Homélie 4e dimanche de Carême : Jésus, lumière du monde.

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques (année A) : 1 S 16, Ps 22 (23) ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41

« Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde » : en ce 4e dimanche de Carême, dimanche de la joie, le Seigneur Jésus se révèle comme la lumière du monde et nous appelle à nous réjouir à sa lumière. Cette image de la lumière n’est ni éthérée ni désincarnée. En effet, dans l’épisode de la guérison de l’aveugle-né, le Seigneur nous montre ce qu’il advient dans nos existences humaines lorsque jaillit la lumière qu’il est lui-même.

D’abord, lorsque Jésus lumière du monde survient dans nos vies, la manifestation du Père s’accomplit. Le Seigneur l’affirme : sa rencontre avec l’aveugle-né, le fait même de la cécité de celui-ci trouve son sens en cela : « Que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ». Les disciples, en conformité avec les conceptions religieuses de leur temps, voient dans la maladie et le handicap une punition divine, la conséquence d’un péché, celui de l’homme lui-même ou bien celui de ses parents. Il faut que le Créateur lui-même se manifeste dans sa création pour écarter définitivement cette conception faussée : non seulement la maladie et le handicap ne sont pas une malédiction divine, mais elles peuvent même devenir l’occasion d’une bénédiction inouïe : l’aveugle qui en était réduit à mendier devient l’objet d’une prédilection spéciale de Dieu, il reçoit la grâce de sa guérison et devient témoin : celui qui était dans la dépendance vis-à-vis de tous va être capable de donner aux autres bien plus qu’il n’a jamais reçu d’eux tous : il témoigne de l’accomplissement des œuvres de Dieu dans la vie des hommes. Ce premier point est source d’espérance pour nous : nos aveuglements, nos pauvretés, nos fragilités peuvent être un lieu privilégié de l’action de Dieu, de la révélation du Père dans nos vies : « Il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois ».

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Jésus et l’aveugle

Ensuite, nous l’avons déjà perçu quelque peu, lorsque la lumière qu’est Jésus survient dans nos vies, elle manifeste la vérité, elle démasque le mensonge, quand bien même – et peut-être surtout lorsque le mensonge se cache derrière des certitudes religieuses. « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles ». Évidemment, le Seigneur ne veut pas dire qu’il rendrait aveugle qui que ce soit, mais bien plutôt que la venue de sa lumière éclipse les fausses lumières et révèle à ceux qui s’y complaisent qu’ils sont en fait dans les ténèbres. Quelles sont les fausses lumières des pharisiens ? « Du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure » : le péché de ces pharisiens, c’est de ne pas avoir besoin de la lumière de Dieu : ils ont assez de certitude en eux-mêmes pour ne pas avoir besoin de s’appuyer sur Dieu. Quelle grande illusion et quel grand malheur ! Ce deuxième élément est un appel à l’humilité pour nous : la lumière du monde qu’est Jésus révèle notre indigence, dépouille nos fausses sécurités et, dans le même mouvement, le Seigneur désire nous revêtir de sa force à lui, pourvu que nous l’accueillions avec confiance.

Car, enfin, lorsque Jésus dit qu’il est la lumière du monde, il ne choisit pas, pour révéler son mystère, une image romantique qui nous conduirait à nous complaire dans une religion esthétisante. La lumière du monde qu’est Jésus nous appelle au combat de la foi, à l’engagement de notre vie tout entière à sa suite. C’est ce que nous montre l’itinéraire de l’aveugle guéri : sa foi et son action sont sollicités par Jésus : il est envoyé à la piscine de Siloé ; il lui faut se laver lui-même les yeux ; il témoigne en faveur de celui qui lui a ouvert les yeux ; il confesse sa foi en Jésus. C’est tout le chemin de notre propre vie chrétienne qui est résumé là : nous accueillons le salut de Jésus ; soutenus par sa grâce, nous mettons en œuvre tout ce qui dépend de nous pour nous convertir ; que nous en soyons conscients ou pas, quelque chose de lui rayonne à travers nous, par le simple fait de sa présence et de son action en nous ; et enfin, nous témoignons activement de lui en proclamant notre foi et en nous engageant dans l’Église et dans le monde. Effort de conversion et œuvre de la grâce, accueil du salut de Dieu dans notre vie et témoignage chrétien : l’itinéraire de l’aveugle guéri éclaire notre chemin vers Pâques. Autrefois, hier encore, nous étions ténèbres ; maintenant, aujourd’hui, dans le Seigneur, nous sommes lumière ; conduisons-nous comme des enfants de lumière – or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité – et sachons reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur.

fr.Anthony-Joseph - (Couvent de Paris)