Joseph et le mystère du Père

article paru dans le Lien Fraternel n°66 - Printemps 2006

Le climat de silence et de profonde contemplation qui accompagne la figure de Joseph explique que la Carmel, et particulièrement Thérèse d’Avila l’ait choisi pour guide et patron : « Que celui qui n’a pas de maître dans l’oraison prenne ce glorieux saint pour guide, il ne risquera pas de s’égarer. » (Vie ch.6)

Ce silence « imprégné de contemplation du mystère de Dieu, dans une attitude de totale disponibilité à la volonté divine » (Jean-Paul II) révèle d’une manière spéciale le profil intérieur de Joseph « dans son insondable vie intérieure, d’où… découlent pour lui la logique et la force propres aux âmes simples et transparentes… » (Paul VI). Aujourd’hui, une nouvelle exhortation de Benoît XVI s’adresse tout particulièrement à nous, membres du Carmel : « Laissons-nous ’contaminer’ par le silence de saint Joseph. »

2Un dévoilement progressif2

Rares sont ceux qui entrent dans le mystère de saint Joseph : Joseph ne dit rien, et la Bible parle très peu de lui. Comment le connaître ? Personnage apparemment ordinaire, il faut le suivre et le regarder vivre humblement à Nazareth, le contempler au sein de sa famille humaine. C’est là que son visage d’homme, d’époux et de père pourra se révéler graduellement à nous. C’est là que, dans la nuit de la foi, l’Esprit Saint nous révélera progressivement « la vérité toute entière ». (Rm 5,5)

L’important, dans la vie de Joseph, ce n’est pas tant ce qu’il a fait que ce qu’il a été, et la manière dont il s’est situé face à cette vocation singulière qui fut la sienne. Joseph, père humain de Jésus, a entretenu avec son fils un rapport unique. C’est dans ses bras que Jésus apprendra à dire « Papa », « Abba ». Cette expérience fondamentale d’amour qu’a fait Jésus enfant grâce à Joseph introduit entre le Père éternel et l’humble Joseph des liens étonnants qui constituent un mystère dans lequel nous sommes invités à rentrer. Le dévoilement progressif de la personne et du rôle de saint Joseph est en corrélation étroite avec le dévoilement du Père éternel. L’un ne va pas sans l’autre. Comme le Christ qui dans sa vie terrestre avait conscience de venir du Père et d’aller au Père (Jn 13, 1), l’Église doit approfondir sa conscience d’être sortie du Père et de marcher vers Lui (Jn 1,1). Toute l’Histoire est une marche lente vers cette découverte : nous aussi pauvres humains, nous pouvons appeler Dieu « notre Père »  ! Seul l’Esprit Saint, dans le Christ, peut nous initier à cette merveille !

2Qui est Joseph ?2

Joseph ne dit pas un mot, mais il s’exprime autrement : on sent sa présence partout dans les évangiles de l’Enfance, présence discrète, active, vigilante, essentielle, obéissante aux indications de « l’Ange ».

Ce qui frappe d’abord chez lui, c’est sa simplicité, difficile à comprendre et à intégrer pour nous qui sommes souvent si compliqués. Chez Joseph, tout est simple. Il appartient à cette humanité anonyme qui est la nôtre, il ne cherche pas à « paraître » mais à « être » pleinement ce qu’il est et appelé à être, là où il est, au quotidien. Durant les premiers siècles de l’Église, il est resté dans une totale obscurité. C’est tout d’abord le visage de Marie qui s’est dégagé, et pour expliquer la virginité de Marie, l’imagerie populaire nous a montré son époux sous les traits d’un vieillard pensif réduit au rôle de faire-valoir de sa sainte épouse. Dans ces conditions, on ne peut que s’étonner des responsabilités exceptionnelles qui ont été confiées à ce juif effacé à l’occasion de l’Incarnation du Fils de Dieu.

