Formation à Rouen

à la découverte de Rouen …

« Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts ». C’est ainsi que Flaubert présente Rouen, sa ville natale. De fait, les hauteurs de la rive droite dominent les méandres de la Seine, au bord de laquelle existait une cité dès l’époque néolithique. La vieille ville est délimitée à peu près par le tracé des boulevards actuels. C’est au-delà de ces boulevards, à l’abri des séductions du centre ville, que se sont établis les séminaires, le « grand », rue du champ des oiseaux, et le « petit », rue du Moineau. Seuls les noms de ces rues montant vers la campagne alors toute proche, donnent un peu de poésie au quartier et aux sévères bâtisses de brique ceintes de très hauts murs. C’est au petit séminaire, alors appelé Institution Saint Romain, que Lucien Bunel entra en octobre 1912.

Petit séminaire de Rouen"
Petit séminaire de Rouen

Une dizaine d’années plus tard, le futur Père Alexandre entre à son tour au petit séminaire de Rouen, qu’il dit « construit à flanc de coteau sur différents niveaux. Dans la cour des plus jeunes, le mur de soutènement est si haut qu’on se croirait en prison ». Quant à Michel Carrouges, un biographe du Père Jacques, il en évoque ainsi l’atmosphère : « Couloirs nus à n’en plus finir. Parloirs qui coupent court à toute soif de confidences. Escaliers qui sentent, comme les couloirs, l’odeur fade d’on ne sait quel produit d’entretien spécial aux grands établissements (…). Classes dont les bancs et les pupitres sont peints en noir (…). N’insistons pas sur les réfectoires froidement classiques, ni sur les dortoirs avec leurs interminables alignements de lits de fer à couvertures blanchâtres et grisâtres (…) »

Sept ans après, Lucien Bunel n’a qu’à traverser la rue pour entrer au grand séminaire, qu’il doit bientôt quitter pour faire son service militaire. A son retour, deux ans plus tard, « une fois passée la porterie et la pelouse d’entrée, écrit encore Michel Carrouges, il pénètre dans la grande bâtisse de brique rouge, puis dans la cour intérieure, qui doit son allure de cloître à sa galerie d’arcades. Plus loin, dans le grand jardin partout clos de murs, il aime monter les vieilles marches de pierre, en plein vent, dans la verdure, qui conduisent vers la statue de la Vierge qu’abritent deux cèdres immenses. » Lucien Bunel aimait cette grande propriété sévère et retirée ; après les vacances, il écrit à son ami Antoine Thouvenin : « Je suis rentré au séminaire depuis le mercredi 26 septembre. Vous ne pouvez imaginer le bonheur que j’ai éprouvé à retrouver ma petite cellule silencieuse et solitaire. Qu’il fait bon se retremper dans la paix, dans le calme. » Mais ce goût pour la solitude et le silence n’est pas incompatible avec celui de retrouver joyeusement sa famille, comme le raconte sa soeur Madeleine : « Le mercredi de chaque semaine, les grands séminaristes ont leur sortie. Lucien n’hésite pas à faire huit kilomètres à pied pour passer quelques heures à la maison. Il vient avec deux ou trois camarades ; nous leur servons une modeste collation, mais quel entrain, quelle joie chez eux. » Après ces heures de détente, les jeunes gens retrouvent leur vie studieuse et austère derrière les très hauts murs du séminaire.

Grand séminaire de Rouen"
Grand séminaire de Rouen

La configuration des lieux n’a guère changé aujourd’hui, si ce n’est que l’expansion de la ville a repoussé bien au loin la campagne. Quant à la destination des bâtiments, elle n’est évidemment plus la même. Le petit séminaire est devenu le « centre diocésain » ; le grand, un centre de réinsertion pour tous les déshérités : ceux qui sortent de prison, ceux qui n’ont plus ni famille, ni domicile.

Lucien Bunel, qui avait une si haute idée du rôle du prêtre, souffrirait certainement de voir les grands bâtiments vides de séminaristes. Mais son amour des petits, des abandonnés, ne peut qu’apprécier l’utilisation qui est faite de ces lieux où il a travaillé avec tant d’ardeur et de dévotion à l’épanouissement de sa vocation. C’est là, en effet, que le fils d’une modeste famille ouvrière a appris à mettre sa vie au service des plus faibles. Et son zèle le conduira à la risquer pour essayer de sauver les enfants juifs, qui seront arrêtés en même temps que lui, et à soutenir physiquement et moralement ses compagnons de déportation, dont certains doivent en partie à son influence d’avoir trouvé la force de dominer une situation destinée à écraser tout ce qu’il y avait d’humain en eux, et, ainsi, d’avoir pu revenir vivants des camps de la mort.