Homélie d’Avon : 24e Dimanche TO

Frères et Sœurs,

En ce 24e dimanche du Temps Ordinaire, nous sommes invités à méditer sur la miséricorde de Dieu. Et je trouve qu’il y a une très belle coïncidence, puisque le Peuple juif, nos frères aînés dans la foi, sont entrés jeudi et vendredi dans le nouvel an juif, avec la fête de Roch Hashana ; fête qui après 10 jours de repentance, de conversion, aboutit à la fête de Yom Kippour qui sera célébré le samedi 18 septembre.

La fête de Roch Hashana, c’est à la fois le jour de la mémoire, du souvenir et le jour du jugement. À la fois crainte révérencielle devant l’Eternel, Béni soit son nom !, et l’espoir de sa miséricorde. C’est une fête joyeuse, la fête d’une joie débordante en un Dieu qui pardonne.

En demandant par avance l’indulgence à nos frères juifs, nous pourrions “définir” ces fêtes de la liturgie juives avec les paroles de Thérèse d’Avila : « Espère en Dieu, car je veux encore lui confesser mes péchés et bénir ses miséricordes. » (Exclamation 17, 6.)

Soyons donc en ces jours en profonde communion avec la communauté juive et vivons ce mouvement de conversion qui nous est demandé par les textes liturgiques de ce jour pour accueillir la miséricorde de Dieu.

Revenons d’abord à la lecture de l’Exode qui évoque l’épisode du veau d’or que nous connaissons bien. De nombreuses peintures et même un air d’opéra le garde à notre mémoire. Cette scène se conclut par un extraordinaire dialogue entre Moïse et le Dieu d’Israël. Le Seigneur dit à Moïse : « Va, descends, ton peuple s’est perverti, lui que tu as fait monter du pays d’Égypte. » (Ex 32, 7.) Moïse en écoutant cela va remettre les choses à leur place. Ce n’est pas “son” Peuple, mais celui du Seigneur : « Pourquoi Seigneur ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple, que tu as fait sortir d’Égypte par le vigueur de ton bras et la puissance de ta main ? Souviens-toi de tes serviteurs Abraham, Isaac et Jacob… » (Ex 32, 11.13.)

Moïse se tourne vers le Seigneur pour lui rappeler qui Il est : Celui qui a fait alliance avec les patriarches, Celui qui s’est choisi un Peuple, Celui qui est fidèle. Moïse fait fond sur les qualités mêmes de Dieu pour intercéder en faveur du Peuple qui s’est perverti. Cela aboutit au pardon de Dieu : « Le Seigneur renonça au mal qu’il avait voulu faire à son peuple. » (Ex 32, 14.) Dieu manifeste son jugement en se souvenant de son Alliance.

Nous pouvons alors chanter avec le psalmiste que Dieu est un Dieu qui prend pitié, qui efface mon péché, qui me purifie de mon offense, qui crée en moi un cœur pur. Il nous faut accueillir sans cesse ce don que Dieu veut nous faire de sa miséricorde et de son pardon.

Jésus va reprendre cet enseignement dans les trois paraboles du chapitre 15 de l’évangile selon saint Luc. Mais avant de parler des paraboles, je voudrais souligner le titre merveilleux que les pharisiens et les scribes donnent à Jésus : « Celui qui fait bon accueil aux pécheurs. » (Lc 15, 2.)

Dans la prière, nous nous adressons parfois à Jésus et nous lui donnons divers titres : Fils de Dieu, Fils de l’Homme, Enfant de Paris, Christ, Messie, etc. Mais osons-nous le nommer « celui qui fait bon accueil aux pécheurs » ?

Entrons-nous dans le mystère de la personne de Jésus par cette appellation, par cette révélation, qui est faite sans doute à leur insu par les scribes et les pharisiens : « celui qui fait bon accueil aux pécheurs » ? Et donc qui me fait bon accueil à moi aussi, car chacun de nous peut dire : “je suis un peuple à la nuque raide”, “je ne suis pas encore converti ”.

