Exercice pour la Communion pascale

EXERCICE

Pour la Communion Pascale

Je viens de lire encore les terribles anathèmes que profère le grand Apôtre contre les Chrétiens indignes d’un nom aussi saint, profanateurs sacrilèges du plus redoutable des mystères, et qui changent le pain de vie en un pain de malédiction et de mort. Grand Dieu, terrible dans vos châtiments, comme vous êtes infini dans vos miséricordes ! Qui suis-je pour oser m’approcher de cette table auguste que les Chérubins, accoutumés à contempler vos perfections, n’envisagent qu’avec un religieux tremblement ? Est-ce pour moi que vous avez préparé le banquet, destiné à nourrir vos élus ? Ou ne serai-je qu’un de ces conviés, exclus de la salle du festin, pour y être entrés sans la robe nuptiale et précipités, au sortir de là, dans ces lieux de ténèbres et d’horreurs où le plus grand supplice est celui d’être condamné à ne vous voir jamais.

Alternative effrayante ! Tant de trésors d’un côté, tant de nudité de l’autre, tant de communions, et si peu de réforme ! Tant de grâces et si peu de correspondance aux insignes faveurs dont vous me prévenez, dont vous daignez combler, ô mon Dieu ! la plus indigente de vos servantes ! Ah ! pour réparer, dans une seule, le défaut de toutes mes communions précédentes, (car qui pourrait prescrire des limites à la miséricorde d’un Dieu mort pour mon salut ?) je vais m’appliquer à rentrer au fond de mon âme, pour interroger et juger toutes ses dispositions : présidez vous-même, ô divin Sauveur ! à cet examen, éloignez-en l’amour-propre, la vaine complaisance pour moi-même, l’indifférence ou la tiédeur dans l’exécution du ferme propos que vous m’aurez inspiré. Combien n’ai-je pas reçu de grâces depuis ma dernière Communion Pascale ? De quelle manière y ai-je répondu ? Que dois-je faire pour en réparer ou pour en prévenir les abus ? Chacune de ces réflexions porte l’effroi dans mon cœur : mais ne crains pas, ô mon âme ! de les approfondir ! Et vous, ô Dieu sévère, mais toujours bon ! vous qui sondez les reins et les cœurs, daignez compter pour quelque chose l’épouvante, dont elles me pénètrent, afin que les impressions ne m’en soient point inutiles.

I. Avec quelle prédilection la bonté de Dieu n’a-t-elle pas continué à manifester ses dons sur moi ! Tout ce qu’elle m’inspire de courage pour soutenir le plan de conduire que j’ai eu le bonheur d’embrasser ; la force dont elle m’anime pour résister aux assauts du dehors autant qu’aux dégoûts et aux aridités intérieures ; les lumières qu’elle a versées dans mon âme, pour m’éclairer dans certaines circonstances critiques et délicates, où ne pouvait manquer d’échouer ma malheureuse nature abandonnée à sa propre faiblesse ; les réflexions salutaires que la grâce m’a inculquées avec une éloquence si vive sur la brièveté de la vie, sur les difficultés du salut, dans un monde où la corruption se masque sous les dehors de la simplicité, où le crime se déguise sous les attraits naïfs de l’innocence, et où la vertu même est un danger, sur la vanité des jouissances humaines, le néant de toutes ces grandeurs importunes qui m’environnent ; les spectacles successifs, si variés et si frappants, qui m’ont été offerts par la Providence, comme un cours d’instructions les plus pressantes, les plus efficaces ; une suite d’événements de toute espèce, qui, depuis ma première éducation, ont été autant de voies, ménagées par la miséricorde divine, pour me tenir sans cesse en garde contre les illusions de la prospérité, et me fixer dans la route glissante du bien ; une fermeté de caractère qui ne m’a été donnée du Ciel que pour me rendre plus inexcusable dans mes inconstances ; une conscience qui ne tarde point à se faire entendre à mon cœur aussitôt que je cesse d’être docile à la loi ; tant de secours précieux, puisés dans la prière ou dans mes méditations, dans les revers journaliers de ma vie, dans les lectures pieuses, dans les instructions secrètes ou publiques, dans les exemples religieux, dans les Communions fréquentes, et dans la sainte ardeur qui m’y portait ou m’y accompagnait par intervalles, dans la dispensation des trésors de l’Eglise au Jubilé ; ces affections tendres, ces délices ravissantes, joies ineffables auxquelles mon âme ne pouvait suffire, et que votre main libérale versait avec profusion dans le calice des amertumes et des douleurs ; voilà un détail abrégé des faveurs que j’ai reçues, et dont je suis comptable.

II. Que d’humiliants retours sur moi-même m’offre la vue et le souvenir des abus que j’ai si souvent eu le malheur d’opposer à tant de grâces ! Hélas ! je ne vois en général dans toute ma conduite spirituelle qu’une suite coupable d’indifférences et d’infidélités. Ai-je respecté tant de biens et de richesses intérieures comme les fruits de son Sang adorable ? Les ai-je chéris comme les gages de son amour ? Me suis-je appliquée à les conserver comme des trésors confiés à mes soins pour les faire valoir, ou du moins pour ne les point condamner aux ténèbres ? Quels ont été mon exactitude et mon empressement à acquitter les sacrifices qu’ils m’imposaient ? Comment ai-je apprécié des ressources qui devaient être pour moi des moyens de victoire et salut ? Loin d’en profiter, ne les ai-je pas combattues ces grâces précieuses, lorsqu’elles me rappelaient à des devoirs gênants pour mon indolence, contraires aux intérêts de ma vanité ?

