Homélie d’Avon : 7e Dimanche TO

DEVIENS CE QUE TU ES

« Vous donc soyez parfait, comme votre Père Céleste est parfait » (Mt 5, 48). Cette parole de Jésus dans l’évangile selon saint Matthieu nous renvoie à la parole du Livre des Lévites que nous avons entendu au début de cette liturgie : « Soyez saints car moi le Seigneur votre Dieu je suis Saint » (Lv 19, 2). Dans le Lévitique, nous entendions toute une série de préceptes moraux… Dans l’Évangile de ce jour, nous entendons également une série de préceptes moraux, d’indication de manières de se comporter… Mais il ne faut pas nous tromper, la morale judéo-chrétienne, qui a été combattue par bien des idéologies, n’est pas un en-soi.

Ces règles de comportement découlent d’une relation avec Celui qui est la Vie. C’est parce que le peuple a été choisi par Dieu, c’est parce que Dieu a voulu nouer une relation avec le peuple d’Israël qu’Il lui donne une morale, une manière de vivre et de se comporter. C’est parce que Jésus nous invite à être les enfants bien-aimés du Père qu’il nous donne une conduite à tenir. Il me semble que la clé de compréhension de l’évangile de ce jour, nous le trouvons au verset 45 : « Afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5, 45). Cet appel est si extraordinaire qu’il nous faut prendre le temps de le réentendre et le laisser habiter notre pensée et notre cœur : « Afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5, 45). Ce qui est en jeu dans l’évangile de ce jour, c’est que nous advenions à notre véritable identité qui est celle d’être fils et fille de Dieu.

Être fils de Dieu, voilà l’incroyable dignité que nous avons reçue par la grâce insigne de notre baptême. Mais cette grâce de filiation reçue au jour du baptême, il nous faut la laisser se déployer tout au long de notre existence. Ce déploiement s’accomplit tout particulièrement par la vie sacramentelle ; par la grâce du sacrement de la pénitence et de la réconciliation, par la grâce de l’eucharistie que nous célébrons ; par la grâce du sacrement de mariage que certains parmi nous recevrons prochainement et que d’autres ont reçu il y a plus ou moins longtemps.

Tous les sacrements de l’Église nous enracinent dans cette vie divine ; cette vie divine qui nous est donnée en partage et vers laquelle nous devons tendre. L’expérience de saint Paul décrit dans la Lettre aux Galates, quand il s’écrie : « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20) n’est pas expérience extraordinaire réservée à quelques-uns ; C’est ce à quoi tout baptisé est appelé : laisser la vie divine, la vie christique s’épanouir pleinement en nous. Et c’est parce que cette vie divine s’épanouit en nous qu’alors nous pourrons tendre vers le comportement décrit par Jésus dans l’évangile et qui a de quoi nous surprendre.

Il s’agit pour nous d’apprendre à aimer selon le cœur de Dieu. Non pas de cet amour qui sélectionne, qui choisit ceux qui en sont dignes et ceux qui en sont indignes. Il s’agit d’aimer de cet amour oblatif qui est don de soi, et qui est l’être même de Dieu. Un Père qui se donne à son Fils. Un Fils qui se donne à son Père. Un Esprit Saint qui est circulation d’amour entre le Père et le Fils. De ce jaillissement d’amour est née la création…

L’évangile de ce jour nous renvoie d’ailleurs discrètement mais fortement à l’œuvre créatrice de Dieu qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45). Le projet créateur de Dieu concerne toute l’humanité : “les méchants et les bonsˮ, “les justes et les injustesˮ. Et Dieu nous propose d’entrer librement dans son projet créateur. Il nous propose de devenir “véritablement fils de ce Père qui est dans les cieuxˮ et qui nous est révélé par le Mystère pascal du Christ Jésus, incarné, crucifié et ressuscité.

Il s’agit pour nous, frères et sœurs, d’accueillir cet amour. Cet amour dont saint Paul dira dans une de ces épîtres : « l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Or vous l’avez sans doute remarqué dans la liturgie de ce jour, entre la première lecture du Lévitique qui nous parlait de la “sainteté de Dieuˮ et l’Évangile selon saint Matthieu qui nous renvoie à la “perfection de Dieuˮ, à laquelle sont appelés ses enfants, la liturgie nous a fait entendre la Lettre aux Corinthiens, dans laquelle Paul nous rappelle que nous sommes « le Temple de l’Esprit Saint et que l’Esprit de Dieu habite » en nous (1 Co 3, 16). Il habite en nous à la fois d’une manière personnelle et d’une manière communautaire.

Il nous faut, les uns et les autres, en Église, en Communauté, être des mendiants de l’Esprit Saint.

Jean de la Croix le dit magnifiquement dans le Cantique Spirituel : « Elle est donc souverainement désirable, cette brise de l’Esprit Saint, et chaque âme doit demander qu’elle souffle au travers de son jardin, afin que les divins parfums de Dieu s’en exhalent » (CSb Strophe 17, § 9). Oui la brise de l’Esprit Saint nous donnera d’aimer selon le cœur de Dieu.

Écoutons une très belle parole de saint Jean de la Croix, dans une lettre qu’il écrivait le 6 juillet 1591, à Mère Anne de Jésus, de Ségovie : « Là où il n’y a pas d’amour, mettez de l’amour et vous récolterez de l’amour » (Lettre 46).

Pour pouvoir être artisan d’amour et de paix, il nous faut en premier lieu accueillir cet amour qui vient du cœur de Dieu, qui vient de la vie même de Dieu. Il nous faut ensuite, peu à peu, et avec l’aide de la grâce, mettre en cohérence notre croyance, notre foi, nos actes et nos paroles. Il nous faut, bien sûr, comme le rappelle le Lévitique ne pas hésiter à reprendre notre compagnon pour ne pas partager son péché. Il nous faut avoir un refus absolu du péché, je dirais presque une haine du péché. Mais il faut que lui soit intrinsèquement lié un amour infini, indéfectible du pécheur.

Il nous faut aimer passionnément toute femme et tout homme, même et surtout s’ils sont pécheurs. Nous souvenant que nous-mêmes nous ne sommes pas exempts de péchés. Nous-mêmes, nous avons besoin de la miséricorde et du pardon de Dieu. Et c’est l’accueil de cette miséricorde et de ce pardon qui nous rendra miséricordieux pour les autres et qui nous établira témoins du pardon et de la miséricorde au cœur de notre monde.

Voilà le chemin qui nous est tracé pour “devenir véritablement fils de notre père qui est dans les cieuxˮ.

En célébrant l’eucharistie, tout à l’heure, nous nous souviendrons de la parole que saint Augustin adressait aux fidèles d’Hippone en leur présentant le Corps du Christ : « Reçois ce que tu es ; deviens ce que tu reçois. »

En communiant au Corps et au Sang du Christ, nous devenons son Corps, habités par l’Esprit Saint ; nous sommes saisis par la circulation d’amour de la vie trinitaire. Nous sommes conduits à aimer selon le cœur de Dieu qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).

Frères et sœurs, soyons donc mendiants de l’Esprit Saint pour advenir véritablement à notre identité de fils et de filles de Dieu. Amen.

Fr. Didier-Marie Golay, ocd