Homélie 4e Dimanche de Carême (30 mars 2014)

« Qui vivra, verra ». Il y a dans ce proverbe le bon sens du réalisme, la sagesse de la patience mais peut-être aussi un certain désabusement vis-à-vis de toute forme d’espérance ou de recherche de sens, une certaine fatalité. Avec notre évangile, la foi invite à renverser la formule : « qui verra, vivra ». Autrement dit, il n’y a pas de vraie vie sans un accès à la lumière, celle que donne Dieu, la lumière de la foi. Pas de vie sans foi : « celui qui croit a la vie éternelle ». C’est l’enjeu de notre carême qui nous conduira à la vigile pascale, fête de la lumière, fête de la vie, fête de la foi… Sur ce chemin, le Christ est notre guide, comme le chante le psaume du bon berger. Il nous conduit sur un chemin de conversion et pour cela nous mène à travers la nuit, « à travers les ravins de la mort » pour citer le même psaume. Chemin d’illumination, comme celui de l’aveugle qui accède à la vue, et chemin de traversée de la nuit, comme celui des pharisiens qu’aveugle le péché, telles sont les deux faces du carême et de toute vie chrétienne. Laissons-nous guider par le Christ sur ce chemin de renversement : « Ceux qui sont aveugles voient et ceux qui croient voir sont aveuglés ». Trois mots jalonneront ce parcours : nuit, péché, lumière, chacun nous disant quelque chose du Christ.

Nuit : le cheminement spirituel est un chemin de renversements qui nous fait traverser la nuit… mais avant de connaître la traversée, nous éprouvons la nuit. C’est ce qui travaille notre évangile : je voudrais souligner trois points. Premièrement, l’aveugle guérit en étant recouvert de boue. Il faut passer par le noir pour accéder à la lumière, qui surgit quand nous sont ôtées les écailles de boue. Le chemin spirituel n’est pas linéaire. Expérience largement vécue : quand le Seigneur intervient, cela semble aller moins bien ! Deuxièmement, entre l’illumination initiale de la guérison de l’aveugle et l’illumination finale de sa confession, le chemin est marqué par le non savoir et l’absence. Les « nous savons » et les « nous ne savons pas » jalonnent notre récit. Ce dernier est marqué par ailleurs par la grande absence de Jésus, qui n’intervient qu’au début et à la fin de notre passage. Entre deux, en son absence, on parle beaucoup de lui mais sans lui. La foi grandit dans la nuit. Ce chemin se fait enfin solitude. Le récit est marqué par une exclusion et un abandon progressifs de l’aveugle. Les voisins ne reconnaissent plus leur mendiant, les parents ne soutiennent pas leur enfant et les pharisiens l’injurient et le jettent dehors. Cela peut être compris comme une libération progressive, vis-à-vis de ce qui peut nous asservir, la réputation, certains liens familiaux, la peur, la convenance même religieuse, le besoin d’expliquer (pourquoi ? comment ?). Autant de traversées d’obstacles libératrices. Confesser la foi est risqué. Mais c’est lorsque l’aveugle est parvenu à la solitude que Jésus peut dialoguer en vérité avec lui. L’enjeu de tout ce chemin sinueux est de reconnaître Jésus et de l’adorer librement, personnellement et véritablement. Impression de reculer, non savoir et solitude, voilà ce chemin nocturne. Jean de la Croix en a été le chantre et le commentateur inspirés. Nous sommes inadaptés à Dieu lumière qui en agissant en nous nous éblouit et nous transforme, « mais c’est de nuit »… Ne la craignons pas, elle est habitée et sur ce chemin le Christ nous devance, lui qui a traversé toute nuit.

Péché : ce chemin nocturne débusque notre péché car tel le pus d’une plaie, il faut le mettre à jour pour le traiter. Là aussi Jean de la Croix avec son image de la bûche en est le guide sûr. Le feu avant d’embraser une bûche doit consumer la mousse et l’humidité, ce qui produit une fumée noire et nauséabonde. Ainsi le Seigneur dans notre vie. Notre évangile parle beaucoup du péché, pas des péchés mais du péché, de cette opposition foncière à Dieu. Il n’est pas tant une explication du mal (« ni lui ni ses parents » dit Jésus), la transgression d’une loi (« Cet homme n’observe pas le sabbat ») que la fermeture tragique à la lumière. Le péché n’est pas tant d’être aveugle qu’aveuglé (« Du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure »). C’est dans notre relation à Dieu qu’il se joue, même si c’est dans ses conséquences et avec le critère de la Loi qu’il peut se mesurer. « Serions-nous aveugles, nous aussi ? » Pour nous aussi, cette question est au cœur du Carême. Le discernement des péchés est un fruit de la lumière, une grâce à désirer. Le déplacement qu’opère l’évangile, de la non-voyance de l’aveugle à l’aveuglement des pharisiens nous interpelle. Nous connaissons « la pénombre où nous plonge la mauvaise foi, où nous ne nous énonçons pas à nous-mêmes le sens de nos actes ». Ne désespérons pas pour autant de la pitié de Dieu, douce et puissante. « L’amour de Dieu fait tout renaître ». Pour cela, restons des mendiants ; prenons le temps de la prière qui seule nous fait accéder au profond de notre conscience (Dieu seul sait voir et fait voir, comme le montre la première lecture) ; écoutons sans cesse la Parole ; fixons notre regard sur Jésus : baignons-nous dans la lumière de l’Envoyé. N’ayons pas peur d’accueillir notre misère, c’est une brèche pour la lumière. Le travail de la lumière est exigeant mais libérateur. Ne tardons pas, nous dit Jésus. C’est lui a pris nos péchés : confions-nous en lui !

Lumière : Jésus est la lumière et le chemin spirituel un chemin d’illumination qui donne accès à la lumière et à la reconnaissance de la vraie lumière, le Christ. L’illumination ne concerne pas seulement nos yeux mais toute notre vie : l’aveugle voit dès la première intervention de Jésus mais il lui faudra du temps pour voir avec les yeux de la foi et adorer le Christ. Le jeu des dialogues et des questions (Pourquoi ? comment ? où ? d’où ? que dis-tu ? et finalement qui est-il ?) fait avancer le récit. Il mène l’Aveugle du « c’est bien moi » à « je crois Seigneur », en passant par des étapes : « c’est un prophète » ; « cet homme-là vient de Dieu ». Dans la révélation finale, « Tu le vois et c’est lui qui te parle », se mêlent le voir, l’entendre et le parler. « Vivre en enfant de lumière », les mots de saint Paul exprime bien cette illumination de toute notre vie. Ainsi, Jésus lumière nous mène et se révèle à nous par un chemin de renversement, de lumière éblouissante et de nuit libératrice. N’ayons pas peur : laissons-nous conduire et transformer par le Christ lumière. Là est la joie du Carême ! Amen

Fr. Guillaume, ocd (Avon)