toute confiance en ses propres forces, elle dispose à ne les chercher qu’auprès de Dieu. Aussi les ménage-t-elle ces grâces abondantes à un cœur, ou qui se défie de lui-même, ou qui, par le prompt et sincère aveu de sa faiblesse, sollicite le pardon, ou qui, dans l’état de justice, ne perd point de vue son iniquité, par rapport aux biens dont il est comblé.

3° Mais si l’humilité est d’une si étroite obligation pour le chrétien, pour le pécheur, pour le juste, de quelle nécessité particulière n’est-elle pas dans le sein de l’élévation ? Hommages, complaisances, flatteries, tout concourt au-dehors à y fomenter la vanité ; et combien l’âme y est-elle exposée à se repaître d’un mérite qu’elle n’a pas ! C’est ce que craignirent les David, les Esther, les Saint Louis ; et c’est ce qu’ils prévinrent par les humbles retours sur leur néant et sur leur bassesse aux yeux de Dieu. Quel serait mon aveuglement, si, comme un monde accoutumé à suivre son orgueil pour guide et pour oracle, je regardais l’humilité avec des yeux profanes, et qui ne s’ouvrent qu’aux fausses lueurs de la nature et des sens ; si, sur ce principe, je ne la traitais que d’une vertu propre à ces esprits médiocres, qui méconnaissent leur propre excellence ; si je prétendais qu’elle fait oublier ce que Dieu a donné aux uns de préférence au-dessus des autres ; si je me persuadais qu’avec elle, il n’y a plus de cette émulation, si nécessaire dans la société civile et chrétienne, ou même qu’elle est incompatible avec les égards qu’a droit d’exiger la supériorité du sang et de la dignité. Prétextes imposants pour tout autre que pour une âme chrétienne ; est-on jamais plus grand que quand on se rapproche le plus fidèlement de la source de la grandeur ? Plus on a de motifs d’être reconnaissant des bienfaits de Dieu, plus aussi on doit avoir de facilité à ressentir combien on en est indigne. L’émulation ne s’entretient-elle pas sans les désordres de la vanité et de l’ambition. Saint Louis, si humble sur le trône, ne se faisait-il pas rendre tous les devoirs qu’exigeait le trône où Dieu l’avait placé ? C’est donc injustement que je me figurerai l’humilité comme une conquête située sur un rocher escarpé, où l’on ne peut atteindre. Différents moyens y conduisent, et différents degrés y élèvent. C’est un art que l’âme chrétienne étudie, et dont elle cultive en elle-même les progrès.

1° Le premier degré de l’humilité consiste à n’avoir que du mépris pour le monde et pour tout ce qui part du monde. Rien, en effet, de plus frivole que les louanges de hommes ; la plupart ne sont que pures flatteries, des ironies, qui n’ont d’ordinaire pour principe que l’erreur, que l’intérêt, ou une aveugle amitié. D’ailleurs, ces éloges sont-ils si universels ! Nous rendent-ils meilleurs, et peuvent-ils contribuer à notre vrai mérite ? Hélas ! que nous nous abusons, si nous comptons que des suffrages aussi équivoques ! Que d’actions perdues si nous nous conduisons par un si misérable motif !

2° Le second degré nous porte à nous mépriser nous-mêmes et que n’en coûte-t-il à notre amour propre ? Mais qu’on s’examine de bonne foi ; plus on est près de soi-même, plus il est facile de réussir dans cette recherche. Que nous pesions le bien et le mal qui est en nous, que nous regardions, sans préjugé, lequel des deux l’emporte ; de quel côté penchera la balance ? Ce que nous possédons est ou bien de nature, ou prérogative du rang, ou un don de la grâce. Les biens de la première et seconde espèces ne sont que des avantages extérieurs, une surface qui nous couvre, une décoration qui n’ajoute rien au mérite personnel ; fût-ce même les qualités de l’esprit, l’art de penser judicieusement, de s’exprimer avec noblesse et avec aisance, de saisir un objet avec discernement, et de le présenter dans son jour, de le peindre au naturel. Une disposition d’organes plus heureuse, et qui n’a pas dépendu de nous, produit toutes ces merveilles. Si nous nous retranchons à nous complaire dans les qualités du cœur : quelle matière à notre humiliation ! Faiblesse en tout genre, sensibilité incommode aux autres et à nous-mêmes. Jalousie, défiance, ingratitude, inconstance, défaut de sincérité, vaines attaches à la bagatelle, penchant déréglé à la vie molle, amour outré de nous-mêmes, qui nous porte à heurter tout ce qui nous déplaît : telle est l’esquisse de ce cœur que nous croyons si bon, et dont nous vantons si souvent l’excellence. Pour les biens de la grâce, les possédons-nous actuellement, et les posséderons-nous toujours ? Si nous approfondissons ce qu’il y a de mal dans nous, il est réel, il est certain, il est extrême. Infirmité, désobéissance, instabilité envers Dieu, voilà l’odieux caractère des victimes dues à ses vengeances ; pour se mépriser, il ne faut donc que se connaître soi-même. Tout ce qui est en nous de bien vient de Dieu ; tout ce qui est en nous de mal ne vient que de nous.

