Homélie du 27° dimanche du T.O (5 octobre) : porter du fruit

donnée à la basilique de Lisieux (pélerinage de la famille du Carmel)

5 Octobre 2014 – Basilique de Lisieux – Pèlerinage de la Famille du Carmel

Lectures (27e dimanche A) : Is 5, 1-7 ; Ps 79, 9-10, 13-14, 15-16a, 19-20 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43

La parabole des vignerons meurtriers constitue notre programme de réflexion en ce Jour du Seigneur, où nous annonçons sa mort et proclamons sa résurrection. Parmi les Livres de l’Ancien Testament où le symbole de la vigne et du vin est très présent, il y a le Cantique des Cantiques, un recueil de chants d’amour qui fête la joie de l’homme et de la femme se donnant l’un à l’autre. « Qu’il me donne les baisers de sa bouche : meilleures que le vin sont tes amours ! ». Le bien-aimé chante le désir de la bien-aimée : « Ah ! Que tu es belle ! Que tu es douce, amour, en tes caresses ! … Tes seins, qu’ils soient comme des grappes de raisins, ton haleine, comme une odeur de pomme, ta bouche, un vin exquis.  » La bien-aimée l’invite à sortir le matin dans les vignes pour l’amour : « Je suis à mon bien-aimé : vers moi, monte son désir. Viens, mon bien-aimé… Nous sortirons dans les champs, nous passerons la nuit dans la campagne. Au matin, nous irons dans les vignes. Là, je t’offrirai mes amours… Toutes les délices, les nouvelles comme les anciennes, mon bien-aimé, je les ai gardées pour toi. » Tout le cantique des cantiques est en incessants déplacements des corps et des désirs. L’amour lui-même n’est-il pas cet incessant déplacement ?

On trouve d’autres chants d’amour dans la Bible. Le chant du bien-aimé à sa vigne, la première lecture tirée du prophète Isaïe, en est un bel exemple. A sa vigne, au peuple qu’il s’est choisi, Dieu réserve les mêmes soins qu’un époux fidèle prodigue à son épouse. Ce chant populaire est situé dans le contexte de la vendange en automne. Le bien-aimé se plaint de sa vigne : il attendait de bons raisins et elle ne lui en a donné que des mauvais. « La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit, et voici le crime ; il en attendait la justice, et voici les cris.  » Les auditeurs de Jésus étaient sans doute familiers de ce petit chef-d’œuvre de la poésie juive.

L’image de la vigne et celle des noces décrivent donc le projet du salut et se présentent comme une allégorie de l’alliance de Dieu avec son peuple. Dans l’évangile, Jésus reprend le cantique d’Isaïe, mais l’adapte à ses auditeurs et à la nouvelle heure de l’histoire du salut. L’accent n’est pas tant mis sur la vigne que sur les vignerons. Les « serviteurs » du maître viennent, en son nom, recueillir les « fruits » de la vigne. Mais « les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. » Comment ne pas penser aux épreuves du peuple élu qui célébrait hier le Jour du Pardon et au sort réservé aux prophètes envoyés par Dieu ? A la fin, le propriétaire de la vigne fait une dernière tentative : il envoie son propre fils, convaincu que lui, au moins, ils l’écouteront. C’est le contraire qui arrive : les vignerons le tuent justement parce qu’il est le fils, autrement dit l’héritier, convaincus de pouvoir ainsi prendre facilement possession de la vigne.

vigneLe cantique d’Isaïe dénonçait la violation de la justice sociale. La parabole de Jésus va plus loin et montre comment le mépris de la justice sociale se transforme en mépris envers Dieu qui a donné cette loi. Ce n’est pas la simple désobéissance à un précepte de Dieu, c’est le rejet de Dieu lui-même : apparaît le mystère de la Croix. La page évangélique dénonce notre manière de penser et d’agir. Elle n’évoque pas seulement l’« heure » du Christ, du mystère de la Croix à ce moment-là, mais aussi celui de la présence de la Croix dans tous les temps, en notre temps. Jésus nous parle du refus de Dieu, de son rejet. Quel en est le fruit ? En se débarrassant de Dieu, l’homme croit pouvoir faire ce qui lui plaît et se présenter comme seule mesure de lui-même et de sa propre action. Mais, quand l’homme élimine Dieu de son propre horizon, quand l’homme déclare Dieu « mort », est-il vraiment plus heureux ? Devient-il vraiment plus libre ? Quand les hommes se proclament propriétaires absolus d’eux-mêmes et uniques maîtres de la création, peuvent-ils vraiment construire une société où règnent la liberté, la justice et la paix ? N’arrive-t-il pas plutôt - comme nous le démontre amplement la chronique quotidienne - que s’étendent l’arbitraire du pouvoir, les intérêts égoïstes, l’injustice et l’exploitation, la violence dans chacune de ses expressions ? L’homme du ressentiment déchaine la violence, la haine de soi produit une société de l’exclusion. Le rejet de Dieu, l’oubli de la vie et la violation de l’amour produisent la barbarie.

