En Amérique Centrale

« Une chose qui me tenaille… »

J’ai travaillé de nombreuses années au Honduras dans le rural du Olancho, où j’ai retrouvé, toutes proportions gardées, la vie à la fois rude et saine qui a été celle de ma jeunesse. J’ai admiré la beauté de ses forêts tropicales, les eaux claires de ses sources, les vastes étendues de haricots aux matin humides d’octobre. J’ai beaucoup écouté les paysans, au pas lent de nos chevaux, quand nous allions en mission.

Deux réflexions ont particulièrement attiré mon attention :

C’était en 1976. Le paysan décrivait son village.

  • Avant, nous n’étions pas malheureux. On avait tout : le grain, le lait et ses dérivés, les œufs et la viande de nos animaux. Maintenant « ils » disent qu’il vaut mieux vendre ses bovins, ça donne de l’argent. « Ils » viennent nous les chercher.

Un après-midi de 1989. Assise avec les gens du village auprès d’un champ de maïs, on parle des cultures de plus en plus problématiques.

C’était ainsi l’année dernière, dit l’un d’eux. Voyez : le petit maïs a soif ; s’il ne pleut pas très vite, il meurt. Enfin, de bons nuages gris, bien gonflés d’eau, se lèvent.

  • Mais vous allez voir, la pluie ne va pas tomber. Depuis qu’ « ils » ont coupé les arbres, l’eau ne tombe plus ici, les nuages s’en vont.

Les nuages ont passé, la pluie n’est pas tombée. Le maïs a séché…

Dans le milieu rural, des milliers de personnes ne mangent plus à leur faim et ne peuvent se défendre avec leur mince bagage d études médiocres. Cette chose me tenaille. Les citadins, souvent, ont leur travail, les affaires, les soirées… mais le paysan ? « On ne connaît pas ». Ils ont été éduqués comme ça, à vivre dans leur ville à petite échelle.

Une invitation à participer à un groupe de réflexion : Un coup de téléphone ! C’est Maribel. Elle travaille dans l’un des bureaux du Ministère de la Santé.

  • Vous ne pourriez pas venir à un groupe consultatif au sujet de la santé ?
  • Vous n’y pensez pas, je n’ai jamais travaillé directement dans ce domaine.
  • Oui, oui, je sais. Mais nous avons besoin de quelqu’un qui connaît le milieu rural, et vous avez vécu plusieurs années dans ce milieu.
  • Je vais y réfléchir…

Ce serait une occasion de faire connaître, au moins en partie, cette dégringolade qu’ « ils » leur font faire depuis plusieurs années. Cette chose qui me tenaille. - Oui, j’irai pour eux.

Je me trouve au milieu d’une quinzaine de personnes de différentes professions : médecins, bien sûr, mais aussi psychologues, ethnologues, professeur de l’Université, auteur-compositeur de théâtre populaire, notaire. Au début, je suis un peu déconcertée mais en même temps intéressée par les interventions et les réactions. De quelle couleur politique sont ces personnes ? Ont-elles un credo ? Là n’est pas la question. Ces personnes ont en commun de vouloir faire quelque chose de bien pour ceux qui sont dans le besoin.

Je suis revenue et j’ai continué. Et j’ai placé mes réflexions sur ce qui me tenaille et j’ai participé.

Le programme qui s’est élaboré peu à peu est devenu : faire que tous les enfants de 6 mois à 2 ans aient une alimentation suffisante, très spécialement en milieu rural. Et s’il vous plaît : du bon naturel sain, à base de ces petites plantes qui poussent comme ça mais si riches en protéines. En effet, c’est une étape de la vie trop souvent négligée, alors que c’est la plus importante pour le développement du système nerveux et cérébral.

Etre présente là où s’élaborent les décisions. L’appartenance à ce groupe m’a aussi amenée à participer à deux journées où le gouvernement présentait son plan de travail au niveau national de la santé pour les 20 années à venir. Etaient convoquées les personnes qui travaillent dans ce domaine à tous les niveaux et de tout le pays. Il s’agissait de réagir au programme et de faire remonter réactions et suggestions. L’organisation du travail et la participation des personnes ont été des meilleures. J’y ai découvert la richesse en nombre et en qualité des participants. La préoccupation des pauvres était la dominante.

Qu’en résultera-t-il par la suite ?… Une chose me réjouit : le fait de travailler ensemble à une cause d’importance pour toute la population est une fameuse avancée vers une véritable démocratie. La consultation du gouvernement, sa recherche du dialogue est aussi une nouveauté d’espérance…

« Pour un monde nouveau, pour un monde d’amour, que viennent les jours de justice et de paix ! »

Soeur Michelle