Curieusement, Luc fait apparaître le nom de Joseph avant celui de Marie, jeune fille à qui il est fiancé : « … et le nom de la Vierge était Marie ». Puis, alors que Joseph « le juste » s’apprête à se séparer de sa fiancée mystérieusement enceinte, l’ange lui dit « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie ton épouse, car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint » (Mt 1,20). Comme Joseph, il nous faut essayer de comprendre le sens de ce verset essentiel : l’Esprit Saint engendre le Corps du Christ en Marie, mais Marie doit habiter chez Joseph.

Joseph répond à l’appel de Dieu. Son « oui » silencieux est indispensable à l’Incarnation. Joseph peut cacher l’Incarnation parce que lui-même passe complètement inaperçu. Ce n’est pas en affrontant le Mal avec la force qu’il va triompher, mais en s’en éloignant et en se cachant. En nous donnant une leçon de vie familiale et de travail dans le silence, la patience et la confiance, il devient un paravent opaque pour Satan lui-même : « Le prince de ce monde a ignoré la virginité de Marie et son enfantement… mystères retentissants qui furent accomplis dans le silence de Dieu ».

L’ombre protectrice de Joseph est la condition de l’engendrement de Jésus, elle est aussi la condition de notre engendrement spirituel. C’est sous cette « ombre » que le Christ veut nous voir grandir spirituellement avec lui.

Ensuite un bref verset de saint Luc (2, 7) résume tout ce que nous savons sur l’événement de la Nativité, à la fois si simple et si prodigieux, que contemple Joseph. « Elle mit au monde son Fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche. » Alors que rien ne semble le distinguer des autres pères, c’est lui qui tient dans ses bras « celui que tant de rois et de prophètes ont désiré voir et ne virent point » Étonnant mystère que nous sommes également invités à contempler : c’est en Joseph que « le Père de qui vient toute paternité au ciel et sur la terre » (Ep 3,15) va déposer toute son autorité paternelle. Joseph est l’intendant de Dieu, le chef et le responsable de la Sainte Famille, et tous le suivent. Dieu lui-même, le Verbe Incarné, a voulu lui obéir !

Sa vie n’est que renoncement pour que l’Enfant puisse grandir et prendre sa dimension d’homme. Comme la plupart des pères, Joseph « le charpentier », humble artisan ouvrier du bois, travaille laborieusement pour sa famille. Il montre l’exemple à son fils, et Jésus traduira plus tard cette expérience de la vie, sur la terre comme au ciel : « Mon Père travaille toujours et moi aussi je travaille. » (Jn 5,17)

2L’épreuve de Joseph2

La rencontre de l’humanité du Christ est toujours une aventure éprouvante et profondément déstabilisante, incompréhensible. On comprend l’étonnement de Joseph quand il s’aperçut que sa jeune fiancée attendait un enfant. Nul doute que Joseph fut atteint par la souffrance et le doute, car il aimait Marie qui s’était promise à lui, et qui restait silencieuse. Puis, sur la parole de l’Ange, il la prend « chez lui » pour accueillir l’Enfant. Si, avec elle, il perçoit QUI est Jésus, et s’en émerveille dans le secret, il connaît le « Chant du Serviteur » du prophète Isaïe, portrait vivant d’un Messie souffrant et il en pressent le sens. Ainsi quel retentissement douloureux durent avoir les paroles de Siméon, pour lui qui était chargé de veiller sur sa famille : « Cet enfant sera un signe de contradiction… toi-même, un glaive transpercera ton âme » (Luc 2, 34-35). Plus tard il s’inquiétera de nouveau et ne comprendra pas lors de la disparition de Jésus au Temple. Dans cette nouvelle épreuve pour sa foi, à l’inverse de Marie qui questionne, il souffre en silence.

