Homélie dim.25° TO : une bonté déroutante

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques (année A) : Is 55, 6-9 ; Ps 144 (145) ; Ph 1, 20c-24.27a ; Mt 20, 1-16

« Jésus disait cette parabole : « le royaume des cieux est comparable au maître d’un domaine qui sortit au petit jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne ». » Alors que les situations évoquées dans les paraboles sont souvent invraisemblables, celle qui est présentée ici correspond à une situation sociologique que Jésus et ses disciples ont connue. A leur époque la vie est dure en Galilée. Les impôts pèsent lourdement ; à l’impôt au roi local, Hérode Antipas, s’ajoutent la redevance au Temple et l’impôt à Rome. Beaucoup de paysans pauvres sont des ouvriers qui au début du jour n’ont pas de travail assuré. Pas de lois sociales, pas de code du travail.

Or voici que ce matin-là, le maitre d’un domaine sort au petit jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne ; sans imposer son prix, il convient avec les ouvriers du salaire d’une pièce d’argent pour la journée, ce qui était le salaire habituel. Inhabituel par contre est son comportement dans la suite de la journée : il revient toutes les trois heures jusqu’à cinq heures du soir, c’est-à-dire une heure avant la fin du travail, et continue d’embaucher, s’intéressant aux ouvriers qui n’ont trouvé aucun employeur, les laissés pour compte. Si ce maitre de la vigne est certes riche, sa bonté est surtout déroutante. De nos jours il risquerait fort d’être dénoncé à l’inspection du travail pour inégalité de traitement. En fait son comportement a été juste : les salariés qui se sont présentés au long de la journée ont accepté le contrat de départ et personne ne les a forcés. Mais surtout il a été généreux envers chacun puisqu’il n’a pas été regardant sur le nombre d’heures travaillées. Il a embauché généreusement, se souciant que tous travaillent et ne restent pas oisifs. Au terme, ils ont tous reçu le salaire promis.

La parabole des ouvriers de la onzième heureEn fait, comme Jésus l’a dit explicitement, à travers la parabole il est surtout question du royaume de Dieu et de Dieu lui-même. Nous sommes ainsi appelés à corriger notre image de Dieu. Sa bonté se manifeste dépasser largement nos catégories et notre compréhension. Dans la figure du maitre du domaine, c’est Dieu en personne qui porte au quotidien le bien de notre âme. Il ne se fatigue pas d’aller vers nous afin que nous gardions toujours notre cœur orienté vers lui. S’il peut sembler nous surveiller et s’étonner que nous perdions parfois notre temps à des futilités qui ne mènent pas au vrai bonheur, il est là, veillant sur nous comme un Père aimant qui ne relâche pas son attention. C’est peut-être là que nous manquons de confiance en lui.

Sa bonté se manifeste encore dans son désir d’ouvrir largement les portes du Royaume à tous. Il n’opère aucune sélection sur la base des compétences ou d’un passé fiable : le maitre embauche sans vérifier si l’homme est compétent pour travailler à la vigne ou s’il sait se tenir à son poste. La seule condition est le consentement de celui qui répond à la proposition.

Dans sa bonté, Dieu a aussi le souci d’aider l’homme à ne pas s’installer à une place définitive qu’elle soit la première ou la dernière. Les premiers et les derniers arrivés n’ont pas une place qui octroierait un droit sur Dieu, une garantie sur ses dons. Ce donné a du relief à l’époque où est rédigé l’évangile de Matthieu, après l’an 70 et la destruction du Temple de Jérusalem : des païens et des pécheurs affluent dans les églises de Syrie et de Palestine au scandale du judaïsme des rabbins. Ils sont à accueillir. Aujourd’hui en France devant les problèmes complexes du travail où doivent coopérer le souci de justice et de protection des travailleurs et celui d’assurer la marche des entreprises, l’évangile demande de ne pas s’installer dans la position de celui qui sait, qui est mieux informé ou qui a plus le souci des autres.

La parabole offre encore un trait paradoxal. « Ton œil est-il mauvais parce que je suis bon » dit le maitre de la vigne à celui qui murmure contre son comportement. Sa bonté est une pierre d’achoppement puisqu’elle n’est pas comprise et est vécue comme une injustice. Ici la parabole nous rejoint dans notre humanité blessée. Une humanité qui a perdu le contact avec Dieu et, par le fait même, se laisse habiter par la passion de l’envie, l’œil devenant mauvais, comme si ce que Dieu donnait à l’un était retiré aux autres ; comme si les dons, l’amour, la reconnaissance octroyés aux autres n’étaient pas pour moi. Ce qui revient à fabriquer une image de Dieu à l’image de l’homme qui est limité dans ses ressources. Or la bonté de Dieu est générosité infinie. Si Jésus dans la parabole pointe ce trait humain, c’est pour nous appeler à élargir l’espace de notre cœur, pour convertir notre image de Dieu dont la bonté n’est pas une super-bonté humaine, qui se caractériserait par un plus quantitatif.

« Ton œil est-il mauvais parce que je suis bon. » La bonté divine relève du donné de la foi et non d’une évidence sensible. Seule la foi peut nous la révéler car en elle-même elle a un trait qui nous est incompréhensible : elle est inconditionnelle et ne dépend pas de notre comportement plus ou moins fidèle. Elle nous est offerte. Pour l’expérimenter, l’ouvrier de la dernière heure doit oser faire confiance et se mettre au travail. Que l’Esprit nous donne d’oser croire a la bonté de Dieu sans restriction de pensée. Dans les temps difficiles qui sont les nôtres actuellement, comme en les temps de paix, Dieu nous appelle à travailler à la vigne du Royaume, en nous prenant tels que nous sommes et en nous offrant toujours de participer à sa joie.

fr. Dominique Sterckx - (Couvent de Paris)