Fête de tous les Saints

Parterre sud hiver

Exercice pour la Fête de tous les Saints

Quelque ferveur que je me sente aujourd’hui dans le service de Dieu, elle n’en est pas moins exposée à se ralentir. Mon cœur et mon amour-propre pourraient, dans quelques intervalles de relâchement me fournir des prétextes, pour m’écarter des voies de sainteté où je dois marcher ; je me laisserais effrayer par les difficultés ou bien je m’imaginerais que je ne puis me sanctifier dans ma condition, ou, par une coupable présomption, je croirais en faire assez pour me sauver. A ces tentations si subtiles, je dois opposer l’exemple des Saints ; ils m’apprennent que la sainteté n’est point disproportionnée à mes efforts, qu’elle n’est point incompatible avec mes engagements dans le monde, qu’elle n’est point indigne de mes plus grands efforts, et de mes constants travaux.

Je ne dois jamais me dissimuler à moi-même la nécessité de suivre ce chemin étroit qui conduit à la véritable vie. Oui, l’Evangile m’impose absolument une morale austère pour mon cœur et pour mes sens. Je ne puis prétendre au Royaume des Cieux, qu’autant que je me conformerai à Jésus-Christ, par un généreux détachement des grandeurs de ce monde, de ses richesses, de ses plaisirs et de ses sensualités ; qu’autant que je combattrai ma vanité, mon humeur, ma paresse, ma propre volonté. Mais quelque rigoureuses et quelqu’indispensables que ces lois soient pour ma faiblesse, sont-elles impraticables ? Jésus-Christ a-t-il pu m’imposer un fardeau supérieur à mes forces ? Les Saints ont-ils donc eu des secours que je n’ai pas ? Etaient-ils pétris d’un limon plus pur que le mien ? La route de la sainteté s’est-elle ouverte pour eux moins épineuse, moins pénible que pour moi ? En ont-ils été rebutés ? Sans parler de cette foule de Martyrs qui ont enduré les plus affreux supplices, plutôt que de trahir l’amour qu’ils avaient voué à Dieu, combien d’autres ont acheté la couronne de gloire au prix des sacrifices les plus humiliants ou les plus douloureux ? Fidèles à la grâce, qui leur en donnait les moyens, ils triomphèrent de ces mêmes obstacles, qui ne trouvent en moi que honteuses fragilités. Ils étaient faibles comme moi, mais ils n’ignorèrent point qu’ils pouvaient tout dans Celui qui s’était engagé à les soutenir. Ils ont été ce que je suis ; pourquoi, avec les mêmes secours et la même facilité, ne deviendrais-je pas ce qu’ils sont ? Sainte et heureuse à jamais.

En appellerais-je, comme tant de lâches Chrétiens, à l’impossibilité de faire mon salut au milieu du monde ? Mais cette Providence sage et éclairée, qui a établi et diversifié toutes les conditions, en a-t-elle exclu quelqu’une de l’héritage éternel auquel tous sont appelés ? Les différentes obligations de la société chrétienne ont toutes un terme commun. Tous ne sont pas destinés à l’apostolat et à la solitude. L’Eglise offre aujourd’hui, à mes respects et à mon imitation, des Saints de tout âge et de tout état ; plusieurs ont su allier les engagements d’une condition la plus exposée avec les plus exactes pratiques du christianisme. Ils ont rendu à César, ce qui est dû à César, mais sans jamais altérer ni démentir ce qu’ils devaient au Roi des Rois. Pourquoi, en étudiant ces grands modèles, ne regarderais-je pas la piété, la pénitence sévère, le renoncement à moi-même, comme autant d’obligations, aussi faciles pour moi qu’elles l’ont été pour eux ? Mon rang quelque supérieur qu’il soit, me dispense-t-il de porter le joug sacré que tant d’autres ont porté, avec les mêmes difficultés que j’éprouve dans ma condition ? Pourquoi, comme eux, ne résisterais-je pas au monde et à ses tentations ? Pourquoi comme eux, ne serais-je pas chaste, charitable, mortifiée ? Pourquoi, comme eux ne fuirais-je pas des dangers qui ne deviendraient mon écueil, que parce que je m’y exposerais avec témérité ? Pourquoi, comme eux, ne me précautionnerais-je pas contre la dissipation du siècle, ou contre ma vanité naturelle, par l’exercice de la présence de Dieu, et par la vigilance sur ce que je vois, sur ce que j’entends, sur ce que je serais tentée de dire, de répliquer, de faire remarquer de défauts dans le prochain ? Pourquoi, comme eux, ne donnerais-je pas, par mes exemples et par mon autorité, du crédit à la religion et à la vertu ? Pourquoi, comme eux, sans me laisser entraîner par la séduction au respect humain, n’éviterais-je pas un autre excès, aussi funeste à la piété, celui de la singularité, de l’affectation ? Le monde forme-t-il, à mon égard, plus d’obstacles à une vie chrétienne qu’il n’en a opposés aux Louis, aux Edouard, aux Henri, aux Clotilde, aux Marguerite, aux Elisabeth ! Ne surent-ils pas tous accorder, avec la décence de la dignité, les devoirs du plus scrupuleux christianisme ? Ne devinrent-ils pas des Saints au milieu d’un monde le plus corrompu ?

