Interview du père Jacques, carme et éducateur

(Florilège de textes présenté sous forme d’une interview)

  • Lucien Bunel, toi jeune prêtre, tu cherches ton équilibre humain et ton épanouissement spirituel ailleurs que dans cet apostolat multiforme pourtant couronné de succès. Pourquoi ?

« Il restera entre ma sortie du grand Séminaire et mon entrée au cloître une page d‘ombre. Que vaut-elle ? Qu‘ai-je fait ? J‘ai beaucoup couru, parlé, confessé, j‘ai essayé à certains moments de donner Dieu aux âmes, mais je mettais tellement d‘orgueil dans tout cela que j‘ignore totalement ce que ces années ont pu valoir devant le bon Dieu. Je ne cherche même pas à le savoir. Je demande pardon au bon Dieu et c‘est tout. Maintenant : En avant ! » (Lettre du 22 septembre 1931 au Carmel du Havre)

  • Ton cœur reste assoiffé. Comme jeune soldat à Montlignon, tu rêvais de devenir trappiste. Comme jeune prêtre du Havre, tu découvres peu à peu le Carmel masculin à travers tes sœurs carmélites du Havre. Mais la montée vers le Carmel est rude et décapante. Après trois années de douloureuse attente, imposées par ton évêque, tu deviens enfin carme des pieds à la tête en cette véritable patrie de l‘Absolu qu‘est l‘Ordre du Carmel. Tu reçois le nom de Jacques de Jésus. L‘histoire de ta vocation est bel et bien une lutte pour la vie, la vraie vie.

« Vivre. Vivre d‘une plénitude de vie, vivre d‘un infini de vie ! Tout en l‘homme crie ce cri : son corps, son âme, son cœur, son intelligence. Chaque fibre de son être, si humble soit-elle, aspire à la vie. Plus il boit la vie, plus l‘homme a soif de vivre. Manger de la vie, en manger à pleine bouche. Pour ce mendiant de vie qu‘est l‘homme, un seul problème : trouver la source de la vie. Et il cherche… » (Notes intimes).

  • Confronté à ce désir de vie, qu‘es-tu venu chercher au Carmel ?

« Le Carmel est une communauté d’êtres qui montrent le Bon Dieu aux autres humains. On ne s’y retire pas par lassitude, pour connaître la tranquillité, pour vivre bourgeoisement, pour fuir les fatigues d’un foyer à diriger pour connaître une vie plus commode ; on s’y retire parce qu’on est assoiffé de Dieu, parce qu’on désire tellement trouver Dieu, montrer Dieu au monde entier » (Retraite au Carmel de Pontoise en septembre 1943).

  • Est-ce que les hommes d‘aujourd‘hui comprennent ce choix de vie ?

« Laissons le monde se tromper sur notre compte. Laissons-le nous accuser, dans son ignorance, de lâcheté ou d’égoïsme. Il peut nous croire venus au monastère pour fuir la besogne, l’accablante besogne qui pèse actuellement sur tout Apôtre fixé au milieu de la foule. Mais tout de même la réalité est différente. Non ! ce n’est pas la peur de l’effort, ce n’est pas le refus de travailler, ce n’est pas l’affreux égoïsme spirituel qui nous ont jetés à l’abri derrière ces murs. N’est-ce pas plutôt la soif, l’ardente soif d’aimer Dieu à la folie, et le désir intense de lui sauver des âmes, d’innombrables âmes, la foule des âmes que nous n’aurions pu atteindre dans le monde et qu’invisiblement nous transformons par notre prière. Nous sommes donc bien nous aussi, et plus que ceux qui sont restés dans la mêlée, des conquérants, des sauveurs » (Homélie du 3 janvier 1932 à Lille).

  • Explique-nous l‘idéal du Carmel…

« Le Carmel, c’est vivre en solitude avec Dieu, dans un contact intime avec Lui ; puis quitter son cloître pour aller Le porter aux âmes, Le faire connaître et aimer…. Et revenir ensuite se plonger dans la retraite, afin de se retremper dans l’oraison : c’est là ce qui m’attire ! » (Lettre du 24 août 1927)

  • Se retremper dans l’oraison. L’oraison ? C’est quoi au juste ?

« L’oraison, voilà la marque particulière du Carmel. L’oraison, c’est le cœur à cœur avec Dieu : c’est la prière vivante, la vraie prière, la prière où les lèvres se taisent parce que le cœur plein d’amour en son langage de silence expressif laisse passer toute sa tendresse pour Dieu. L’oraison, c’est le cœur qui touche Dieu, qui se blottit en Dieu, qui étreint Dieu, qui aime éperdument son Dieu. C’est avec Dieu l’échange d’un substantiel regard de tendresse » (Notes intimes).

