Exercice pour la Fête de l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge

EXERCICE

Pour la Fête de l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge

Deux objets doivent m’occuper dans cette solennité : d’abord l’excellence de la grâce de Dieu conférée à Marie, ensuite la grandeur du mal dont il l’a préservée ; l’une et l’autre de ces faveurs me donnent l’idée de son immaculée conception : j’y découvre en même temps tout ce qu’une âme chrétienne doit d’estime et de préférence à l’amitié de Dieu, et tout ce qu’elle doit concevoir de crainte et d’horreur, pour tout ce qui peut la lui enlever.

I. Je considérerai l’aveuglement d’une infinité de chrétiens, dont tous les désirs, les démarches, les efforts se bornent aux biens terrestres et sensuels, et qui n’ont que de l’indifférence pour l’unique trésor qu’ils doivent ambitionner. Impatients de s’élever au-dessus de leurs rivaux, de les détruire ou de les écarter, ils ne travaillent qu’à captiver la bienveillance, ou à se ménager les grâces des maîtres qu’ils servent, encore ne seraient-ils pas répréhensibles dans leurs vues et leurs tentatives, s’ils savaient les régler sur la volonté du premier de tous les maîtres. Mais, hélas ! j’en gémis devant Dieu ; je n’aperçois, dans le séjour où j’habite, que des cœurs insensibles aux dons célestes, pour ne chercher que ceux de la terre. Pour me garantir d’une illusion aussi dangereuse, qu’elle est séduisante et commune, je me rappellerai la conduite de la sagesse éternelle en faveur de la Sainte Vierge.

Quelle espèce de prééminence fait sa grandeur aux yeux de Dieu ? Ce n’est point la noblesse des ancêtres dont elle est issue, ni la pureté du sang royal qui coule dans ses veines. D’autres, qui l’ont précédée, ou qui l’ont suivie avec ces prérogatives, n’en ont pas moins été des victimes de la haine divine. C’est donc un avantage singulier qui la distingue ; le bonheur de posséder, dès le premier instant de sa conception, l’amitié de Dieu. Son âme est devenue dès lors le sanctuaire du Saint-Esprit, la dépositaire de ses richesses les plus abondantes, l’asile des plus héroïques dispositions à toutes les vertus. Heureux état de la grâce, qui seul fait ma véritable grandeur ! sans lui, je ne suis qu’une grande pécheresse ; le vain éclat des honneurs du monde, les respects qu’on m’y rendrait, la pompe qui m’y environnerait, les douceurs et les plaisirs que j’y goûterais, ne feraient pas le moindre accroissement à mon mérite ; il ne peut y en avoir de réel, qu’autant que je suis agréable à Dieu, et que je possède son cœur.

Prévenue de ces principes, que m’enseigne ma foi, quelle circonspection ne doit point régner dans toutes mes pensées et mes œuvres, pour que je conserve cet état de grâce, pour que j’étudie tous les moyens de l’accroître, au moins pour que j’en préfère l’acquisition à tout autre bien qui flatterait ici-bas mes désirs ! On ne me défend pas d’en user selon l’ordre de la Providence ; on ne m’ordonne pas de m’en séparer par un divorce entier et éclatant ; je le fais, et vous m’êtes témoin, ô mon Dieu ! que si c’était là votre volonté, mon cœur volerait bientôt au-devant du saint asile que vous m’auriez choisi. Tant que je serai enchaînée à ces honneurs qui m’environnent, Dieu veut que, préférablement à tous les apanages de ma naissance et de mon rang, j’estime, je désire, je recherche ce qui m’assure son amitié, et ce qui me maintient dans sa grâce. Si ce grand objet m’échappe dans le tourbillon des distractions ou des passions du monde, si je suis indifférente à la perte de ce trésor, je n’ai plus rien qui distingue et qui caractérise dans moi l’enfant de Dieu ; il ne me regarde plus comme sa bien-aimée ; je suis devant lui comme cette terre, dont parle David, qui cesse de fixer ses regards de complaisance, et qui n’a plus de part à la rosée de ses bénédictions. Rien ne me coûtera pour me précautionner contre un sort aussi redoutable : mon Dieu m’aime : que ne dois-je pas faire pour cultiver cet amour par le mien ? Ce sera donc le but principal de mes prières, de mes communions, de mes sacrifices, de persévérer dans l’état de la grâce, et de m’appliquer en tout à lui plaire.

Autant l’état de grâce doit animer tous mes désirs et tous mes travaux, pour l’obtenir, autant dois-je redouter l’unique mal, capable de m’en priver, le péché, ce mal affreux aux yeux de Dieu, et le plus grand de tous aux yeux d’une âme soumise et pénitente. C’est ce que j’apprends encore dans ce mystère. Dieu ne veut pas laisser un seul instant, sous la tyrannie du péché, une Vierge destinée à devenir la Mère de son Fils unique, du Rédempteur des hommes ; une âme qui ne devait jamais cesser de fixer ses adorables complaisances.

L’ombre seule du péché, même le plus passager, eût été une flétrissure pour la gloire de Marie ; c’en eût été assez pour fermer le cœur d’un Dieu à son égard, et pour allumer sa haine contre elle. Le Saint des Saints eût-il choisi une demeure que le démon eût occupée un seul moment ? Ah ! celle qui devait être toujours la plus aimée, comme la plus fidèle, ne participera point à cette tache commune à tous les enfants d’Adam ; elle ne sera point pendant le moindre moment, l’esclave du péché, ni l’ennemie de son Dieu.

L’état du péché est donc le plus grand, ou plutôt le seul malheur dont je suis avertie, dans ce jour, de me garantir. Épreuves humaines, infirmités, humiliations, disgrâces de la terre, rien dans tout cela qui ne me laisse apercevoir une main amie et paternelle, ou qui me châtie ou qui me purifie. Mais le péché, mais l’ingratitude et la révolte, qui en sont inséparables, me dépouillent des plus beaux privilèges, et des plus riches trésors.

Je perds tous les mérites acquis par de longues années de victoires et de sacrifices, s’il est vrai que j’aie eu le bonheur d’en faire pour le bien-aimé de mon cœur ; le Sang de Jésus Christ n’est plus à mon égard qu’un organe de condamnation ; je ne suis plus moi-même qu’une victime due à ses vengeances éternelles ; sa miséricorde seule les suspend à chaque instant de ma vie ; il n’a contre moi que des foudres à la main, et le courroux dans le cœur. O l’affreux état ! ô l’extrémité de misères, dont je ne puis assez me défendre ? Oserais-je être jamais assez malheureuse pour y tomber, assez insensible pour m’y complaire, assez hardie pour en tirer gloire, assez aveugle pour y persévérer ? Quoi ! j’aurais aimé Dieu, j’en aurais été aimée, et un péché mortel de pensée ou d’action me ferait préférer sa haine et ses châtiments, au glorieux avantage d’être son enfant et l’objet de ses faveurs !