L’Ascension

EXERCICE

Pour la fête de l’Ascension de Notre Seigneur

Le Seigneur va-t-il donc quitter la terre pour toujours ? Non. Bientôt il s’y rendra présent par son Esprit-Saint, qu’il a promis à ses Apôtres de leur envoyer sous une forme sensible. En attendant cet heureux jour, parmi les grandes leçons que me donne le mystère de son Ascension, il est, surtout, deux vérités qui méritent particulièrement de fixer mon attention. L’une et l’autre m’est présentée dans les paroles que le Sauveur adresse à ses disciples bien aimés, au moment où il allait s’élever au Ciel en leur présence . « Je quitte le monde, leur dit-il, et je retourne vers mon père » ; paroles courtes, mais bien éloquentes, qui me prescriront d’être détachée du monde, au milieu du monde même, et de m’y occuper souvent de la pensée du Ciel.

Tant que Jésus-Christ est resté sur la terre, il a daigné se condamner aux humiliations et aux souffrances ; c’est l’apanage de ce monde. C’est donc en vain que je prétendrais moi-même y trouver le vrai bonheur. Que je réfléchisse sur tout ce qui m’environne : y trouverai-je la plus légère trace d’une véritable félicité ? Est-ce dans cet assemblage tumultueux de passions et d’intrigues qui se heurtent sans cesse sur le théâtre du monde ? Les passions faire le bonheur ! Ah, je n’y vois que des victimes qu’elles minent et qu’elles dévorent. Se trouve-t-il dans l’élévation et dans le haut rang qui nous décore ? il faudrait pour cela que nous y vécussions sans inquiétude. Hélas ! que de mécontentements, que de contradictions, que d’importunités et d’humeurs nous avons à essuyer ! Les peines arrivées aux personnes qui nous touchent nous deviennent personnelles par contre-coup. Est-ce dans le zèle de ceux qui nous approchent et qui nous servent ? Tous les livres, tous les siècles passés me crient que l’intérêt est souvent l’unique ressort qui les fasse agir. Dans la douceur du commerce et de la société ? Il ne m’est pas permis de former d’autres attachements que ceux que me prescrivent ma naissance, la nature et le devoir. Quelqu’agrément que j’y trouve, ne peut-il pas quelquefois m’en coûter pour plier mon humeur, et l’assortir à celle d’autrui ? La sérénité des plus douces unions est-elle toujours inaccessible aux nuages des inégalités ? – Est-ce dans certains moments où, rendue à moi-même, je cherche à goûter quelques courtes impressions de tranquillité ? La retraite et la prière ont été pour moi la source de mille douceurs ; mais les bienséances que j’ai à remplir les abrègent ; mais un cercle de distractions inévitables ne cesse de les troubler, mais une foule d’événements inattendus m’égare et m’agite.

Que de motifs pour moi de me détacher de toute affection pour ce monde ! Je dois m’y regarder comme étrangère, comme captive : le bonheur le plus apparent, qu’il puisse offrir à mes yeux, n’est qu’une surface trompeuse et sans réalité : pour peu qu’on y creuse, on n’aperçoit plus qu’un flux et reflux d’espérances chimériques. Un coup d’œil sur les diverses prétentions des personnes attachées à ma fortune me convaincra de tout ce que la religion m’en apprend d ailleurs.

Que je vienne à considérer ce que l’amour du monde pourrait avoir de dangereux ; que de raisons pour m’en détacher entièrement ! Comme chrétienne, je dois renoncer au monde, à ses pompes, à ses œuvres ; voilà l’engagement sacré que j’ai contracté sur les fonds baptismaux. Princesse, puisque la Providence a voulu que j’en eusse les titres dans le monde ; investie de ses biens, de ses honneurs, de ses vanités, attirée par ses fausses vertus ; quelle sainte et courageuse résistance ne dois-je pas opposer à ses perfides caresses ? Quels préservatifs ne m’offre pas aujourd’hui ce Dieu triomphant, qui se détache de la terre pour s’élever au Ciel ! Dans lui seul, dans son service, dans son amour, se trouve le vrai bonheur du chrétien, et c’est où je dois, où je veux le chercher…

Qu’il est instructif et consolant à la fois, le spectacle que l’Ascension de Jésus-Christ offre aux yeux de ma foi ! Je ne dois pas me borner à admirer les glorieux dédommagements qu’il accorde à son humanité sainte, après tous les supplices qu’il a endurés pour moi. Je lis encore dans ce mystère tout ce qui peut servir à appuyer ma plus vive confiance. Il m’apprend qu’il ne monte au Ciel que pour m’y assurer une place, pour animer le désir que j’ai de la mériter, pour seconder mes travaux dans cette importante acquisition, pour couronner les saintes œuvres qui doivent m’y conduire, pour être lui-même ma récompense au terme de mes combats, pour me réunir éternellement à lui dans le séjour glorieux où il s’élève aujourd’hui.