  • Tu quittes donc un monde de relations pour un style de vie dont tu ignores les défis, les enjeux. Tu sais ce que tu quittes, le cœur déchiré, sans pour autant savoir ce que tu vas découvrir dans cette communauté de frères.

« Que de beaux raisonnememts me venaient à l‘esprit pour me persuader que je devais rester au milieu des enfants et des œuvres où je réussissais ! Puis ce furent les appréhensions de ma vieille carcasse devant les obligations de la vie monastique, et tout cela assaisonné des refrains d‘innombrables gens qui me désavouaient de façon parfois violente » (Lettre du 24 avril 1932 à Jacques Lefèvre).

« Je puis t‘en parler ! J‘ai tant souffert en laissant toutes les âmes que j‘aimais, je suis entré ici, portant caché en moi une tempête bien pénible. J‘ai essayé du mieux que j‘ai pu d‘aller de l‘avant quand même, parce que je savais que Dieu me voulait là, et tout s‘est apaisé » (Lettre du 14 décembre 1931 à Jacques Lefèvre).

  • Père Jacques, en entrant au Carmel, Dieu te demande de renoncer au don qu‘il a lui-même semé en toi. Tu laisses derrière toi ta vocation première d‘éducateur. Dire oui à cette mort-là est sans doute la plus belle réponse que tu donnes à Dieu. Mais les chemins de Dieu ne sont pas nos chemins. À peine enraciné dans l’Ordre, voilà que celui-ci, par la voix des supérieurs, te confie la création et la direction d’un collège. La fondation du Petit-Collège d‘Avon est pour toi à la fois un accomplissement et un sacrifice. Accomplissement pour l‘éducateur que tu es et que tu restes, renoncement pour le carme que tu demeures.

« Tant de choses se présentent dans la vie d‘un pauvre moine arraché à sa solitude, et chargé d‘organiser solidement une maison d‘éducation » (Lettre du 26 mai 1934 au Carmel du Havre).

« Je me vois très démuni, très incapable devant la tâche que l‘on m‘a confiée. Mon seul recours est d‘attendre tout de Dieu » (Lettre du 18 mai 1934 au Carmel du Havre).

  • Les débuts sont difficiles pour toi. C’est une véritable création : tu pars de rien pour donner une « âme » à cette maison caractérisée par un véritable esprit de famille fait de simplicité et de confiance. Te voilà donc replongé parmi les jeunes que tu aimes. Que dis-tu des jeunes, de leurs aspirations profondes ?

« Les jeunes se lèvent et devant la misère de la vie qu‘on a servi à leur pères pendant des générations, ne veulent plus de ces ersatz, mais veulent de la vie vraie, de la vie substantielle, de la vie forte, de la vie qui coule en eux, rassasiante et exaltante. Les jeunes veulent vivre l‘essentiel de la vie pas les à-côtés, pas les semblants de la vie » (Notes intimes).

  • En un temps record, tu as us mettre sur pied un « collège moderne, avec eau, gaz, électricité et…le Père Jacques à tous les étages ». Tu es l’âme de la maison. Tu travailles et tu fais travailler. Sans compter, tu es à tous, tu te donnes à tous.

« L’éducation exige, pour être fructueuse, bon nombre de conditions que l’on peut résumer ainsi : savoir ce que l’on veut, savoir ce que l’on peut, savoir créer un milieu approprié » (« En Famille », N° 1, janvier 1935).

  • Quel est le but de toute éducation pour toi ?

« Un Petit-Collège chez les Carmes peut-il servir à autre chose que de former des saints ? Le Collège Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus n’a pas d’autre ambition. Ce n’est pas à dire qu’il entend négliger la formation humaine de ses élèves. Mais ce que le Petit-Collège poursuit avant tout, c’est l’Unique Nécessaire. Tout se fera d’ailleurs dans la joie et la spontanéité de la jeunesse et non par une contrainte de surface. La vie de famille que tout évoque au Collège ne doit-elle pas être un des éléments qui favoriseront le plus cette formation ? Joie dans l’effort, joie dans le travail, joie dans l’ameublement, joie partout pour répondre au trop grand amour dont le Christ nous a tous aimés » (Discours d’inauguration du Petit-Collège d’Avon, 11 octobre 1934).

  • À tes yeux, quelle est la tâche de l’éducateur ?