Je crains de m’étudier encore, je rougis de me connaître ; mais coupez, tranchez, ô médecin charitable, parce que vous êtes sévère d’un cœur que vous voulez guérir en le blessant ! N’ai-je pas préféré de temps en temps la vivacité de mes désirs naturels au langage secret de justice, de charité, d’humilité, de mortification qui exigeait de ma part des efforts et des combats ? Quelle attention ai-je apportée à solliciter ces secours puissants, les seuls suppléments capables d’aider ma faiblesse, et de remplacer mon impuissance ? Que de dettes nouvelles ajoutées à des obligations contractées si solennellement ! que de tiédeur, que de légèretés, d’irrévérences, de distractions trop volontaires dans la prière, jusqu’aux pieds des autels, jusqu’à l’ombre du sanctuaire ! Au lieu d’y trouver les forces qui m’étaient nécessaires, et que la grâce me présentait, j’allais trop souvent n’y chercher que des titres nouveaux de condamnation.

Le récit, la lecture de la divine parole n’ont-ils pas été pour moi des exercices sans fruit, par les inattentions de l’esprit, ou par la langueur des affections, par l’absence du cœur ? Me suis-je toujours sérieusement attachée à ‘examiner, à me suivre de près, à développer tous les motifs habituels qui dirigent mes actions, à peser dans la balance du sanctuaire mes iniquités, à les détester toutes, à les prévenir par des préservatifs nécessaires, à les réparer par les saintes mortifications de la pénitence, par les humiliations et les douleurs d’un repentir sincère ? N’ai-je point eu peut-être plus de répugnance à les accuser, que de contrition en les pleurant ? Et mes communions… Oh ! serais-je du nombre, du grand nombre des profanes, qui, en recevant le Corps du Sauveur, ne font que manger et boire leur propre jugement et leur condamnation ? Mes confessions m’ont-elles rendue plus humble, plus patiente, plus détachée de moi-même ; moins esclave du respect humain, moins sévère à l’égard du prochain ?

Quand il serait vrai, comme l’amour-propre est si empressé de me le persuader, que je ne trouvasse en moi que peu de mal, quel bien puis-je me répondre d’avoir fait ? s’il n’y a point d’écart sensible, quels progrès aussi y a-t-il dans la vertu ? Quels rapports y a-t-il entre ce que je suis et ce que la grâce devrait m’avoir fait ?

III. Touchée et confuse comme je dois l’être à la vue de ce que je suis devant Dieu, je m’appliquerai désormais à réparer l’abus de tant de grâces, par le saint usage de celles que va me procurer de nouveau la communion pascale. La confession qui la précédera servira d’abord à corriger tout ce qu’il y a eu d’imparfait dans mes préparations, soit éloignées, soit prochaines, dans l’accusation et la douleur du péché, dans la résolution et la satisfaction qui doivent justifier la sincérité de mes regrets ; tant d’autres défauts qui ont donné lieu habituellement aux rechutes dans les mêmes infidélités.

Après quoi je consacrerai ma communion à venger Notre Seigneur de toutes les participations infructueuses que j’aurais eu le malheur de faire de son Corps adorable. Je le conjurerai de ranimer ma foi, mes désirs, ma confiance, mon amour et ma reconnaissance ; j’abjurerai, à ses pieds, toutes mes misères passées : je les détesterai de nouveau ; mille fois je lui protesterai que je craindrai mille fois plus qu’aucun des maux de ce monde, que tous les maux de ce monde à la fois, la résistance à ses grâces, l’abus de ses grâces, la perte de ses grâces.

Pour effectuer ces projets, heureux fruits d’une Pâque chrétienne, je m’armerai contre moi-même d’une sage défiance ; en me rappelant ma faiblesse, je sentirai plus vivement le besoin de m’appuyer sur un cœur le plus miséricordieux, le plus compatissant, toujours ouvert, comme il nous en assure lui-même, pour recevoir dans ses immenses plaies l’âme pécheresse qui vient y chercher le remède à ses infirmités. Fidèle à me mettre sous sa sainte présence, à l’invoquer par de tendres aspirations, à lui dévouer mes affections les plus sensibles, à lui faire hommage de mes pensées, de mes sentiments, de mon existence tout entière, je trouverai dans son indulgente charité, et dans l’ardeur de mes efforts le secret de cimenter mon union avec lui, de la rendre inébranlable.

Oh ! Dans quel délicieux avenir j’aime à me porter ! Mes prières toujours préparées par l’exercice de la présence de Dieu, à laquelle je m’élèverai par intervalles, ne souffriront plus ou de la vivacité de mon imagination, ou de la malheureuse dissipation qu’entraînent presque nécessairement des rapports étendus avec le monde, ou de la trop grande occupation de moi-même. Cette pratique du recueillement, devenue ainsi habituelle, me rendra chers tous mes devoirs de religion, elle en fera les premiers de mes besoins, mes seuls besoins. Nulle atteinte de dégoût et de paresse ne m’exposera plus à la funeste ressource de les abréger pour les trouver moins longs, moins pénibles. Je saurai remplir avec une humble condescendance tous les engagements de sujette, d’enfant, de maîtresse, de chrétienne. La plus sévère circonspection veillera sur tout mon extérieur, présidera à mes conversations, à mes loisirs, à mes occupations diverses, aux détails de mes affaires, à l’usage de ma protection, à mes devoirs de charité, aux entreprises de zèle que Dieu me suggérera pour sa gloire et pour le salut du prochain ; elle me consolera de la supériorité de mon rang. Etre avec Jésus ! Etre toujours avec Jésus ! Une simple mortelle est-elle capable de ce bonheur ?