2Époux de Marie2

Deux couples éclairent l’intelligence de l’Écriture : l’un, celui d’Adam et Ève, introduit le mal dans le monde. L’autre, celui de Joseph et Marie, est le sommet d’où la sainteté se répand sur la terre. (cf. Paul VI aux équipes Notre Dame, le 4 mai 1970). La venue de Jésus et sa lente formation sont liées à Marie et à Joseph, ce couple que nous devons apprendre à ne plus séparer, puisque Dieu l’a uni. Selon l’auteur inspiré de la Genèse, le Créateur a désiré que l’homme et la femme ne soient qu’ « une seule chair », une seule réalité « à l’image et à la ressemblance » de Dieu. C’est la condition de l’éclosion de la vie, qui nous introduit directement dans l’intelligence des mystères divins.

Dans son 19e entretien, F. de Sales dit que Jésus a été engendré « à l’ombre du Saint Mariage » de Joseph et Marie, l’ombre étant la présence de l’Esprit Saint. Saint Augustin reconnaît que la virginité de la Vierge implique la chasteté de son époux, ce que confirme toute la tradition jusqu’à Jean-Paul II en 1989 (Redemptoris Custos). Obéissant à l’ange, Joseph a accueilli Marie enceinte « chez lui ». Ils sont liés par les liens du mariage, et aussi par des liens d’amour. Il est l’Époux de Marie, inséparable de son épouse à laquelle il est uni par l’esprit et le cœur. Il passera toute sa vie à ses côtés pour élever le Verbe de Dieu qui s’est fait homme en elle. La réalité du mariage, comme mystère et comme voie de sainteté est appelée à prendre petit à petit un relief nouveau, et la figure de Joseph en est un maillon essentiel.

2Joseph est parfaitement et profondément « père »2

Il l’est au sens légal d’abord : Jean annonce d’emblée en début de son évangile que le Messie tant attendu : « c’est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth » (Jn 1, 45). Chez les juifs c’est le père qui impose le nom. Joseph est devenu légalement le père de Jésus à la circoncision, acte officiel par lequel le père de famille introduisait l’enfant, huit jours après sa naissance, dans l’Alliance d’Israël. En lui imposant le nom de Jésus (« Dieu Sauve ») ainsi que le lui a ordonné l’Ange, Joseph assume officiellement sa paternité légale, et permet par là à Jésus de porter légitimement le titre prestigieux de « Fils de David » caractérisant le Messie.

Mais Joseph est surtout père au sens profondément humain. Jésus, dans ses bras, a appris à l’appeler « Papa ». Comme tout jeune garçon, il a dû, pour se construire, s’identifier à son père. C’est à travers Joseph qu’il a découvert un visage d’homme. Comprenons de quel amour Joseph a entouré Marie, sa jeune épouse, et Jésus son fils : c’est lui qui a été chargé de traduire paternellement cet amour du Tout-Puissant pour son Fils, de veiller sur lui, de l’arracher à la mort alors qu’il était menacé. C’est de Joseph que Jésus a reçu, enfant, une double nourriture qui lui a permis de grandir : le pain des hommes, et la parole de Dieu dont le père était chargé dans une famille juive. Le père de famille présidait la liturgie familiale qui se composait de louanges et de Psaumes, base de la prière des Juifs. Sa famille fut pour le jeune Jésus sa première « Église ». C’est Joseph qui va lui montrer dans l’Écriture le visage de Dieu Père : « Le Seigneur… n’est-ce pas lui ton père qui t’as donné la vie ? C’est lui qui t’as fait et qui t’a établi » (Dt. 32,6). Toute la vie de Jésus sera tournée vers le Père. Son premier mot, comme son dernier, seront adressés au Père, et les Évangiles mettent 170 fois le mot « Père » sur ses lèvres.

Enfin au plan spirituel, Joseph a été pour Jésus enfant le visage du Père éternel. En s’effaçant ensuite, il nous guide mystérieusement vers la plénitude des temps (Ga 4,4) qui est de donner des fils au Père, et comme Jésus, de pouvoir appeler le Père « Abba ».

