L’ Amour qui nous rend libres (3e semaine)

La lumière de Dieu vient de l’intérieur

Jésus nous invite à le suivre… et il faut pour cela que nous consentions à « faire la vérité », nous assumer tels que nous sommes, pour venir à la Lumière (Jn 3, 21). Cette Lumière qu’est Jésus nous précède, elle existe avant même que nous ayons pu la saisir. Image de Dieu invisible, Resplendissement de la gloire du Père (cf Col 1, 15-17 et Héb 1, 3), le Verbe, le Fils bien-aimé est avant toutes choses et tout subsiste en Lui. Il faut nous éveiller : « Eveille-toi, toi qui dors et le Christ t’illuminera » (Eph. 5, 14). Consentir à ouvrir nos yeux sur nous-mêmes, nous connaître et nous assumer tels que nous sommes, et alors cette Lumière nous fera « fils de la Lumière » (Jn 12, 36).

Mais quelle est-elle cette Lumière ? Elle s’identifie avec un Dieu qui n’est qu’Amour (1 Jn 4, 16). Et c’est un Dieu qui s’incarne en Jésus, et Jésus vient pour nous révéler le vrai Visage de Dieu : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9). C’est Dieu « qui nous aime le premier » (1 Jn 4, 19). Amour qui nous précède, qui se donne, se communique à nous pour que nous puisions en Lui le dynamisme qui va nous mettre en route et nous soutenir sur le chemin de la Libération tel que nous avons pu l’entrevoir dans les deux premiers entretiens. En croyant à l’Amour dont nous sommes aimés personnellement, nous allons consentir à quitter notre petit moi, dénouer nos servitudes, dépasser nos déterminismes. « Cette liberté intérieure où nous sommes affranchis de nos déterminismes internes, de toutes nos préfabrications, cette liberté qui est une libération, n’est possible que dans la rencontre avec celui à qui nous pouvons nous donner. Il faut rencontrer « à qui » se donner, pour pouvoir décoller de soi, et c’est justement le Dieu intérieur, le Dieu caché en nous comme un ineffable secret d’amour, c’est ce Dieu-là qui seul nous accomplit, qui seul nous remet entre nos mains, qui seul donne un sens à notre liberté, dans cet échange de son intimité avec la nôtre » (Maurice Zundel).

Il faut donc consentir à nous intérioriser, ne pas rester à la périphérie de notre être, pour rejoindre le plus intime, le centre vital de notre personne, dont dépend notre liberté, celle de nos choix, ce centre vital qui dans l’Evangile correspond au cœur dont va dépendre le meilleur ou le pire, l’esclavage ou la liberté… l’échec ou la réalisation progressive de notre personne par et dans l’amour.

Mais ce cœur est le lieu intérieur où Dieu nous attend : il frappe à la porte de notre cœur dans un désir fou de nous combler, de nous communiquer son amour, c’est-à-dire Lui-même : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi » (Ap. 3, 20). Rappelons-nous l’expérience de saint Augustin : elle est très éclairante sur la nécessité de l’intériorisation qui, au dedans de notre être, nous met en communion libre et consciente avec le Dieu Tout-Amour qui nous habite, et qui nous demande de demeurer en Lui, comme Il demeure en nous. « Demeurer en Lui, dans sa Parole, dans son Amour » (cf Jn 15, 4 ;7 ;9). Alors par Lui, avec Lui, nous allons progresser vers cette liberté qui va nous transfigurer, nous transmuer en amour, en créateur de paix , de pureté, de vie comme Dieu le désire tant pour sa gloire et le bonheur du monde.

Saint Augustin s’est converti à 33 ans, il est baptisé par saint Ambroise. C’était un homme brillant, intelligent, génial, artiste. C’est un savant pour son époque, il a soif de science, lit les sages païens. Toujours en quête de vérité. Mais il n’a pu cependant surmonter cette sensualité qui le dévore et le met en porte à faux par rapport à toutes ses recherches . Et voilà qu’il va avoir la grâce de la conversion, ce qu’il a résumé dans des lignes admirables : « Tard je t’ai aimée, beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée, et pourtant tu étais dedans, c’est moi qui étais dehors où je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que tu as faites, tu étais avec moi, c’est moi qui n’étais pas avec toi » (Confessions, 10, 27). Il s’est donc intériorisé. Il est passé du « dehors » au « dedans » quand il a rencontré au plus intime de lui-même la Beauté antique et nouvelle. C’est Dieu qui l’a jeté dans son intimité. On ne peut naître de nouveau que dans la Rencontre avec cette Présence, « plus intime à moi-même, dira Augustin, que le plus intime de moi-même ». « Tu es la vie de ma vie, et c’est en adhérant de tout mon être à Toi que je serai enfin vivant ; si j’adhère de tout mon être à Toi, vivante sera ma vie, toute pleine de Toi… »