3° Le troisième degré nous enseigne à ne nous préférer à personne. Quand on ne se considère que selon ce qu’on est par soi-même, on n’a nulle peine à s’anéantir. Mais le parallèle avec les autres fait bien évanouir ces motifs intérieurs d’humiliations ; on s’attribue au-dessus d’eux une préférence presque toujours injuste, et toujours ennemie de la vraie charité ; fût-on bien autorisé à reconnaître, dans soi, quelques avantages que n’ont pas les autres, combien en ont-ils que nous n’avons pas ? Connaissons-nous tout ce qu’ils valent ? Dieu n’a-t-il pas sur eux des vues de miséricorde dont notre orgueil nous prive nous-mêmes ?

4° Le quatrième degré nous dispose à nous croire inférieurs à tous. Pour nous bien établir dans cette humble persuasion, ne perdons point de vue notre néant, nos misères, nos défauts, nos péchés, nos abus de tant de grâces : ce qu’il y a même de répréhensible dans le peu de bien que nous faisons ; les recours intéressés de notre amour-propre qui s’y mêle, les réserves dont nous usons, en ne pratiquant pas la loi aussi parfaitement que nous le pourrions ; nos paresses, nos tiédeurs, nos demi-sacrifices. C’est sur cette règle que les plus grands Saints se jugeaient eux-mêmes, et qu’ils ne se regardaient que comme des serviteurs inutiles.

5° Le cinquième degré nous engage à aimer, au moins à accepter avec soumission, tout ce qui nous humilie, à réprimer alors toute révolte de l’amour-propre, à garder par conséquent le silence sur un manque d’égard qui n’affecte que notre orgueil, à ne pas exiger au-delà de ce qui est dû au rang et à la place ; et même, si la prudence le permet, à en sacrifier les fruits, quand la seule vanité en est flattée.

FLEXIONS

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Que de règles, Seigneur, que de moyens précieux, ne me rappelez-vous point en ce moment, pour pratiquer une vertu dont vos vrais disciples ont connu tout le prix, dont ils ont fait si constamment leurs délices. Cachés au monde et à son éclat trompeur, ils ne s’estimèrent jamais plus honorés que quand ils vous avaient pour leur seul témoin de leurs sentiments et de leurs œuvres ; ennemis des applaudissements et des faveurs des hommes, ils les redoutaient plus que toutes leurs persécutions. Si l’ordre de votre Providence ne me permet pas d’imiter le partage de ténèbres, où ils s’ensevelissent ; au moins, comme eux je déclarerai une guerre irréconciliable à cet amour-propre, tyran secret et trop ménagé pour mon malheur. Je ne me bornerai point à le combattre par le souvenir de cette humilité profonde que vous avez relevée dans votre adorable personne, et dont vous m’avez enseigné la nécessité par votre morale et par votre conduite ; je m’appliquerai sans cesse à l’abaisser par d’humiliants retours sur ma misère à vos yeux ; je lui refuserai avec courage toutes les satisfactions qui pourraient le nourrir à mon préjudice ; j’écarterai toute pensée de vaine complaisance sur moi-même ; tous ces replis délicats, toutes ces idées flatteuses, que produit et qu’entretient l’attache à moi-même ; toutes ces réflexions orgueilleuses dont je m’enveloppe si souvent, toutes ces vues si naturelles qui font que je me trouve presqu’en tout. Loin d’oublier que la prééminence de mon rang ne sert peut-être qu’à mieux manifester mes défauts, que tout ce qu’on m’y rend d’honneurs doit retourner à vous, ô mon Dieu, source de toute grandeur , que les biens et naturels ou surnaturels que vous avez daigné y ajouter, en m’annonçant votre libéralité, me reprochent, hélas ! mon ingratitude et mes abus, j’emploierai tous ces motifs à me confondre de plus en plus, et à toucher votre cœur par mon humiliation. Vous ne rejetez point la prière que vous adresse une humble confiance. Le publicain qui s’avoua pécheur à vos pieds, mérita vos éloges et son pardon. A ce titre, Seigneur, j’implore votre miséricorde : de tous les péchés dont je suis coupable, et que je déteste de tout mon cœur, l’orgueil est celui que je me propose le plus particulièrement d’attaquer et de vaincre : heureuse victoire qui multipliera dans mon âme et dans ma conduite les trésors de la charité, de la douceur, de la patience, de l’entier détachement du monde et de moi-même, d’un amour fidèle pour vous.