Homélie 3e dimanche de l’Avent : Quand Dieu nous déçoit …

Textes liturgiques (année A) : Is 35, 1-6a.10 ; Ps 145 (146) ; Jc 5, 7-10 ; Mt 11, 2-11

Quel contraste entre le 2e dimanche et le 3e dimanche de l’Avent. Souvenons-nous de Jean Baptiste appelant de manière tonitruante à la conversion : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » Et voici aujourd’hui le prophète qui semble perdre son assurance et en vient à douter de l’identité de Jésus au point de lui demander s’il est bien celui que nous devons attendre. Il semble que le Baptiste vive le même chemin spirituel que le prophète Elie, puissant et sûr de lui sur le sommet du Carmel face aux 450 prophètes païens et qui s’écroule et demande à mourir quand il est poursuivi par la reine Jézabel (1Rois 18-19) : c’est la désillusion qui conduit à une sorte de dépression ou de nuit spirituelle. Mais d’où vient ce doute ? Il vient du décalage entre le Messie que Jean attendait et imaginait et ce que Jésus est. Dimanche dernier Jean annonçait le Messie comme un juge terrible qui nettoie son aire à battre le blé, c’est-à-dire qui va juger de manière rigoureuse en séparant les bons des méchants. Le Baptiste s’appuyait sur plusieurs textes des prophètes évoquant le jugement à travers des images agricoles (Is 27,12-13 ; Jl 4,12-13). Il attendait selon ses mots « celui qui est fort que [lui]. » Et il avait raison ! Car Jésus est en effet plus fort, plus grand que lui car il inaugure le Royaume des cieux où se révèlent la vraie force et la vraie grandeur. Simplement celles-ci sont d’un autre ordre que la logique du monde ; elles sont de la logique de Dieu, donc de l’amour. Jésus vient dans la force et la grandeur de l’amour.

Déjà Jean avait été surpris quand il avait vu Jésus débarquer au milieu du peuple, mélangé avec les pécheurs et demander le baptême. Il avait trouvé cela tout à fait inconvenant et avait dit à Jésus que c’était plutôt lui qui devait le baptiser. Oui mais la logique de l’amour est celle de l’abaissement et de l’humilité. La voie du Messie est autre que celle que Jean avait dans la tête. Aussi Jean a-t-il-dû ensuite être troublé en apprenant que Jésus se mêlait aux gens, au point de manger avec les collecteurs d’impôts et avec les pécheurs ; il a dû être dérangé par les nombreuses guérisons et miracles dont il entendait parler : sourds, muets, aveugles libérés de leurs maux. Mais où était donc le jugement annoncé ? Pourquoi Jésus n’était-il pas un ascète comme lui-même, caché dans le désert, séparé des autres ? Comment est-il possible que le Messie soit traité par certains de glouton et d’ivrogne ? Jésus ne serait-il pas un imposteur ?

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Ces questions esquissent la profondeur de la crise que Jean-Baptiste est en train de traverser, alors même qu’il est en prison et voué à la mort. Ne s’est-il pas trompé ? Toute sa prédication n’a-t-elle pas été une illusion ? C’est une vraie nuit intérieure, un trouble profond qu’il doit affronter. Au fond, on peut même supposer qu’il est déçu par Jésus  : il n’est pas celui qu’il imaginait et qu’il a annoncé au peuple. Voilà le cœur de la crise de Jean ; et voilà la conversion que Dieu l’appelle à vivre : passer de son image du Messie à celle du Fils de Dieu. Se laisser toucher et évangéliser par les manières de Dieu et non les siennes. C’est ce que Jésus va faire de manière très belle. Il ne dit pas : ‘oui, c’est moi le Messie, tu ne t’es pas trompé’. Il le renvoie à ses œuvres en écho aux prophéties d’Isaïe sur les guérisons, telles que nous les avons entendues dans la 1re lecture : les aveugles voient, les sourds entendent, … Jésus accomplit bien les Ecritures mais pas d’abord celles que Jean attendait  : celles sur les guérisons et non celles sur le jugement. Et il déclare heureux celui qui n’est pas scandalisé par son action, c’est-à-dire qui quitte ses déceptions, ses clichés pour entrer dans la manière de Dieu : celui qui se laisse faire et convertir par l’Esprit Saint. Et c’est ainsi que Jean va certainement comprendre par l’Ecriture qu’il ne s’est pas trompé sur Jésus mais que Dieu nous surprend forcément et est toujours différent de ce que nous pensons de Lui. Mais c’est un chemin à vivre car Jésus ne prouve rien ; il renvoie à l’intelligence du cœur de Jean pour qu’il fasse ce chemin intérieur et reconnaisse en Jésus le Messie, Celui qui doit venir. Et ce chemin conduit à la joie complète.

Voilà qui rejoint le climat de ce dimanche de la joie. La liturgie nous montre le chemin que nous avons tous à faire pour nous préparer à la joie de Noël. C’est ce que nous avons demandé dans l’oraison d’ouverture : « dirige notre joie vers la joie d’un si grand mystère, » celui de la naissance du Fils de Dieu. Notre chemin de conversion sera semblable à celui de Jean le Baptiste : quitter nos fausses idées sur Dieu pour nous laisser évangéliser par le vrai Dieu. Renoncer à nos tristesses et à nos mauvaises humeurs pour entrer dans la vraie joie de Dieu. Ne croyons pas que c’est facile : c’est tout un chemin de vérité et de décentrement de nous-mêmes. Comme le Baptiste, il faut d’abord reconnaître devant le Seigneur qu’il nous déroute, voire qu’il nous déçoit. N’ayons pas peur de l’admettre et de lui dire, au lieu de nous mentir à nous-mêmes quand par exemple nos prières ne semblent pas exaucées. C’est justement en reconnaissant nos doutes et nos déceptions que nous pouvons laisser le Seigneur ouvrir nos yeux et sa Parole ouvrir nos oreilles à une joie plus grande, à un bonheur autre que celui que nous avions en tête.

Noël devra être une surprise ou alors nous ne serons pas vraiment disposés à la nouveauté que Dieu vient nous apporter. C’est l’Esprit Saint qui vient travailler notre désir en ce temps de l’Avent ; c’est Lui qui purifie et transforme tout ce qui dans notre attente n’est pas encore ajusté à Noël. Laissons-nous donc faire par lui en prenant le chemin de la vérité et de la joie et qu’ainsi que comme Jean, au jour de Noël, notre joie soit complète. Amen

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau (Couvent d’Avon)