EXERCICE pour la Communion d’une Fête d’Apôtre

EXERCICE

Pour la Communion d’une Fête d’Apôtre

Ce n’est pas, je le sais bien, aux seuls Ministres de l’Évangile qu’appartiennent les fonctions de l’apostolat. Il y a pour chaque Chrétien un ministère particulier qu’il est chargé d’exercer pour la gloire de Dieu, et pour le salut du prochain. Jésus-Christ nous l’a enseigné lui-même : nous sommes tous obligés de contribuer à glorifier son Saint Nom. Tous, nous devons nous intéresser au bien spirituel de nos frères. Le Saint-Esprit n’a point fait d’exception à cette loi : générale à tout ce qui est Chrétien, elle s’étend donc aussi sur moi.

Les personnes d’un rang supérieur à celui de la multitude ont, à cet égard, des obligations plus essentielles encore, plus pressantes, et tout à la fois plus faciles : c’est ce que je dois souvent considérer comme une des prérogatives attachées à l’élévation du rang où la Providence m’a placée. Ma naissance, en me distinguant de la foule des sujets, loin de m’affranchir de la nécessité d’être plus singulièrement appliquée au service de Dieu, et à l’intérêt de mes frères et sœurs en Jésus-Christ, achève de rendre pour moi cette obligation inviolable, en multipliant autour de moi les occasions d’être utile. N’être grande que pour mieux m’occuper de mes intérêts humains, et les servir avec plus de pouvoir et d’autorité, ce serait méconnaître, ce serait oublier les desseins de Dieu sur moi, ce serait dégrader les privilèges de mon rang. Ici, l’exemple ne peut prescrire, et la religion m’avertit que cet abus, aussi coupable qu’il est commun, ne sera pas un des moindres titres de l’accusation et de la condamnation d’une foule de grands.

Et, si non contente de négliger les secours de ma condition, pour édifier les autres, et servir à l’intérêt de leur salut, si j’allais être pour eux un sujet de scandale ! Ah ! Seigneur ! prévenez, je vous en conjure, prévenez ce malheur en m’inspirant fortement ces pensées salutaires : que je ne puis plus utilement illustrer les grandeurs que je tiens de vous, qu’en consacrant leur usage, et contribuant, de tout mon pouvoir, à vous faire connaître, aimer et servir ! Ô vous ! le premier et le meilleur de tous les Maîtres ! Les plus glorieux éloges qu’aient mérités et reçus les saint Louis, les saint Casimir, les saintes Clotilde, Elisabeth, et tant d’autres Princes ou Princesses chrétiennes, ne sont appuyés que sur cette fidélité confiante à faire régner Jésus-Christ sur leur trône, ou sur celui dont ils approchaient.

Eloignée par mon sexe, par mon incapacité, du ministère de la parole, heureuse de l’entendre, si je ne puis la porter de vive voix, au moins puis-je l’annoncer par l’exemple. Je l’éprouve par ma propre expérience : on ne résiste guère à l’exemple. C’est là une sorte d’éloquence qui ne rebute personne ; c’est celle que Dieu me permet et me commande : au défaut de toute autre mission, voilà celle qui m’est confiée, et que je ferai valoir, si vous daignez, ô mon Dieu, m’animer de la force nécessaire, pour profiter de tous les bons exemples que je reçois et n’en donner moi-même que de bons.

Lorsque ma conduite laissera voir à ce qui m’environne, un esprit d’ordre, qui ne se démentira point, soit pour les pratiques communes de la piété, soit pour les bienséances et les devoirs qui me sont indispensables ; lorsque je paraîtrai toujours égale dans mes humeurs, toujours patiente dans les contradictions, toujours modérée dans la poursuite de mes volontés et de mes désirs ; affable et populaire, sans hauteur dans mes manières comme dans mes paroles, toujours réservée à l’égard du secret qui m’aura été confié ; indifférente, et sans curiosité, pour celui des autres ; toujours déclarée pour la piété, et pour les personnes qui en font profession ; toujours respectueuses dans les hommages publics que je rends à Dieu ; toujours soumise et tendrement attachée à un père mon souverain, dont la grâce et la majesté me retracent, sous les plus aimables traits, le Dieu du Ciel que j’adore et que je chéris ; toujours également empressée dans les témoignages de l’affection si vive que je dois à l’auguste mère que le Ciel m’a donnée pour modèle ; toujours inviolablement unie à une famille que j’aime, par sentiment autant que par devoir ; lorsque je n’offrirai aux yeux du monde que des exemples irréprochables ; alors, quel crédit n’assurerai-je pas à la vertu ? et de quel mérite ne sera point pour moi, devant le Seigneur, cette espèce d’apostolat, si capable d’ennoblir la grandeur chrétienne ?

Le désir de ma sanctification ne sera point alors le seul motif qui animera mes sentiments et mes actions. Quel bonheur pour moi, ô mon Jésus ! d’imiter, quoique de si loin, les vues d’un Dieu Rédempteur, à qui les sacrifices les plus douloureux n’ont point coûté pour le salut des hommes. Appliquée à lui demander, dans des prières fréquentes, quelque communication de son zèle divin pour mon âme, et pour toutes celles qu’il a sauvées au prix de son Sang ; je consacrerai tous les soins de l’amour que je lui dois à conserver ou à lui ramener des adorateurs, des serviteurs, des enfants qui le connaissent et le glorifient. C’est à cette fin, la seule digne de mon élévation que se portera, exclusivement à toute autre, l’usage de mon autorité.