Combien ces promesses d’un Dieu glorifié doivent me rendre méprisable tout ce qu’un monde flatteur m’étalerait de séductions et d’enchantements ! Oui, la céleste demeure, dont Jésus prend possession, m’est destinée à moi-même ; il m’y invite, il m’y appelle. Son cœur me répond de la vive impatience où il est de m’admettre à la participation de ce bonheur ineffable . Juge, Médiateur, Pontife, Sauveur, voilà les titres qu’il a empruntés en ma faveur, et dont il est toujours disposé à suivre les miséricordieuses impressions. Juge, il m’absout. Médiateur, il parle pour moi. Pontife et victime, il s’immole lui-même à son père pour moi. Sauveur, il rouvre, il étend pour moi ses plaies sacrées.

Telles sont les assurances du bonheur auquel le mystère de l’Ascension me donne lieu d’aspirer. Cependant, qu’ai-je fait jusqu’ici pour m’en rendre digne ? Cette vue de la gloire, qui m’est réservée, ne m’a-t-elle pas souvent échappé, lorsqu’elle aurait dû ranimer mon courage et ma fidélité ? Que de langueurs dans mes désirs ! que de réserves dans mes efforts ! que de pusillanimité dans mes sentiments ! C’est ce que je ne puis assez déplorer, ni assez promptement réparer : et qui peut m’offrir plus efficacement les moyens d’y parvenir que ce Dieu triomphant, qui ne monte au Ciel que pour y préparer le rang qu’il m’y destine ?

Prière

Ô Dieu glorifié, qui abandonnez un séjour de crimes, un monde ingrat et si peu digne de vous, pour vous rendre au séjour de votre suprême béatitude, Dieu de bonté, qui nous invitez à partager ce bonheur parfait dont vous devez être l’objet unique, Dieu Sauveur qui voulûtes nous l’obtenir au prix de votre Sang, accordez-moi la grâce de me détacher du monde, d’y habiter et d’y vivre sans me rendre l’esclave de son esprit, de me défier de ses charmes trompeurs, de les craindre, d’y résister, de n’y paraître que pour y respecter votre loi et pour l’appuyer de mon zèle, de mon autorité et de mes exemples ; que jamais je n’y cherche un bonheur qu’il ne peut me donner, ni conserver ; qu’il n’y ait désormais pour moi d’autre félicité que celle pour laquelle je suis créée, et dont vous prenez possession dans cet heureux jour… Rien de ce que j’exécuterai, de ce que je désirerai, ne me paraîtra bon, juste, raisonnable, s’il n’est marqué du sceau des vertus que vous adoptez et que vous récompensez. Remplie de cette douce pensée du ciel, je m’écrierai dans les transports de mon admiration : ô gloire, ô repos, ô vie que j’attends avec confiance selon la promesse de mon Dieu ! Augustes assurances que ma religion me confirme, lumières si favorables, si consolantes de l’Evangile, ravissante majesté des espérances chrétiennes, ah ! vous faites disparaître tout le faux brillant de la grandeur qui m’environne sur la terre. Le Ciel réunit seul les vrais biens. Je soupire après le moment où j’y entrerai à votre suite, divin Jésus, où je vous y posséderai, où je vous y aimerai sans que mon cœur puisse craindre jamais de vous perdre. Devenez dès aujourd’hui pour moi le gage de cette éternelle félicité. Rendez mon âme dépositaire de ce bonheur et de ces richesses que les habitants du Ciel goûtent dans leur union avec nous ; que j’en reçoive quelques effets dans ma communion, et qu’en me renouvelant en pureté, en ferveur et en amour, ils me disposent à obtenir, à remplir la place que vous me promettez dans votre Gloire.