Intériorité – en rencontrant au plus intime de son être la Présence – l’Amour . Et alors ce chemin de libération qui fera d’Augustin un grand saint : « Tu m’as appelé, tu as crié, tu as vaincu ma surdité ; tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé mon aveuglement, Tu as répandu ton parfum, je l’ai respiré, et je soupire maintenant pour Toi ; je T’ai goûtée, et j’ai faim et soif de Toi ; Tu m’as touché et je me suis enflammé pour obtenir la paix qui est en Toi » (ibid).

Accueillir la Parole de Dieu

Thérèse : où a-t-elle puisé la confiance et trouvé le dynamisme qui, en la faisant « s’accepter dans la vérité », lui a fait franchir les obstacles, les difficultés de toutes sortes qui ont jalonné son parcours de libération, la rendant de plus en plus libre pour parvenir au sommet, à la réalisation des désirs immenses d’amour que Dieu avait mis dans son cœur ? La réponse unique : c’est l’amour de Dieu pour elle qui l’a rendue libre. « Nous avons connu l’Amour et nous y avons cru » (1 Jn 4, 16). Ce qui a été l’objet de la Foi des apôtres est celui-là même de la Foi de Thérèse, la sainteté de Thérèse repose essentiellement sur sa Foi en l’Amour : l’Amour qu’est Dieu et qui s’est révélé tant par la Parole que par la vie de Jésus-Christ. Jésus a été le soleil qui a éclairé, illuminé tout son chemin, depuis sa petite enfance, grâce à l’éducation reçue dans le milieu familial jusqu’à son dernier souffle : son ultime acte de foi et de sa réponse à l’Amour de Dieu : « Oh ! je l’aime… mon Dieu, je vous aime… », ses dernières paroles ici-bas.

Ce soleil est tout intérieur en Thérèse. L’intériorité de Thérèse l’enracine en Jésus, et ces racines s’enfoncent de plus en plus en Lui, « Lui seul est immuable, Lui seul peut remplir mes immenses désirs… » (Ms A 81 r°). « O Phare lumineux de l’amour, je sais comment arriver jusqu’à toi, j’ai trouvé le secret de m’approprier ta flamme » (Ms B 3 v°). Cette Foi en l’Amour est le tremplin qui permet à Thérèse d’assumer et de dépasser tous les obstacles, elle ne traîne pas sur le chemin de la libération, non, mais elle bondit et comme saint Paul, « elle poursuit sa course, pour tâcher de saisir, ayant été saisie elle-même par le Christ-Jésus » (Ph. 3, 12). Nous la voyons exprimer une grande affection pour Jésus dans les Manuscrits et dans les Poésies, mais ne nous y trompons pas, sa Foi n’est ni sentimentalisme, ni illuminisme, ni intimisme. Sa Foi, c’est l’adhésion inconditionnelle de tout son être à la Parole.

La Parole, celle du Verbe. Il est remarquable de voir le nombre de références à l’Ecriture dans les écrits de Thérèse. Dans le Totum des Œuvres Complètes, nous avons un index biblique de 14 pages !
C’est à partir de la Parole que Thérèse a découvert sa vocation, en méditant le chapitre 13 de la première lettre aux Corinthiens.
C’est à partir de la Parole qu’elle a découvert sa « petite voie » : Proverbes 9, 4 et Isaïe 66, 12-13 (cf Ms B 1 r° et Ms C 3 r°).
C’est à partir de la Parole que Thérèse a découvert la charité qui se modèle sur l’exemple donné pas Jésus (Ms C 11 v°).
C’est la Parole qui lui sert d’appui (Ms C 18 v°).