2La Sainte Famille2

Tout nous vient par le Christ, mais Jésus nous est donné par le couple indissociable de Joseph et de Marie. Dans la Sainte Famille, tout est échange, communication et communion dans un climat de pauvreté, de silence, d’humble travail, mais aussi de paix, de joie, et d’une étonnante fécondité. C’est dans ce climat que Jésus s’est longuement formé, en compagnie de Marie et Joseph. L’Esprit Saint y agissait à travers des liens humains, conjugaux, et parentaux pour que soit pleinement réalisée l’une des dernières prières du Christ : « Qu’ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi… »(Jn, 17,20). C’est à ce niveau élevé d’union d’amour que se situait la Sainte Famille. Dans la maison de Joseph à Nazareth, Jésus se trouvait dans « la maison du Père ». Il en est la « porte » qui nous fera entrer à notre tour dans « le sein du Père ».

2Patron de la « bonne mort »2

Joseph s’efface complètement lorsque son fils atteint sa trentième année. En effet, si le centre de la mission de Jésus est de nous révéler le Père, il ne peut y avoir d’équivoque et Joseph doit disparaître pour permettre la révélation du Père éternel. C’est pourquoi la tradition a reconnu en Joseph le « Patron de la Bonne Mort », non seulement parce qu’il semble avoir été prédestiné à préparer les hommes à mourir, mais parce qu’il est l’homme de la mort à soi-même dans les petites choses de la vie humaine, comme à Nazareth.

L’Église aussi doit faire ce voyage qui la mène à la vraie vie intérieure, celle de la Sainte Famille. Trajet impossible sans cette mort en Jésus qu’a vécue Joseph, cette conversion totale qu’il a dû expérimenter pour être l’époux de Marie et le père de l’Enfant.

2Descente de Jérusalem à Nazareth2

Jésus a reconnu à l’âge de douze ans que son Père voulait qu’il demeure à l’ombre de Joseph, ce père que Marie lui a désigné : « Ton Père te cherche ». Il était « monté » au Temple avec ses parents. Il « redescendra » avec eux à Nazareth. Il acceptera librement de quitter la considération dont l’entourent les sages du Temple, haut lieu de Jérusalem, pour obéir à Joseph et retourner à l’obscurité de Nazareth, afin de « grandir ». En effet, St Luc constate alors que : « L’Enfant grandissait et se fortifiait ».

Comme à Jésus, Marie nous dit :« Ton père et moi nous te cherchions » (Lc 2,48). Pour « grandir, pouvons-nous accepter, nous aussi, de passer de la vie mentale, psychique, intellectuelle, imaginaire, du Temple de Jérusalem à la vie spirituelle dépouillée, silencieuse et obscure de Nazareth où le Père nous attend ?

2Devenir fils de Joseph2

Nos saints patrons au Carmel, ne s’y sont pas trompés, et nul n’a décrit aussi parfaitement que Jean de la Croix l’art difficile dans sa simplicité de devenir « fils de Joseph », comme Jésus lui-même, au grand tournant de sa douzième année, a dû choisir de le rester. Jean, dans La Montée du Carmel et La Nuit Obscure ne fait que décrire la descente de Jérusalem à Nazareth, en nous enseignant l’art d’aller habiter chez Joseph : c’est un art très simple de gérer sa vie par d’humbles pratiques. C’est, par le silence et la nuit, lutter contre le Mal qui empêche de voir le Père, qui déforme ou pervertit son image. C’est faire bénéficier le monde d’aujourd’hui, qui souffre tant de carence de paternité, de celle de Joseph, à l’image de celle du Père des Cieux (Jn 5,19).

Méconnu, Joseph, ce grand silencieux, ce grand contemplatif, a encore beaucoup à nous apprendre. Dès la Genèse, et bien avant la parole similaire de Marie à Jésus, une parole prophétique a résonné : « Allez à Joseph et faites tout ce qu’il vous dira ! » (Gn 41,55). Puissions-nous à notre tour « Aller à Joseph » pour marcher vers le Père.

Un membre de la Communauté Laurent de la Résurrection, saint-Germain-en-Laye