Homélie du Vendredi Saint

donnée au couvent de Paris

Vendredi Saint : Isaïe 52, 13-15 ; 53, 1-12

Chagall crucifix blche zoom Nous célébrons en ce jour la Passion du Seigneur. Célébrer la Passion du Seigneur, ce n’est pas se faire violence une fois par an pour aller assister passivement à un spectacle tragique. Ce n’est pas non plus commémorer la mort d’un ami qui était ‘un type formidable’. C’est beaucoup plus que cela. Célébrer la Passion du Seigneur, c’est essentiellement vivre une conversion ; une conversion semblable au retournement de la foule dans notre 1re lecture, dans ce 4e chant du Serviteur composé au moins 5 siècles avant Jésus-Christ.

Cette foule anonyme livre en effet son témoignage en parlant en « nous » : elle évoque le lynchage et la condamnation à mort d’un anonyme que Dieu appelle « mon serviteur ». La foule pensait que cet homme défiguré était un pauvre type de plus, un étranger bien différent et extérieur à leurs vies. Elle se situait donc à distance ou de haut, gênée devant ce spectacle embarrassant et cherchant à ne pas trop s’y impliquer, même si le spectacle était consternant. Rien de neuf donc, jusqu’au moment où la lumière de Dieu s’engouffre dans leurs cœurs et que leurs yeux s’ouvrent enfin. Ce retournement soudain de regard, cette conversion sont exprimés en quelques mots : « Pourtant c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. » En d’autres termes : ce que vit cet homme a quelque chose à voir avec nos propres vies. Et même, il porte une responsabilité qui n’est pas la sienne, mais la nôtre. Oui, cet homme, c’est déjà un peu l’Agneau de Dieu qui porte le péché du monde, qui le porte pour le supprimer …

Une jeune fille me disait la semaine dernière : « pendant les fêtes pascales, je cherche à ne plus penser à moi et à m’occuper de Jésus. Je ne veux pas lui parler de mes problèmes, j’aurais l’impression de lui en rajouter sur les épaules, lui qui souffre tant. » Cette parole est touchante et est le signe d’une délicate amitié avec le Seigneur. Pourtant si nous venons célébrer la Passion de Jésus, ce n’est pas simplement à la manière dont on va consoler un ami. De consolateurs, Jésus n’en a presque pas eu et il n’en a pas besoin aujourd’hui. Ce qu’il veut, c’est que nous comprenions nous aussi, comme la foule, que ce sont nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé ; ce qu’il veut, c’est que nous fassions le lien entre sa vie et notre vie. Inutile donc de penser que nous allons lui en rajouter par nos problèmes : au contraire, notre conversion, c’est de reconnaître que nous sommes impliqués dans la Passion de Jésus. C’est pour nous que le Christ a souffert (1P 2,21). Sa Passion, c’est sa Passion d’Amour pour nous, pour chacun et chacune.

Frères et sœurs, en fait, nous sommes exactement dans la posture de Pierre hier soir : laisserons-nous le Seigneur nous laver les pieds ? allons-nous enfin lui présenter tous nos fardeaux et nos péchés en reconnaissant qu’il les a déjà portés par anticipation ? Célébrer la Passion du Seigneur, au fond, c’est se laisser sauver par Jésus. Quand nous allons venir en procession dans quelques instants pour vénérer la Croix de Jésus, ouvrons notre cœur et déposons au pied de la Croix ce qui nous empêche d’accueillir son amour. Alors la Passion d’Amour de Jésus ne sera pas vaine pour nous. Alors, oui, cette année, nous aurons pleinement célébré la Passion du Seigneur.

fr. Jean-Alexandre de l’Agneau o.c.d.