Oui, le cœur qu’il m’a donné, ce Dieu miséricordieux, ce cœur qu’il a rempli d’une sensibilité quelquefois malheureuse pour des infortunes temporelles sera plus sensible encore aux misères spirituelles du prochain. Un zèle attentif m’engagera à les prévenir, ou à les réparer. Conseils, remontrances, instructions, vigilance, fermeté même, si les conjonctures l’exigeaient et que j’en eusse l’autorité, tout sera de ma part une barrière au vice, à l’irréligion, à la licence des mœurs, tout sera protection pour la vertu et pour la loi sainte du seigneur. Dans ces circonstances, si elles viennent à se rencontrer, donnez-moi, ô mon Dieu ! l’art d’étudier les caractères et de les connaître, de peur d’irriter le mal en voulant le guérir ! Je vous entends, Seigneur : c’est votre voix qui me parle à mon cœur, en m’inspirant de commencer alors par recommander à votre infinie miséricorde, les personnes que vous m’aurez indiquées pour être les objets de mon zèle. Les difficultés qui s’opposeront au succès de mes entreprises, je les regarderai comme autant d’épreuves suscitées par votre permission pour me purifier : si les obstacles se multiplient, et devenaient insurmontables, je me soumettrai à votre volonté sainte, je garderai le silence, je gémirai en secret, je m’humilierai en secret, et j’adorerai vos redoutables jugements sur le pécheur qui s’éloigne de vous.

PRIÈRE

Ô vous, qu’un Dieu-Sauveur appela à sa suite, vous, qu’il associa au plus glorieux ministère, aux travaux de la mission divine, dont il avait daigné se charger pour procurer la gloire de son père, et la rédemption des hommes ; vous, qui embrasé d’un zèle saint, puisé dans le cœur et dans les exemples de Jésus-Christ, consacrates votre vie tout entière à la glorieuse fonction de lui conquérir des âmes, déjà les fruits de son Sang adorable, et à embellir la céleste Jérusalem des dépouilles enlevées à l’enfer ; grand Apôtre que l’Eglise révère dans ce jour solennel, obtenez-moi cet amour ardent, qui, en vous attachant à votre divin Maître, vous rendit si zélé à étendre son Royaume et son Évangile ; qu’à votre exemple je m’applique à le faire connaître, et à le faire aimer ; que j’y emploie le langage et le crédit persuasif de la vertu, auxquels j’ajouterai les secours que pourra me suggérer un zèle courageux, mais toujours accompagné de sagesse ; un zèle éclairé, mais toujours charitable, un zèle actif, mais toujours proportionné aux circonstances des besoins et des caractères ; un zèle constant, mais toujours soumis aux ordres de Dieu.

Qu’inaccessible à ces indignes complaisances sous lesquelles se masque le respect humain, j’oppose une fermeté inaltérable aux pièges de l’intrigue, aux illusions de la sensibilité, aux assauts de l’importunité ; que je préfère hautement à tout intérêt humain, celui de la gloire de Dieu ou du salut des âmes ; que tout ce qui m’approche, que tout ce qui dépend de moi reconnaisse qu’on ne saurait me plaire, qu’autant qu’on respecte la religion et la vertu ; qu’un des objets les plus ordinaires de mes oraisons et de mes bonnes œuvres, soit d’attirer des grâces de conversion aux pécheurs : quelle demande plus agréable au cœur de celui qui a donné sa vie pour eux ? Enfin, que je consacre tout l’emploi de la grandeur que Dieu m’a confiée à l’honorer par ma fidélité, et à protéger sa loi par mon zèle !…

Heureux favori d’un Dieu Sauveur, voilà ce que me retracent les glorieux caractères de votre apostolat. Je vais plus que jamais m’approprier vos exemples dans tout ce qu’ils ont de proportionné à mon état. Puisse le Dieu Rédempteur que je me dispose à recevoir, accepter et bénir tous les désirs de mon zèle pour sa gloire ; les animer par de nouvelles grâces, les récompenser un jour en me plaçant aux pieds du trône que vous occupez. Portez, grand Saint, les mêmes vœux auprès du Rémunérateur suprême pour ces sœurs chéries [1], si dignes de toute ma tendresse, dont les exemples vertueux semblent me rendre plus doux encore le joug du Seigneur. Quand le sort m’eût fait naître loin d’elles, j’eusse voulu franchir l’intervalle du rang et de l’opulence, pour mériter de les admirer de près ; mon ambition eût été de former mon âme sur le modèle de la leur ; mes vœux, toujours ardents, toujours empressés, auraient oublié mes propres besoins pour ne présenter au Ciel que leurs désirs ; ma vie eût été mille fois offerte à l’Eternel dispensateur de nos destinées, pour ajouter à la durée de leurs jours, et mon bonheur eût été parfait, s’il m’eût été possible de leur offrir les hommages d’un respect et d’une confiance que le cœur acquitte si volontiers quand c’est l’estime qui les commande.

[1ses sœurs, Madame Adélaïde, Madame Victoire et Madame Sophie, peut être même Mesdames Henriette (1752+) et Elisabeth ( 1759+) sont-elles ici comprises dans la pensée de Madame Louise.