« L’œuvre de l’éducation est une œuvre d’art. Être éducateur, c’est être tellement maître de soi et s’imposer si fortement par sa seule force d’âme intime, profonde et paisible qu’on n’ait jamais à punir autrement que par un mot ou un regard ; c’est parler des yeux et du geste beaucoup plus que des lèvres (« En Famille » N° 7, Juillet 1936).

  • On dirait aujourd’hui que le jeune a besoin d’adultes-repères pour se construire ?

« Le rôle de l’éducateur près de l’enfant qui apprend son métier d’homme est singulièrement éclairé à la lumière de ces vérités : il doit déblayer et il doit éveiller. Déblayer dans les facultés sensibles et spirituelles tout ce qui pousse de désordonné : en un mot, nettoyer le passé. Éveiller, pour le fortifier ensuite, les sourdes possibilités de droiture, de loyauté, de générosité, d’idéal, c’est-à-dire préparer l’avenir » (« Former des hommes »).

« Il est aussi celui qui veut, qui sait où il va et qui veut ce qu’il sait. Il a le coup d’œil clair et la résolution tenace » (« Pour l’éducation des enfants de Dieu »).

  • Ce qui frappe, c’est ton élan, ton ardeur, le mouvement de vie que tu suscites autour de toi. À ton contact l’enthousiasme se transmet comme par osmose. Quel est sont tes grandes convictions en matière d’éducation ?

« Former des hommes, former des hommes libres, former des saints. »

  • Ces trois mots en disent long. Explique-nous ce triple objectif !

« Ce que nous voulons former ce sont des hommes. Un homme c’est un chaînon au sein d’une longue succession. Un homme c’est un gardien : gardien d’un dépôt sacré qui, depuis des siècles, se transmet de mains en mains. Un homme c’est le résumé d’un passé et c’est la source d’un avenir. Du passé, il reçoit, à l’avenir il donne » (« Former des hommes »)

  • Former un homme, n’est-ce pas lui dire : « Lève-toi, avance ! » plutôt que de lui répéter : « Tu n’y arriveras jamais ! » C’est croire en lui jusqu’au bout !

« C’est enrichir, développer, fortifier, affiner son patrimoine de facultés spirituelles. C’est ouvrir largement son intelligence sur le monde, sur l’enchantement du vaste monde tout peuplé de beauté. C’est former sa volonté, en l’enthousiasmant pour les plus nobles tâches » (« En Famille », N° 2 avril 1935).

  • Tu as dit aussi qu’il faut former des hommes libres. En quoi consiste cette liberté de l’enfant ?

« L’éducation consiste à apprendre à l’enfant à se passer de ses éducateurs, à savoir vite et bien utiliser sa liberté, à découvrir comment on se regarde vivre, comment on se juge, selon ce qu’on est aux yeux de Dieu. Ne pas lui boucher l’horizon de la vie en marchant constamment devant lui. Le laisser au contraire aller lui-même de l’avant, le suivre en n’intervenant que discrètement et quand cela en vaut la peine, et toujours avec tact et affection » (« En Famille », N° 10, avril 1937).

  • Quelle confiance en l’enfant que la tienne, Père Jacques ! Quelle exigence d’effacement pour l’éducateur que tu es ! Quelle voie largement ouverte vers la sainteté par ce passage de la porte étroite qui s’appelle liberté !

« L’éducation vraie vise à « libérer » progressivement l’enfant jusqu’à le faire participer aussi largement que possible à la souveraine liberté de Dieu. Or sainteté et liberté vont de pair » (« En Famille », N° 3, juillet 1935).

« C’est peu d’avoir des élèves, il faut en faire des saints, et Dieu seul peut le faire et nous, éviter d’être des obstacles à l’œuvre de Dieu » (Lettre du 26 mai 1934 au Carmel du Havre).

  • Qu’est-ce que la sainteté pour toi ? Est-elle une juste vision de l’homme ?

« Qu’on ne s’y méprenne pas : la sainteté, bien mieux que l’art ou le génie, est l’épanouissement de notre personnalité. Seuls les saints sont réellement libres. Sainteté et liberté vont de pair, en effet, et il nous faut en prendre conscience. »

« La sainteté est une liberté faite de maîtrise de soi sous la seule dépendance de Dieu » (« En Famille » N°9, janvier 1937).

« Les plus belles fleurs de l’humanité ne sont pas faites des conquérants ou des savants. La fine fleur de l’humanité, c’est le peuple des saints. (…) Former des saints, tel est donc le but dernier que doit poursuivre tout éducateur qui veut faire œuvre profonde et définitive » (« En Famille » N°2, avril 1935).

