Fête de la Croix Glorieuse ; Jean 3, 13-17

La fête de la croix glorieuse que nous célébrons en ce dimanche nous invite à entrer dans un des paradoxes de la foi chrétienne. En effet, nous sommes conviés aujourd’hui à contempler la croix et la mort de Jésus, non comme un lieu de souffrance comme le vendredi saint, mais comme une source de vie, une source de guérison pour chacun de nous. Comme nous le dit la première lecture : « Tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, et ils vivront ! » Ce paradoxe, difficilement compréhensible pour ceux qui ne partagent pas notre foi, l’est aussi pour beaucoup de chrétiens. La foi chrétienne nous donne à contempler l’horreur du supplice de la croix pour y découvrir l’étonnante « une vie qui surgit de cet arbre qui donnait la mort » comme nous le chanterons dans la préface eucharistique.

Comment exalter la croix, dire qu’elle est glorieuse ? Comment peut se faire cette transformation d’un outil qui donne mort en un lieu où surgit une source de vie ? L’apôtre Paul nous le dit dans la 2e lecture : « Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé au-dessus de tout ; il lui a conféré le Nom qui surpasse tous les noms ».

Saint Paul nous révèle donc que l’exaltation de Jésus crucifié est la conséquence de son abaissement. Le verbe de Dieu qui partageait la gloire du Père a préféré abandonner cette plénitude pour s’enfermer, se cacher dans notre humanité pour la relever dans la résurrection après avoir souffert la mort. Dans l’incarnation du verbe se manifeste ainsi l’amour de Jésus pour nous, et l’amour de son Père qui nous le donne. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. »

Donc, la transformation de la mort en vie, de la croix comme supplice à la croix comme source de vie, s’opère par l’acte d’amour qui animait Jésus et son Père alors qu’il traversait les épreuves de sa passion. La fête de l’Exaltation de la Sainte Croix prend une signification particulière, elle nous invite à méditer sur le lien profond et indissoluble qui unit la célébration Eucharistique et le mystère de la Croix. Chaque messe en effet rend actuel le sacrifice rédempteur du Christ. L’Eucharistie nous rappelle quotidiennement que notre salut jaillit de ce mystérieux échange, dans lequel le Fils de Dieu épouse la mort pour nous donner gratuitement part à sa vie divine.

Car l’Eucharistie, c’est la célébration sacramentelle du mystère pascal de Jésus où Jésus rend grâce pour sa propre exaltation à venir qui se réalisera dans le mystère de la croix et de la résurrection. « Faisant du pain son corps et du vin son sang, nous dit Benoît XVI dans l’homélie finale des journées mondiales de la jeunesse à Cologne, Jésus anticipe sa mort, il l’accepte au plus profond de lui-même et la transforme en un acte d’amour. Ce qui de l’extérieur est une violence brutale devient de l’intérieur un acte d’amour qui se donne totalement. » Au-delà du processus de transformation du pain et du vin dans le corps et le sang de Jésus-Christ, la pâque réalise la transformation de la violence inhumaine en don d’amour, puis la résurrection réalisera à la transformation de la mort en vie. Ce processus de transformation n’a été possible que parce que la personne de Jésus a voulu entrer dans le mystère d’amour de son Père et répondre par son amour à la violence qui lui a été faite.

« Seule l’explosion intime du bien qui est vainqueur du mal, nous dit Benoît XVI, peut alors engendrer la chaîne des transformations qui, peu à peu, changeront le monde. Tous les autres changements demeurent superficiels et ne sauvent pas. » L’Eucharistie comme nous le disions plus haut récapitule tout le mystère pascal, Jésus dans l’Eucharistie récapitule l’obéissance à son Père, il dit oui à la volonté de Dieu qui lui demande de donner sa vie pour ses frères et sœurs. De tout son être, Jésus désire vivre, de lui-même, il ne veut absolument pas mourir comme il le dit au jardin des oliviers. Mais cette obéissance qui lui coûte la vie n’est pas une simple résignation comme si, après de longues heures de lutte dans la prière pour tenter de faire changer d’avis le Père, il s’avouait vaincu. Non, c’est une obéissance amoureuse. C’est par amour du Père et des hommes qu’il dit ce oui crucifiant pour lui. C’est même une obéissance eucharistique c’est-à-dire que c’est par amour et dans l’action de grâces, qu’il dit oui au Père.

Et bien ce oui d’obéissance amoureuse et eucharistique, Jésus me demande de le faire mien pour faire jaillir la vie. Quand Jésus nous dit de faire ceci en mémoire de lui, c’est moins la répétition d’un rite que l’entrée dans son obéissance confiante envers son Père. Car suivre le Christ pour accomplir notre vocation de baptisé peut être crucifiant, et cela ne doit pas nous rebuter. En effet, nous devons voir les épreuves, que nous traversons comme autant d’occasions d’entrer davantage dans la dynamique du don et de l’amour qui en fin de compte représente la dynamique propre à la vocation chrétienne. Dieu nous a créés pour l’amour, pour une communion d’amour avec lui. La souffrance et les épreuves contribuent à cela en nous poussant à nous donner jusqu’au bout sans rien attendre en retour, gratuitement, comme Dieu l’a fait pour nous.

Ainsi la vie peut jaillir de nos croix aujourd’hui comme elle jaillit de la croix de Jésus que nous appelons désormais Croix glorieuse par cette manière de vivre d’Amour au sein de la souffrance. Et nous en avons un écho particulier dans la vie de Ste Térèse de l’Enfant-Jésus qui de son enfance à son lit de mourante n’a pas été épargner par les difficultés de la vie, mais qui chantait dans son poème vécu d’Amour :

Vivre d’Amour, ce n’est pas sur la terre
Fixer sa tente au sommet du Thabor.
Avec Jésus, c’est gravir le Calvaire,
C’est regarder la croix comme un trésor !…
Au Ciel je dois vivre de jouissance
Alors l’épreuve aura fui pour toujours
Mais exilée je veux dans la souffrance
Vivre d’Amour.

« Nous sommes invités à découvrir la simplicité de notre vocation : il suffit d’aimer », a lancé Benpît XVI hier soir aux dizaines de milliers de fidèles massés sur l’esplanade de Lourdes après la procession aux flambeaux.

Fr. Antoine-Marie, o.c.d.