Quoique l’ouvrage de ma sanctification ne soit ni au-dessus de mes efforts, ni incompatible avec les obligations de mon rang, ni impraticable à raison des dangers que m’oppose un ennemi du bien, je ne dois pas en conclure que la conduite de cette critique entreprise ne demande de moi que des travaux médiocres ; les Saints n’en ont pas jugé ainsi. Quelque généreux, quelque fidèles qu’ils aient été dans leurs combats contre les ennemis intérieurs et extérieurs de leur salut, quelque sévères qu’ils se soient montrés dans leur pénitence, dans leurs sacrifices ; ils n’ont pas cru en trop faire pour se rendre agréables à Dieu, et pour conquérir le Ciel. Retraites, austérités, mortifications assidues, longues prières, retranchement des douceurs, qui semblaient les plus légitimes, violence à leurs vues, à leurs corps et à leur âme, divorce avec tout ce qui favorise l’indolence, ou l’amour déréglé de soi-même ; tout leur parut inférieur aux récompenses d’un Maître qui mérite tout, et pour lequel on ne saurait assez souffrir, assez vouloir, assez exécuter. Au milieu des plus héroïques témoignages qu’il donnèrent au Seigneur, de leur amour et de leur plein abandon à sa volonté suprême, toujours ils se regardèrent comme des serviteurs inutiles par rapport à un Maître aussi digne des plus parfaits hommages de ses créatures. Comme moi, ils comptaient sur la miséricorde du meilleur de tous les pères, mais cette confiance les rendit-elle moins vigilants ? Ils avaient en horreur le monde et ses perverses maximes ; mais ils savaient que l’amour de Jésus-Christ et celui du monde ne peuvent compatir dans le même cœur. Ils employèrent toute leur vie à se préparer au moment qui la devait terminer ; mais ils n’ignoraient pas que de cet instant critique dépend le sort d’une éternité heureuse ou malheureuse. Point d’effort qu’ils n’aient mis en œuvre, pour parvenir à la demeure des Elus ; mais ils avaient bien compris l’Oracle du Seigneur ; que ce séjour ne s’accorde qu’à ceux qui l’achètent par une continuelle résistance au monde et à eux-mêmes. N’est-ce pas ce que comprennent encore tant d’âmes fidèles, non seulement dans le cloître, mais au milieu même du monde ? Regrettent-elles ce qu’il leur en coûte pour conserver la grâce ? Les croix les plus pesantes, les démarches les plus pénibles, les sacrifices les plus contrariants pour la nature, perdent toute leur amertume à l’aspect de la couronne qui les attend. Est-ce par une vie lâche, et sans essuyer de combats, que je pourrai moi-même l’obtenir ?

