Homélie d’Avon : 2e Dimanche TO

INVITES AUX NOCES

Nous reprenons, avec ce dimanche, le Temps dit Ordinaire… Et nous sommes dans l’année C, c’est-à-dire l’année où nous sommes invités par l’Église à lire et à méditer l’évangile selon saint Luc. Il peut sembler paradoxal pour entrer dans ce temps ordinaire d’avoir une lecture extraite de l’évangile selon saint Jean. Mais peut-être que cette lecture johannique donnée au début de ce temps ordinaire nous invite à considérer la manière dont nous devrons colorer tout ce temps ordinaire.

Nous sommes à Cana en Galilée, « Le troisième jour. » (Jn 2, 1).

En fait si nous relisons attentivement le début de l’évangile selon saint Jean, nous sommes le septième jour : Le premier jour, il y a eu le témoignage de Jean-Baptiste qui a dit, “je ne suis pas le Christ” (cf. Jn 1, 19-28), « Le lendemain », (deuxième jour) Jean-Baptiste dit : “voici l’Agneau de Dieu” (cf. Jn 1, 29-34), « Le lendemain », (troisième jour) ; deux disciples de Jean-Baptiste suivent Jésus (cf. Jn 1, 35-42), « Le lendemain », (quatrième jour), Jésus rencontre Philippe et Nathanaël (cf. Jn 1, 43-51), « Le troisième jour, il y eut des noces à Cana de Galilée » (Jn 2, 1). » : Trois + quatre cela fait bien sept. Nous sommes donc au septième jour, à la fin de la semaine.

Vous vous souvenez du début de l’évangile de saint Jean, nous l’avons entendu le jour de Noël et le 31 décembre : « Au commencement était le Verbe… » (Jn 1, 1). Ce “au commencement” nous renvoie au premier livre de l’Écriture, au livre de la Genèse, au livre du commencement : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre » (Gn 1, 1). Vous vous souvenez que le récit de la Création nous est présenté selon le schéma d’une semaine : « Il y eut un soir, il y eut un matin » (Gn1, 5.8.13.19.23.31).

Ainsi la lecture de l’évangile selon saint Jean, au début du temps ordinaire de l’année C, nous renvoie à l’idée de création. Plus exactement au projet ou au dessein créateur et sauveur de Dieu. Et ce projet atteint sa plénitude dans les noces de Cana. Le dessein d’amour de Dieu est un dessein créateur et sauveur : Dieu veut s’unir intimement avec l’humanité par l’Incarnation rédemptrice de son Fils ; Dieu veut s’unir intimement avec chacun et chacune d’entre nous.

Lorsque nous entendons parler de Noces, il ne nous faut pas d’abord penser à un épisode pittoresque et coloré de la vie de Jésus… Il nous faut penser à toutes ces épousailles de Dieu et de son peuple. Ce thème des noces occupe une place si importante dans l’Écriture ; Qu’il nous suffise d’évoquer le Prophète Osée, le Cantique des Cantiques. Nous pourrions évoquer de nombreux textes de la Première Alliance, comme la première lecture de ce jour, qui parlent justement de cette union que Dieu veut nouer avec le Peuple Élu, une alliance qu’à travers son Peuple, Dieu veut nouer avec toute l’humanité.

Une Alliance où se trouvent engagés la fidélité, la confiance réciproque, le don mutuel, l’amour de Dieu à l’égard de son Peuple, l’amour du Peuple à l’égard de son Dieu. Une histoire mouvementée avec des hauts et des bas, avec des tensions parfois dramatiques, des ruptures même. Mais jamais de divorce en raison de l’indéfectible fidélité de Dieu à son dessein d’alliance, à son projet d’amour qui n’a de cesse de ramener son épouse, de la faire revenir et de lui pardonner ses pires avanies. Merveilles des épousailles de Dieu et de son peuple si bien chantées par saint Bernard ou par saint Jean de la Croix.