  • Une autre forme d‘approche de Dieu pour toi consiste dans le travail de l‘intelligence. Toujours tu orientes les êtres vers le beau, dans l‘expression artistique comme dans la culture intellectuelle. Tu transmets cette passion de lecture et de culture à tous les jeunes que tu guides sur le chemin de la vie.

« Voyez-vous, ce désir de culture intellectuelle, cette soif de savoir, c‘est une forme très belle de religion et de prière » (Lettre du 3 avril 1941).

  • Il n’existe donc pas d’éducation en série. Chaque enfant est un être à part, un être unique.

« Plus que l’adulte, mûri et durci par l’expérience de la vie, l’enfant doit être pris au sérieux. Il mérite qu’on se penche attentivement sur lui, qu’on écoute parler son intelligence et qu’on réponde fidèlement et exactement à tous ses « pourquoi » et ses « comment », qu’on éclaire sa volonté en lui expliquant avec douceur et patience la raison des ordres qu’on lui impose et des défenses qu’on lui fait, qu’on manie enfin avec un soin et un tact minutieux sa frêle et si délicate sensibilité. Car l’enfant a le droit d’être traité, non seulement en personne humaine, mais en personne qui débute son expérience, qui entre dans la vie, qui fait son apprentissage de créature intelligente et libre. (…) L’enfant a encore le droit d’être pris tel qu’il est, avec sa santé forte ou fragile, son équilibre ou ses déficiences glandulaires, son amour du jeu ou du travail, ses moyens d’études développés ou restreints, bref non pas tel qu’il devrait être ou qu’on souhaiterait qu’il fût, mais tel que ses parents l’ont produit à la vie » (« En Famille » N°10, avril 1937).

  • La guerre éclate le 3 septembre 1939. Père Jacques, toi, tu es mobilisé dans l‘Est. Cette « drôle de guerre » te révèle à toi-même. Pour les artilleurs de ta batterie tu as « un cœur de mère ». Envers ces hommes arrachés à leur foyer, ayant l‘impression de perdre leur temps en jouant à la guerre, tu continues ton métier d‘éducateur en occupant leur esprit et leur cœur. Tu fais de la batterie une grande famille et crée même un journal « Central-Écoute ».
    En novembre 1940, tu retournes au Petit-Collège d‘Avon. Ta vie d‘éducateur reprend. En tant que directeur d‘avant 1939 tu aurais pu avoir comme slogan : « Confiance et liberté », après 1940 tu préfères dire : « Culture et volonté ». Aux grands tu inculques le souci de vivre intensément chaque instant sans perdre du temps dans l‘oisiveté, le sens de la difficulté et la soif d‘une vie rude.

« Ce n‘est pas en accomplissant de grandes choses que vous aurez du caractère. Forgez-vous la volonté par de petites contraintes journalières. »

  • Ce principe pédagogique est le tien depuis longtemps et le restera aussi lorsque l’étau se resserre autour de toi car depuis des mois, la Gestapo a commencé sa besogne de destruction.
  • Au milieu de cette existence donnée, un souci te hante intérieurement :

« … je vous supplie de prier beaucoup pour que mon sacerdoce rayonne. Si souvent, intérieurement, je souffre de constater l‘immense marge qui existe entre l‘idéal et la réalité ! Je ne m‘en laisse pas accabler, je ne veux pas m‘en laisser accabler. »

  • Après la défaite de l’armée française durant la « drôle de guerre », avec l’accord de ton supérieur, tu entres dans la Résistance. Les faits réels sont là que tu ne peux admettre à aucun prix : la zone occupée depuis mai 1942, le port obligatoire de l’étoile jaune qui privent du droit de vie tous ces hommes, ces femmes et ces enfants qui comptent trois ascendants d’origine juive.
    Pendant des mois, tu vas trouver des cachettes dans des familles pour des jeunes recherchés par les Allemands. Pendant des mois tu vas équiper de faux papiers de nombreux réfractaires au travail obligatoire en Allemagne. Pendant des mois tu vas fournir des pistes menant au maquis à ceux qui veulent se battre ou des relais vers l’Espagne.
    Le reflet le plus visible de ton action souterraine de résistance à l’idéologie nazie, la partie émergée de l’iceberg, c’est l’hébergement des trois enfants juifs au Petit-Collège d’Avon au cours de l’année scolaire 1942- 1943. En toute lucidité tu sais que tu peux être dénoncé et tu le seras effectivement par l’un des tiens. Quelques jours avant ton arrestation, tu disais le plus tranquillement du monde à un élève :

« Je sais que je vais être arrêté incessamment, dites-le à votre père. »

  • L’avant-veille de ton arrestation, tu écris à ton frère René :

« Il est fort probable qu’avant peu des événements très graves se passent à mon sujet. Si je suis fusillé, réjouissez-vous, car j’aurais réalisé mon idéal : donner ma vie pour ceux qui souffrent » (Lettre du 13 janvier 1944).