A la fin, l’homme se retrouve plus seul et la société plus divisée et désorientée. Mais la haine s’avance rarement à visage découvert. Elle réalise son dessein meurtrier en s’assurant la collaboration de ces forces obscures que sont la peur, la lâcheté, l’ambition, le mépris. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus n’a pas été directement confrontée avec la haine mais elle a su discerner et dresser l’inventaire de ce qui peut menacer l’existence d’une communauté de moniales. Dans une pièce de théâtre intitulée le Triomphe de l’humilité, elle dénonce l’orgueil, l’indépendance et la propre volonté. De nos jours, le pape François dresse un diagnostic sans concession d’une culture qu’il nomme la culture du déchet. Il écrit dans la Joie de l’Évangile : « Il ne s’agit plus simplement du phénomène de l’exploitation et de l’oppression, mais il s’agit de quelque chose de nouveau : les exclus ne sont pas des exploités, mais des déchets, des restes. » (EG 54)

Mais les paroles de Jésus contiennent une promesse : la vigne ne sera pas détruite. « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle » (v.22). La mort du Fils, la mort de Jésus n’est pas la défaite de Dieu. Ce qui semblait justement être une défaite totale, marquera le début d’une nouvelle victoire. A sa passion douloureuse et à sa mort sur la croix succédera la gloire de sa résurrection. « Le royaume de Dieu sera donné à un peuple qui lui fera produire son fruit  ». Ce qui revient le plus fortement tout au long de cette parabole, c’est la nécessité de porter des fruits. La vocation de l’Église, la vocation de la famille chrétienne, la vocation des pasteurs et des religieux, c’est de produire les fruits du Royaume de Dieu. Cela nous concerne tous. Nous n’avons pas reçu le message évangélique pour notre satisfaction personnelle. Nous l’avons reçu pour que nous portions des fruits – le droit et la justice selon le texte d’Isaïe, la confiance, la sérénité et l’hospitalité selon saint Paul. « Tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges, tout cela, prenez-le en compte, mettez-le en pratique.  »

Comment ne pas faire écho à ces paroles de l’apôtre en écoutant l’enseignement de sainte Thérèse d’Avila dans le dernier chapitre de son livre « le chemin de perfection  » (c’est-à-dire le chemin de l’amour parfait, de l’amour accompli). « Ceux qui aiment vraiment Dieu aiment tout ce qui est bon. Ils cherchent et veulent tout ce qui est bon. Ils félicitent tout ce qui est bon. Ils vont toujours avec tous ceux qui sont bons. Ils les soutiennent et les défendent. Ils n’aiment que la vérité et les choses qui sont dignes d’être aimées. Est-ce que celui qui aime vraiment Dieu aime aussi les choses sans valeur ? A votre avis est-ce possible ? Ce n’est pas possible. Celui qui aime vraiment Dieu ne recherche pas les richesses, ni les choses du monde, ni les plaisirs ni les honneurs, il n’aime pas les disputes ni l’envie. Il agit ainsi parce qu’il désire uniquement faire plaisir à Celui qu’il aime. Il désire à en mourir d’être aimé de lui, il passe sa vie à chercher comment lui plaire encore davantage. Quand l’amour de Dieu est véritable, peut-il se cacher ? Oh c’est impossible… Cet amour pour Dieu peut être faible ou fort, mais quand il est vrai, on le reconnaît toujours.  »

Puissions-nous être de bons ouvriers dans la vigne du Seigneur pour réaliser ensemble au service de l’humanité ce que le futur bienheureux Paul VI appelait de ses vœux à la fin de l’Année sainte 1975, la civilisation de l’amour, la civilisation animée par l’amour, « comprenant par civilisation ce complexe de conditions morales, civiles, économiques qui assurent à la vie humaine sa meilleure possibilité d’existence, sa raisonnable plénitude, son heureux destin éternel. Hélas ! ce n’est pas un seul malheur qui pèse sur l’existence humaine : et nous qui rêvions pour elle d’un climat de dignité et de bien-être, nous nous trouvons sur le champ obligés de faire un diagnostic, assez vaste et assez complexe, qui révèle douleurs, désordres, périls, auxquels nous ne saurions rester indifférent. Adressons-nous à nous-mêmes, immédiatement, une question : et si c’était là notre destin de nous déclarer « médecin » de cette civilisation à laquelle nous songeons, la civilisation de l’amour ? Notre premier devoir est précisément ceci : nous consacrer aux soins, au réconfort, à l’assistance, même en nous sacrifiant si c’est nécessaire, pour le bien de cette humanité que nous voudrions voir digne et heureuse ; et s’il en était ainsi, notre programme ne serait-il pas bien orienté ? » Amen.

fr. Philippe Hugelé

Photos du Pèlerinage du Carmel à Lisieux