Frères et sœurs vous qui êtes mariés ou qui allez vous marier, avez-vous conscience que le sacrement de mariage n’est pas simplement une « petite bénédiction » pour vous procurer le bonheur, mais une mission qui vous est confiée au cœur du peuple de Dieu, au cœur de l’humanité, pour signifier par votre union, par votre alliance, une autre Alliance ? Vous êtes appelés à être signe de cette l’alliance de Dieu avec l’humanité, de cette alliance du Christ avec l’Église, son épouse. Les noces de Cana, nous invitent à nous interroger sur la manière dont chacun d’entre nous vit cette alliance avec son Dieu.

Dans l’évangile, Jésus est interpellé par Marie : « Ils n’ont pas de vin » (Jn 2, 3). Il lui répond : « Femme que me veux-tu ? » (Jn 2, 4). “Femme”, ce mot rappelle le premier mot que prononce l’homme dans la Genèse : « Pour le coup, c’est l’os de mes os, et la chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée “femme”, car elle fut tirer de l’homme, celle-ci ! » (Gn 2, 23).

Cette appellation “Femme”, renvoie à Ève, la Mère des vivants, et donc au projet créateur de Dieu. Mais si la femme de la Première Alliance a désobéi, a cédé à la tentation, Marie, par son obéissance, par son Fiat tout au long de son existence, par son consentement au projet de Dieu sur elle, rétablit ce projet créateur et sauveur de Dieu et lui donne de s’accomplir pour nous.

« Femme que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue » (Jn 2, 4). L’heure c’est l’heure de la Pâque. C’est l’heure du Mystère pascal ; l’heure où le Fils entre dans le combat de la prière et veut faire sienne la volonté du Père.

Jean de la Croix commente cela de manière symbolique et poétique dans la 28e strophe du Cantique Spirituel :

« Ce fut sous l’ombre du pommier

Que tu devins ma fiancée ;

Alors je te donnai ma main,

Et tu fus ainsi réparée

Au lieu même où ta mère avait été violée. »

“Sous l’ombre du pommier”, sous l’ombre de la Croix, le Christ Jésus fiance chacun et chacune avec son Dieu. Il nous donne la main pour nous restaurer dans notre beauté filiale au lieu même ou Ève par sa désobéissance avait défiguré “l’image et la ressemblance” divine du genre humain (cf. Gn 1, 27). Il nous est proposé d’entrer chacun et chacune dans cette alliance, dans ces noces, signe du Royaume à venir.

Frères et sœurs pour que cela s’accomplisse pour chacun et chacune d’entre nous, il me semble qu’il y a deux conditions à remplir : La première nous y avons déjà répondu. Il s’agit de se laisser inviter par le Christ à ce repas de noces qu’est l’Eucharistie. Ce matin nous avons laissé nos diverses activités pour nous rassembler autour de cet Autel et nous nourrir de la Parole et du Corps livré. Mais il ne nous faut pas simplement répondre à cette invitation. Il nous faut prendre au sérieux cette parole du début de l’Évangile : « Jésus aussi avait été invité » (Jn 2, 2). En réponse à l’invitation qu’il nous a lancée, de le rejoindre dans l’Eucharistie, accepterons-nous d’inviter le Christ Jésus dans le sanctuaire de notre être ? L’inviterons-nous à nous rejoindre dans le quotidien de nos vies ? Créerons-nous un espace en nous pour le laisser nous recréer, pour le laisser nous épouser véritablement, pour qu’ainsi s’accomplisse déjà pour nous les épousailles finales, celles dont nos eucharisties sont le signe ?

Ces épousailles divines qui ne se célébreront véritablement quand nous serons passés par la mort, quand nous lui serons rendus semblables parce que nous le verrons tel qu’il est. (cf. 1 Jn 3, 2). Puissions-nous en, communiant au Corps du Christ aujourd’hui, accueillir en nous celui qui veut nous épouser et lui donner notre consentement pour cette union nuptiale.

Amen.

Fr. Didier-Marie Golay, ocd