Homélie d’Avon : L’Ascension

“L’ASCENSION DU CHRIST EST NOTRE VICTOIRE

L’évangile de ce jour nous dit que les disciples « retournèrent à Jérusalem, remplis de joie. Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu » (Lc 24, 52-53).

Cela peut nous semble paradoxal. Quand un ami s’en va, je ne suis pas sûr qu’au moment de son départ, nous soyons remplis de joie. Or l’évangile nous indique que les disciples étaient “remplis de joie”. Peut-être nous faut-il relier cela avec la prière d’ouverture de notre célébration :

« Dieu qui élèves le Christ au-dessus de tout, ouvre-nous à la joie et à l’action de grâce, car l’Ascension de ton Fils est déjà notre victoire ».

L’Ascension du Christ représente, de manière anticipée, la victoire de chacun et de chacune d’entre nous dans sa lutte contre le péché. En Christ, nous sommes déjà vainqueurs. L’oraison poursuit :

« Nous sommes les membres de son corps, il nous a précédés dans la gloire auprès de toi, et c’est là que nous vivons en espérance ».

En venant célébrer l’Ascension du Seigneur, sommes-nous vraiment dans la joie et dans l’action de grâce ? Avons-nous conscience que le mystère que nous célébrons, l’Ascension du Christ Jésus, nous concerne de près ? Sommes-nous vraiment persuadés que le Christ, montant vers son Père, nous a entraînés avec lui ? Vivons-nous en espérance en ce “lieu”, en cet “espace” qu’est la présence du Père ?

La tradition iconographique représente toujours le Christ ressuscité revêtu d’un vêtement d’une blancheur immaculée. Seule l’icône de la fête de l’Ascension le représente avec un vêtement brun. Cette couleur inhabituelle signifie que lorsqu’il monte « vers son Père et notre Père, vers son Dieu et notre Dieu » (cf. Jn 20, 17), Jésus, qui a pris chair de notre chair, monte avec toute l’humanité, tous les “Adams”, qu’il est venu sauver.

Jésus est revêtu de la couleur de la terre dont l’homme a été fait et en lui c’est toute l’humanité qui monte vers le Père.

La fête de l’Ascension nous rappelle, d’une manière extraordinaire, le dessein d’amour de Dieu le Père sur l’humanité par l’Incarnation rédemptrice de son Fils, du Verbe de Dieu, de la deuxième Personne de la Trinité.

Le « Verbe s’est fait chair » (cf. Jn 1, 14), il est venu partager notre condition humaine pour emporter l’humanité dans le sein du Père, pour faire de chacune et de chacune d’entre nous des enfants de Dieu, pour nous faire devenir fils dans le Fils, pour nous faire advenir à notre véritable identité. C’est cela que nous redit avec force la fête de l’Ascension ; c’est cela que nous célébrons dans la joie et dans l’action de grâce.

La prière sur les offrandes poursuit dans le même sens :

« Seigneur, nous te présentons humblement ce sacrifice [le sacrifice pascal du Christ] pour fêter l’Ascension de ton Fils auprès de toi : que cet échange mystérieux nous fasse vivre avec le Christ ressuscité ».

Oui, il s’agit bien pour nous de “vivre avec le Christ ressuscité”.

Le pape saint Léon le Grand exprimait, lui aussi, cette même compréhension du mystère que nous célébrons : « Puisque l’Ascension du Christ est aussi la nôtre et que la gloire du chef [de la tête] fonde l’espérance du corps, exultons, frères bien-aimés, dans les sentiments d’une juste allégresse et réjouissons-nous dans une fervente action de grâces ».

Nous sommes profondément concernés par ce que la fête que nous célébrons en cet instant. “L’Ascension du Christ est aussi la nôtre”. Déjà nous sommes, en lui et avec lui, assis à la droite du Père.

La prière après la communion reprend cet “échange mystérieux” et nous invite à “vivre avec le Christ” : « Dieu qui nous donnes les biens du ciel alors que nous sommes encore sur la terre, mets en nos cœurs un grand désir de vivre avec le Christ, en qui notre nature humaine est déjà près de toi ».

La fête de l’Ascension s’est vraiment le lien entre le ciel et la terre. La “terre” est emportée au ciel et le ciel vient nous rejoindre. Cet “échange mystérieux” s’accomplit par la seule médiation du Christ Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Jésus nous donne son Corps et son Sang dans cette eucharistie ; ainsi il nous fait vivre de la vie trinitaire, et en même temps, le mystère que nous célébrons en ce jour nous rappelle que par son Ascension, notre nature humaine est déjà assumée en Dieu et que c’est là que nous sommes attendus par le Père. Nous avons à vivre selon cette réalité.

Écoutons la parole de l’apôtre Paul aux Colossiens : « Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d’en haut, non à celles de la terre. » (Col 3,1).

Nous sommes invités à poser notre regard sur le Christ assis auprès du Père ; nous sommes invités à le contempler pour découvrir peu à peu que là où est la tête, là aussi sont les membres. Déjà nous sommes auprès de Dieu et il nous faut vivre sur cette terre avec cette espérance de rejoindre un jour le Christ à la droite du Père.

Pour nous permettre de vivre cela, le Christ nous fait une promesse et une forte recommandation :

« Je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Demeurez dans la ville, jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une force venue d’en haut » (Lc 24, 49).

Jésus avait dit plus haut que ces disciples étaient ses “témoins” : témoins de sa mort et de sa résurrection, témoins de la conversion proclamée en son nom à toutes les nations (cf. Lc 24, 46-48). Mais après leur avoir confié une mission – “être ses témoins” – Jésus les invite d’abord à “demeurer” à Jérusalem, à rester, pour être revêtu de la force venue d’en haut.

Ce n’est pas nous, frères et sœurs, qui choisissons notre mission ou qui nous la donnons. Dieu doit toujours avoir l’initiative dans nos vies. La mission se reçoit de Lui car elle est le prolongement de la mission du Fils, vécue dans le mouvement de son Incarnation et de son Ascension.

Nous sommes donc envoyés en mission. Après avoir reçu notre mission, sachons prendre le temps d’invoquer l’Esprit Saint. “Demeurons” pour recevoir cette force venue d’en haut qui, seule, peut nous permettre d’accomplir la mission qui nous est confiée. Entre le temps de l’Ascension et celui de la Pentecôte, nous pouvons demander quotidiennement le don de l’Esprit Saint, pour nous, pour nos communautés, pour notre Église et pour le monde.

Oui, frères et sœurs, nous sommes déjà dans la joie, mais nous ne sommes pas encore parvenus au terme du voyage. Que l’Esprit soutienne notre espérance dans cette marche confiante ; qu’il nous garde dans la joie, pour qu’un jour elle soit complète "quand nous verrons le Christ tel qu’il est et qu’alors nous lui serons rendus semblables " (Cf. 1 Jn 3, 2).

Amen.

Fr. Didier-Marie Golay, ocd