PRIERE
Sous l’invocation des Saints

Telle est, ô mon Dieu, votre parole aussi décisive qu’elle est universelle : « Soyez Saints, parce que moi-même je suis Saint. » Ce n’est point seulement pour moi un conseil et une invitation ; c’est une loi pressante, indispensable, fondée sur le plus cher de mes intérêts ; il ne s’agit pas moins, Seigneur, que de la voie qui peut me conduire à une félicité la plus parfaite et la plus durable. Vous me la tracez cette voie sûre par vos divins enseignements, par vos exemples et ceux de vos imitateurs fidèles ; vous m’y soutenez par une abondance de secours qui me parlent sans cesse au-dehors et au-dedans de moi ; vous m’aidez à y rentrer par le bain salutaire de la pénitence ; vous m’y confirmez par les dons multipliés que produit dans mon âme la participation de votre chair adorable. Jusqu’au centre des périls attachés à l’élévation, que de lumières m’en préservent, que de salutaires dégoûts me détachent d’une situation où tout ce qui m’environne de flatteur serait pour moi une occasion de vous oublier en m’oubliant moi-même ! que de nobles sentiments qui se réveillent si souvent dans moi , et qui m’avertissent que le ciel est ma véritable patrie, que vous y habitez, ô l’époux de mon âme, et qu’il n’est point d’obstacle que je ne doive vaincre pour m’y réunir à la source unique de mon bonheur.

Serait-il dans ma vie quelques circonstances rebutantes qui me déroberaient ces vérités ? Ne le permettez pas, ô mon Dieu, ne souffrez pas que le péché me détourne un seul instant du désir et de l’ouvrage de ma sanctification. Ajoutez aux grâces dont j’ai besoin pour y réussir, le souvenir des vertus de vos Saints ; qu’il m’anime toujours ce précieux souvenir, à marcher sur leurs traces, à combattre les difficultés dont ils ont triomphé ; à tirer du sein des grandeurs les moyens de m’élever comme eux, à soutenir, comme ils l’ont fait les plus grands travaux pour une conquête qui ne peut jamais me trop coûter. Reine de tous les Saints, mère du Saint des Saints, secondez, par votre intercession, mes vœux et mes efforts ; Saints et Saintes que je révère en cet heureux jour, faites passer dans mon cœur, par vos prières, le zèle ardent dont le vôtre brûla pour la sainteté ; qu’il consume dans moi toute sa tiédeur, et qu’il y substitue ce feu divin d’un amour qui fait le trésor des justes sur la terre et dans le ciel. Ainsi soit-il.

EXERCICE pour une communion anniversaire à l’occasion des devoirs de charité rendus aux morts

Chaque année ramène sous nos yeux les souvenirs lugubres de la mort et des générations qu’elle a dévorées. La tombe qui les a englouties appelle les générations qui occupent à leur tour cette terre malheureuse, autrefois habitée par leurs pères : elle m’appelle aussi moi-même avec tout ce qui m’environne, et le jour où j’y descendrai n’est peut-être pas loin.

Quelles réflexions viennent se présenter en foule à mon esprit ! point d’ordre en cet exercice : il faut que mon cœur s’épanche et s’égare sans suite, sans dessein ; il faut qu’il s’humilie profondément devant ce Dieu qui vit seul toujours immortel, toujours immuable, toujours le même, lorsque autour de lui tout change et tout meurt.

Où sont tant de personnes que j’ai chéries ?

Le souvenir toujours récent de leur perte m’apprend à renouveler, avec un nouveau mérite, le sacrifice que j’ai fait au moment de leur séparation, et à resserrer de plus en plus mes liens au service de Celui qui me reste toujours, lorsque tout le reste m’échappe.

Je sens le peu de fonds que j’ai à faire sur une vie que tant d’événements peuvent altérer ou même abréger, toujours si courte, fût-elle la plus prolongée, lorsque j’en approche la durée de celle de l’Éternité.

Je me détermine alors plus sérieusement à disposer de loin le terme de mes jours, à envisager chacun de ceux que Dieu m’accorde, comme un dépôt que je dois faire profiter avec soin ; et à retrancher de mon cœur tout ce qui causerait, à la mort, l’inutilité de mon repentir et de mes regrets.

Je m’applique à considérer toute la caducité des grandeurs de ce monde, la rapidité avec laquelle elles s’évanouissent, le peu qu’il faut pour les enlever, à quoi elles se terminent, une pompeuse décoration, un éloge funèbre, un lugubre cérémonial, tristes restes des vains honneurs qui ont été rendus pendant la vie.

Je perce en esprit à travers ces dehors qui masquent les débris de l’humanité, et je découvre tout ce que la Religion m’invite à pratiquer pour le vrai soulagement des personnes qui me furent chères.

