Homélie 2° dim. TO : L’agneau sauveur

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques (année A) : Is 49, 3.5-6 ; Ps 39 (40) ; 1 Co 1, 1-3 ; Jn 1, 29-34

Alors que nous venons à peine de quitter le temps de Noël, en célébrant lundi dernier la fête du Baptême du Seigneur, et que nous sommes maintenant entrés dans le temps ordinaire, la figure de Jean le Baptiste semble nous poursuivre : en effet, nous venons d’entendre à nouveau le témoignage du Précurseur au sujet de Jésus. Les paroles du Baptiste, rapportées au début de l’évangile selon saint Jean, sont d’ailleurs reprises dans chaque célébration de l’Eucharistie, lorsque nous nous préparons à recevoir le Corps du Christ : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Tout au long de l’année, nous sommes ainsi dans la situation de ceux qui rencontrent Jésus pour la première fois et entendent la parole d’un témoin : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ».

En appliquant à Jésus l’image de l’agneau, Jean le Baptiste révèle que, en la personne de Jésus, s’accomplit ce dont le sacrifice pascal – l’agneau immolé en mémoire de la délivrance de l’esclavage en Égypte – était la préfiguration. Par l’emploi de ces mots au début du ministère public de Jésus, le Baptiste signifie aussi que le visage du mystérieux serviteur souffrant annoncé par le prophète Isaïe («  comme un agneau muet conduit à l’abattoir, il n’ouvre pas la bouche… le châtiment qui nous obtient la paix est sur lui… dans sa blessure est notre guérison ») est en train de se dévoiler. Cet homme sur qui demeure l’Esprit Saint, qui baptise dans l’Esprit Saint, est le Fils de Dieu, qui accomplit la réconciliation de toute l’humanité avec Dieu. Il accomplit cela en étant « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ».

Mais qu’est-ce que cela signifie ? Un homme est assimilé à l’agneau du sacrifice ! Toute l’Écriture ne cesse pourtant de répéter que les sacrifices humains prétendument offerts à une divinité sont une abomination. De plus, Jésus, dans sa Passion comme dans sa vie tout entière, ne vit pas une offrande passive de lui-même, mais une offrande active : « Ma vie, nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne », les circonstances ont beau semblé faire apparaître que c’est la violence aveugle et la folie des hommes qui se déchaînent contre moi, la vérité, ce qui habite le fond de mon cœur et le regard du Père est autre : je choisis librement de demeurer dans l’unité avec le Père, de faire de ma vie une offrande au Père et à toute personne, à travers toute chose. Voilà toute la vie de Jésus. Et cette offrande active n’est pas volontarisme, à la force du poignet : dans le réalisme de chaque situation concrète, c’est un consentement à la volonté du Père, c’est un acte de foi : croire qu’il est possible de rejoindre l’amour du Père, de reconnaître le visage du Père, à travers tout événement : « Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté ».

C’est déjà très beau et d’une grande élévation humaine et spirituelle, ce que Jésus a vécu là. Mais en quoi cela enlève-t-il le péché du monde ? Cela peut m’aider en me donnant un bon exemple pour faire des efforts dans l’adversité, mais quand je suis violemment en prise avec mon péché, avec le mal qui me dépasse, quand je fais ce que je ne veux pas selon les mots de saint Paul aux Romains, de quel profit cela est-il pour moi ? Si l’Agneau de Dieu qu’est Jésus enlève le péché du monde, c’est parce qu’il porte ce péché : autrement dit, Dieu, en la personne de Jésus, est venu s’unir à chacun de nous, est venu toucher chacun de nous en tout ce qui fait notre humanité, afin de réveiller et stimuler, de porter vers le haut, les talents et les bonnes aspirations que nous portons, et aussi afin de guérir, de sauver, l’obscurité cachée au fond de notre cœur. Nulle crainte que nous puissions aller, tomber, en une profondeur qu’il n’aurait pas visitée : « Il s’est anéanti », selon les mots de saint Paul aux Philippiens. C’est ce que nous professons lorsque, dans le Credo, nous affirmons que le Christ « est descendu aux enfers » : il a touché le plus grand éloignement possible de Dieu, afin que, même là, le consentement dans l’amour à la volonté du Père soit présent, afin que, même dans l’abîme de mon péché, de mon refus de Dieu, la réconciliation avec l’amour du Père soit possible. Pourvu que je le veuille : puisque l’Agneau de Dieu porte le péché du monde pour l’enlever, il faut bien que je lui présente mon péché, que je le lui offre. Le salut acquis en Jésus n’est ni un coup de baguette magique, ni une violation de ma liberté.

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Au début de cette année nouvelle, prenons le temps de nous interroger personnellement, de méditer ce passage de l’Évangile selon saint Jean, de méditer ces mots que nous entendons si souvent : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». Ce sont des mots qui me concernent, qui me parlent de mon salut, de la délivrance du péché dont j’ai besoin. Demandons au Seigneur, si nous le voulons, de nous éclairer sur notre péché, c’est-à-dire sur ce qui nous sépare, sur ce qui nous éloigne, de façon concrète, au quotidien, de Dieu et des autres. Et dans la confiance, présentons cela au Seigneur, demandons-lui de porter ce fardeau, c’est-à-dire de nous aider à l’assumer sous le regard de Dieu, afin d’ouvrir pour nous un chemin de guérison, de réconciliation avec Dieu et avec nos frères et sœurs. Demandons-lui humblement d’être pour nous, aujourd’hui et chaque jour, l’Agneau de Dieu qui porte et enlève le péché du monde. Qu’il soit, pour chacun de nous, pour moi, l’Agneau de Dieu qui me donne la guérison, qui me fait marcher sur un chemin de salut au travers de telle difficulté concrète qui m’assaille peut-être si souvent. Tout à l’heure, au moment de la communion, n’ayons pas peur de présenter au Seigneur notre péché : « Seigneur Jésus, aujourd’hui, sois pour moi, pour chacun de nous, l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, le Sauveur qui me fait marcher sur le chemin de la réconciliation avec le Père et avec toute personne. Amen. »

fr. Anthony-Joseph - (Couvent de Paris)