Comme le proclame saint Paul dans la seconde lecture : « Je suis pécheur » (I Tm 1, 15) à qui Dieu a fait miséricorde dans le Christ Jésus. « Voici une parole sûre […] le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi le premier… » (I Tm 1, 13.15.)

Avons-nous conscience, frères et sœurs, d’être en nécessité de Salut ? Ne nous mettons-nous pas trop facilement du côté de ceux qui sont sauvés ? Et à ce moment là nous jugeons le monde et les autres avec une certaine condescendance.

Bien sûr, nous sommes sauvés par la grâce de notre baptême, mais ce Salut reçu en germe, il me faut l’actualiser sans cesse. Il faut au quotidien accueillir ce Salut et en vivre.

Il me semble que si nous regardons la parabole du Père aimant et des deux fils, il nous est possible de relire et de réviser nos vies à la lumière des attitudes des deux fils qui “incarnent”, si j’ose cette expression, deux formes fondamentales du péché dont nous avons besoin d’être sauvé. Je crois que chacun et chacune d’entre nous peut se retrouver à la fois dans le fils cadet et dans le fils aîné.

Le fils cadet représente la volonté propre. C’est lui qui décide, qui fait ce qu’il veut sans prendre en compte les autres. Cela coupe la relation à son père à qui il demande sa part d’héritage ; cela coupe la relation à son frère ; il part au loin et fait ce qu’il veut. Mais cela ne le conduit pas au bonheur mais à l’indigence à la misère. Et ce manque ne le convertit pas. Bien sûr il rentre en lui-même et projette de revenir vers son père, mais c’est avec l’intention de lui dicter sa conduite : « traite-moi comme l’un de tes serviteurs. » C’est lui qui décide.

Mais voilà que le père vient à sa rencontre ; le père garde l’initiative et ne le laisse pas achever le discours qu’il avait préparé ; le père lui redonne sa dignité de fils et son orgueil en prend un coup : il est gratuitement reçu comme un fils. Être fils, ce n’est pas une dignité à acquérir ou à conserver, c’est un don à recevoir, c’est une grâce à accueillir. Et nous n’avons jamais fini de recevoir ce don et d’accueillir cette grâce. Comme il accepte ce don, la fête peut commencer…

Mais cette fête, elle va déplaire au plus haut point au fils aîné qui représente le jugement propre. Il s’est enfermé dans la tour d’ivoire d’une très haute opinion de lui-même et de là-haut il regarde les autres avec suffisance et il les juge, son frère comme son père. Il n’y a que lui qui trouve grâce à ses propres yeux. Il se coupe de la relation : son frère devient « ton fils que voilà. » (Lc 15, 30.) Il accuse “son” frère et “son” père, lui seul est juste. L’attitude que nous avons à l’égard des autres est révélatrice de l’attitude que nous avons à l’égard de Dieu lui-même. Mais là encore, le père vient à sa rencontre et lui dit cette parole essentielle : « Toi mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi. » (Lc 15, 31.)

En cette liturgie, le Seigneur nous invite à accueillir pour nous-mêmes cette parole : « Toi, mon enfant, par la grâce de ton baptême, par la grâce de ma miséricorde, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi et à toi. »

Il nous faut puiser à pleine main dans le trésor de la miséricorde de Dieu pour nous en revêtir et pour que notre cœur communie à l’amour sauveur de Dieu pour toute l’humanité. Alors effectivement, il y aura beaucoup de joie dans le ciel.

Il ya de la joie dans le ciel quand, nous reconnaissant pécheurs, nous cessons de juger les autres ; Il y a de la joie dans le ciel quand nous osons accueillir la miséricorde de Dieu pour nous et quand nous savons couvrir tous nos frères les hommes du manteau de sa miséricorde.

Amen.

Fr. Didier-Marie Golay, ocd