Si elle m’a autorisée dans les premiers sentiments de ma douleur, si elle me promet encore d’en écouter les motifs dans un souvenir qui me retrace la grandeur des pertes que j’ai faites, elle m’interdit aussi tout ce qui ne serait pas assez chrétien dans cette sensibilité, d’ailleurs si légitime.

Cette foi m’apprend que ces séparations ne sont pas éternelles, qu’un jour viendra où ressuscitée avec celles que je pleure aujourd’hui, je me réunirai à elles par des nœuds qui subsisteront au-delà des siècles ; qu’une liaison fondée sur les droits du sang et du cœur ne porte point avec elle l’assurance de ne finir jamais sur la terre, mais encore qu’il est un terme où ces liens interrompus doivent se renouer d’une manière plus pure et plus durable.

La Religion ne me borne pas à porter mes vues à cette autre vie qui doit fixer et perfectionner mon attachement pour les personnes que la mort m’a ravies ; elle veut que je travaille à assurer leur bonheur éternel, que je continue à solliciter pour elles les miséricordes du souverain juge, que je hâte par mes prières l’acquit du reste de leurs dettes, et que leurs besoins, peut-être à ce moment encore pressants, me touchent plus que leur perte passée et irréparable aux yeux du monde.

Pénétrée, ô mon Dieu, comme je dois l’être, de ce dernier objet, j’en ferai une des plus chères occupations de mon zèle et de ma charité. Combien suis-je redevable en général de ces secours aux âmes des fidèles morts en votre grâce ! Quelle assiduité de prières l’intérêt du bonheur de mon prochain n’exige-t-il pas que je porte au trône de votre clémence ? Ce sont des coupables, il est vrai, qui gémissent dans des feux purifiants ; mais vous les aimez, mais vous les frappez à regret, mais vous ne désirez que de les voir réunis à vos récompenses, par l’expiation qu’on vous offrira pour leurs dettes légères. Je travaille donc pour votre gloire, en travaillant chaque jour à avancer, par mes prières et mes autres bonnes œuvres, leur entrée au ciel. Quel emploi plus digne de toute mon ardeur et de toute ma fidélité ?

Ce que vous me prescrivez, Seigneur, pour ceux qui ne m’appartiennent que par les nœuds d’une charité commune, n’est-il pas pour mon cœur d’une obligation plus pressante, dès qu’il s’agit des personnes auxquelles vous m’avez attachée si étroitement ! aussi ne cesserai-je d’intéresser en leur faveur votre miséricorde bienfaisante. Chaque jour, je la réclamerai au sacrifice de vos Autels ; chacune de mes communions renfermera pour elle une intention spéciale, et chaque année, j’en destinerai quelqu’une dont les fruits puissent nourrir mon amour, et accélérer leur félicité, si elles n’en jouissent pas encore.

C’est dans votre confiance, divin Jésus que je vais me présenter à votre table sacrée, pour appliquer plus sûrement les précieux effets de votre Sacrement aux âmes que j’ai l’intention de secourir. Je vous demande toutes les dispositions les plus capables de vous plaire ; ranimez la vivacité de ma contrition, l’ardeur de ma foi, la tendresse de ma dévotion, les sentiments de mon humilité, les transports de ma reconnaissance et de mon amour. Souffrez, Seigneur, que j’emploie avec ces préparations jusqu’à la voix de vos propres bienfaits. Vous les avez dispensés si libéralement à celles pour qui j’implore aujourd’hui la possession de votre gloire ; vos dons les ont enrichies pendant leur vie ; à leur mort vous les avez fortifiées par votre auguste présence ; elles ont goûté, par la paix la plus constante, la récompense anticipée de leur soumission et de leurs sacrifices.

Voilà, ô mon Dieu, les présents de votre cœur miséricordieux : ils seront toujours autant de titres précieux à ma confiance ; et ils appuieront tous les vœux que je ne cesserai de vous offrir. Exaucez encore ceux que je vais répandre à vos pieds ; et après avoir accordé une entière rémission à des sœurs, dont vous m’avez séparée sur la terre, réunissez-moi un jour à leur éternelle béatitude dans le ciel.