C’est dans l’Evangile qu’elle trouve la « pure farine » dont l’Imitation de Jésus-Christ lui a d’abord donné le goût : « je n’avais pas encore trouvé les trésors cachés dans l’Evangile » (Ms A 47 r°) – elle avait alors 14-15 ans. Ces trésors, elle les découvre au Carmel ; cela ne l’empêchera pas de connaître l’aridité, la sécheresse, l’impuissance. Mais « dans cette impuissance, l’Écriture Sainte et l’Imitation viennent à mon secours ; en elles je trouve une nourriture solide et toute pure. Mais c’est par dessus tout l’Evangile qui m’entretient pendant mes oraisons, en lui je trouve tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J’y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux… » (Ms A 83 v°). Et cette Parole qui se fait comprendre à Thérèse, c’est au dedans qu’elle parle, qu’elle éclaire : « je sais par expérience ‘Que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous.’ Jésus n’a point besoin de livres ni de docteurs, il enseigne sans bruit de paroles… Jamais je ne l’ai entendu parler, mais je sens qu’Il est en moi, à chaque instant, Il me guide et m’inspire ce que je dois dire ou faire » (Ms A 83 v°). Plus Thérèse avancera sur le chemin de la libération, plus aussi Jésus sera son seul point d’appui. Il est son directeur spirituel, faute d’en avoir un sur la terre (Ms A 71 r°).

Pour Thérèse, Jésus c’est le Directeur des directeurs et c’est un directeur qui est très patient avec elle (Ms A 74 r°), et c’est « Lui qui m’instruisit de cette science cachée aux savants et aux sages qu’Il daigne révéler aux plus petits… » (Ms A 71 r°). Jésus, son seul point d’appui, on pourrait dire sa seule référence en tout ce qu’elle a à vivre au dedans et au dehors. Et elle l’exprime avec énergie dans ces deux mots : « Jésus seul ». Ainsi le jour de sa première communion : « Thérèse avait disparu… Jésus restait seul » (Ms A 35 r°) ; au moment de son entrée au Carmel : « C’était pour Lui seul que je voulais être Carmélite » (Ms A 26 v°). Et il faudrait citer de nombreux textes écrits au cours de sa vie religieuse montrant bien que dans sa foi Thérèse ne dépend que de Jésus, « son seul trésor » (PN 25, 4). Cette Foi de Thérèse, ancrée en Jésus, et lui permettant de réagir positivement et dans l’abandon, il serait aisé d’évoquer des situations bien précises qui en témoignent, je ne peux que vous inviter à vous reporter principalement comme suit :

  • devant les retards pour son entrée au Carmel : Ms A 67 v°, 68 r° et v°
  • devant les retards pour sa profession religieuse : Ms A 73 v° et 74 r°
  • devant l’épreuve de l’aridité, de la sécheresse : Ms A 75 v°, Ms B 1 r°
  • à l’occasion de la maladie de M. Martin : Ms A 73 r°
  • face à l’épreuve de la Foi : Ms C 7 r° et v°
  • devant le comportement des novices : Ms C 27 r°
  • quand on la charge du noviciat : Ms C 22 r° et v°
  • devant sa maladie : Ms C 8 r° et v° et les Derniers Entretiens

Il faut voir comment l’impuissance, la pauvreté, la petitesse sont assumées positivement grâce à sa foi en l’amour miséricordieux. C’est le petit oiseau qui par l’Aigle Adoré, ne doute pas d’être plongé « pour l’éternité dans le brûlant Abîme de Cet Amour » (Ms B 4 r°-5v°). C’est l’ascenseur divin : « l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! » (Ms C 3 r°).

« O Jésus ! laisse-moi dans l’excès de ma reconnaissance, laisse-moi te dire que ton amour va jusqu’à la folie… Comment veux-tu devant cette Folie, que mon cœur ne s’élance pas vers toi ? Comment ma confiance aurait-elle des bornes ?… » « Ma folie consiste à supplier les Aigles mes frères, de m’obtenir la faveur de voler vers le Soleil de l’Amour avec les propres ailes de l’Aigle Divin… » (M s B 5 v°).

C’est bien vrai que c’est l’Amour qui nous rend libres.