  • La journée du 15 janvier 1944, commence dans le calme routinier d’une journée de collège lorsque des bruits de botte dans les couloirs donnent l’alerte. Policiers nazis munis d’un plan des locaux, du nom des enfants et de l’horaire exact arrivent en force et bouclent le Collège. Ils savent exactement ce qu’ils doivent faire. Ils vont directement dans les classes où se trouvent les trois enfants juifs. Père Jacques toi-même es arrêté au milieu du cours de français que tu donnais aux grands élèves. Les enfants avec les professeurs sont rassemblés dans la cour, pour un interminable appel. Les Allemands sont partout, le collège est mis sous scellés. Les trois petits juifs, terrorisés, encadrés de nazis, quittent le collège. Quelques semaines plus tard ils mourront dans la chambre à gaz d’Auschwitz. Lorsque tu apparais en haut de l’escalier entre deux hommes de la Gestapo, un béret brun sur la tête, une valise à la main, calme, serein et souriant, tu regardes les enfants, tu t’arrêtes en haut du perron et tu leur cries :

« Au revoir, les enfants, à bientôt ! Continuez sans moi ! »

  • À partir du 15 janvier 1944 jusqu’au 2 juin 1945, les stations du chemin de croix du Père Jacques s’appellent Fontainebleau, Compiègne (en France), Sarrebruck (en Allemagne), Mauthausen, Gusen, Linz (en Autriche).

Le Père Jacques découvrira un « cloître à ses propres dimensions ».

  • Tous ses engagements antérieurs trouvent leur accomplissement dans les camps de l‘horreur. Ce qu‘il a été, il l‘est pleinement : frère, ami, prêtre, infirmier, éducateur, rassembleur, apôtre, homme de prière.
    Toutes les facettes de son être se cristallisent en une seule : il est l‘homme qui rayonne Dieu parce qu‘il n‘a qu‘un seul tourment : sauver l‘homme.
    Dans la prison de Fontainebleau, le Père Jacques naît à son véritable apostolat de sa vie de déporté. Avec passion il se lance dans cette nouvelle voie que, selon lui, Dieu lui trace.

« Il faut des prêtres dans les prisons, si vous saviez… ! »

  • À un compagnon de captivité, il confie, alors qu‘il serait encore possible de le libérer :

« Je ne veux pas partir, il y a trop de malheureux, trop de souffrances, je le sens, il faut que je reste. Pauvre Charles, toi, tu as de la famille, moi je suis sans attache, c’est mon métier de souffrir… Pourvu qu’ils me laissent ma bure et mon autel. »

  • Le 6 mars 1944, avec une trentaine de prisonniers, il est amené en camion vers le camp de Royal Lieu, près de Compiègne. Il organise des réunions de prière et des conférences pour tous, catholiques et communistes.

« Cela ne m’intéresse pas de ne rencontrer que des chrétiens. Ce sont les autres que je veux rencontrer. »

  • Les communistes applaudissent frénétiquement ce religieux juché sur un tabouret. Il est alors classé dans la catégorie N.N.(Nacht und Nebel), ces deux initiales qui indiquent l’anonymat définitif auquel les nazis vouaient ceux qu’il fallait faire disparaître à tout prix.
  • Pour le faire disparaître, le Père Jacques est alors transféré dans le camp de représailles de Neue-Breme près de Sarrebrück, le camp de mort d’où personne ne devait sortir vivant. Là c’est l’horreur qui défie toute imagination et la torture sadique : procession infernale autour d’un bassin durant de longues heures, promenade sur les murets chargé d’une poutre de six mètres sur l’épaule, complètement nu, interdiction de parler. Le Père Jacques fait un travail surhumain au block d’infirmerie où les malades étaient abandonnés sans nourriture et sans soins, malgré les coups dont il est gratifié journellement.
  • Après trois semaines, il est déporté dans un autre monde de baraques peuplés d’une multitude de misérables, au camp de Mauthausen en Autriche, puis au camp de Gusen, l’un des camps satellites de Mauthausen. On lui arrache son habit de carme, qu’il ne revêtira qu’après sa mort, et il endosse la tenue rayée des bagnards. Le Père Jacques ne baisse pas les bras. Il donne tout : sa nourriture déjà insuffisante, son temps, son sommeil, son écoute.
  • Il se donne lui-même jusqu’au bout, à l’image du Christ.