L’entourage familial

Lorsque Mesdames cadettes reviennent à Versailles Louis XV est âgé de quarante ans. En pleine maturité, il est alors encore sans aucun doute le plus bel homme de tout le royaume. Sa prestance lui donne un air de majesté qui ne peut qu’intimider au premier abord. Vers le milieu de ce siècle, son crédit commence cependant à décroître : bientôt il ne sera plus le roi « Bien aimé » de ses peuples. A Versailles, tout en veillant à reproduire scrupuleusement le cérémonial voulu par Louis XIV, il améliore l’espace de vie privée que s’était déjà aménagé son aïeul à partir de 1680. Ainsi à certaines heures, peut-il échapper au rituel et à la représentation dans ses appartements intérieurs, au premier étage, donnant sur la cour de marbre et la cour royale. Mieux encore, dans les petits appartements privés aménagés au second étage ou dans les combles, seuls les intimes sont admis. Ce mode de vie ne fait qu’accentuer la séparation du couple royal. Avant même d’avoir seize ans, Louis a été marié à une obscure petite princesse, fille du roi détrôné de Pologne dont il n’avait fait la connaissance que la veille. Bien qu’épris, dans les premières années, de cette épouse de sept ans son aînée, il ne trouve pas auprès d’elle le réconfort d’une affection maternelle dont, orphelin de ses deux parents à l’âge de deux ans, il a cruellement manqué. Pas plus Marie ne lui offre-t-elle le chaleureux refuge d’un foyer et d’une tendre complicité. Il respecte la reine, qui remplit de façon exemplaire ses devoirs mais cesse toute relation avec elle l’année qui suit la naissance de Louise. Entre temps deux garçons sont nés, le Dauphin en 1729 puis le duc d’Anjou qui n’a vécu que trois ans. L’avenir du trône repose donc sur le seul fils du couple royal.

A partir de 1733, Louis XV prend une maîtresse. Trois sœurs se succèdent d’abord dans ses faveurs, puis vient la délicieuse Madame d’Etiolles Mais derrière l’apparence de séducteur se cache en vérité un homme timide, introverti et dont la grande réserve va jusqu’à la dissimulation : « Le caractère de notre maître est peut-être plus difficile à dépeindre qu’on ne se l’imagine ; c’est un caractère caché non seulement impénétrable dans son secret, mais encore très souvent dans les mouvements qui se passent dans son âme » (duc de Luynes).

Rares, mais combien précieux sont les moments passés avec « papa-roi » qui a affublé ses quatre filles cadettes, selon la mode du temps, de surnoms affectueux et ridicules : Torche (Adélaïde), Coche (Victoire), Graille (Sophie) et Chiffe (Louise). Les visites que ses enfants rendent chaque jour à Louis XV sont entourées de tout un cérémonial. Tous les soirs à six heures, Mesdames interrompaient la lecture que je leur faisais pour se rendre avec les jeunes princes chez Louis XV : cette visite s’appelait le « débotter du Roi » et s’accompagnait d’une sorte d’étiquette. Les princesses passaient un énorme panier qui portait une jupe chamarrée d’or ou de broderies ; elles attachaient autour de leur taille une longue queue et cachaient le négligé du reste de leur habillement par un grand mantelet de taffetas noir qui les enveloppait jusque sous le menton. Les chevaliers d’honneur, les dames, les pages, les écuyers, les huissiers portant de gros flambeaux les accompagnaient chez le roi. En un instant, tout le palais, habituellement solitaire, se trouvait en mouvement ; le roi baisait chaque princesse au front et la visite était si courte que la lecture interrompue […] recommençait souvent au bout d’un quart d’heure. (Mme Campan, « Mémoires »)

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Cependant, à partir de l’automne 1750, Louis XV prend l’habitude de convier régulièrement ses enfants à souper avec lui dans ses appartements privés. Quant à Louis XV, il essaye, malgré les devoirs de sa charge de trouver des moments d’intimité avec ses enfants. En vérité, rien n’est plus touchant que ces entrevues, la tendresse du roi pour ses enfants est incroyable et ils y répondent de tout leur cœur (Lettre de Madame de Pompadour à son frère, 20 octobre 1750)

Les princesses admirent aussi la reine et leur frère, qui leur semblent des modèles de vertu dans une société où la frivolité est de bon ton. Quand Mesdames, fort jeunes encore, furent revenues à la Cour, elles jouirent de l’amitié de Monseigneur le Dauphin et profitèrent de ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à l’étude et y consacrèrent presque tout leur temps. (Madame Campan, « Mémoires »)

« Entouré de l’admiration de ses sœurs et de leur affection le Dauphin était un homme de cabinet, cultivé et grand amateur de musique, il préférait la conversation à tout autre plaisir, notamment ceux de la chasse, du bal ou du spectacle. Il goûtait l’intimité familiale à la façon d’un prince bourgeois, surveillant de près l’éducation de ses enfants, et passait de longues heures à lire dans son cabinet, tandis que sa femme, Marie-Josèphe de Saxe, toute dévouée à lui assurer une abondante postérité, brodait à ses côtés. Mais Louis XV, tout en l’admettant au Conseil, ne lui accorda jamais une grande responsabilité : peut–être y était-il d’autant moins disposé qu’il percevait chez son fils, très pieux, une sourde réprobation de sa conduite […]

Chapelle de Versailles : projet pour un autel du Sacré-Coeur"
Chapelle de Versailles : projet pour un autel du Sacré-Coeur

Ardent partisan de la Compagnie de Jésus, comme sa mère et ses sœurs, [le Dauphin] avait adopté sa spiritualité et ses dévotions, notamment le culte du Sacré Cœur. Inlassablement, il avait sollicité Rome avec la reine, pour que sa fête fût officiellement reconnue par l’Eglise. Il devait obtenir gain de cause en 1765. » (Bernard Hours, « Madame Louise princesse au carmel », Cerf, 1987)

Quant à la Reine, femme de devoir, elle manifeste peu ses sentiments. Elle dira cependant de sa fille cadette : je n’aime pas seulement Louise, je la respecte. La princesse éprouve aussi une grande admiration envers elle et souhaite suivre son exemple. J’admirais souvent comment la Reine, qui avait de grands devoirs à remplir, et auxquels elle était très fidèle, avait su se mettre en liberté et vivre comme une sainte au milieu de la Cour. J’aurais souvent désiré être auprès d’elle plus longtemps et plus particulièrement avec elle ; mais il y a des usages à la Cour auxquels il faut faire plier jusqu’aux sentiments de la nature. J’aurais voulu lui ressembler. (Lettre de Madame Louise, slnd, citée par l’abbé Proyart, « Vie de Madame Louise de France »)

De même Louise est-elle édifiée par la conduite de sa sœur Henriette dont la mort, survenue en 1752, l’affecte profondément. Henriette vivait comme la Reine. Tout le monde disait que c’était une sainte et ce que nous en voyions nous le disait aussi. Sa mort me fit la plus grande impression. Je sentais combien il était doux de mourir aussi saintement qu’elle, mais ma vie était bien différente de la sienne, et j’avais grand peur de mourir avant d’avoir commencé à mieux vivre. (Lettre de Madame Louise, slnd, citée par l’abbé Proyart, « Vie de Madame Louise de France »)

Tombée malade à Versailles, le jour de la Chandeleur, la princesse, atteinte de tuberculose intestinale, meurt le 10 février, à l’âge de vingt quatre ans. Immédiatement elle est transportée aux Tuileries, assise au fond de son carrosse, le visage maquillé, le corps maintenu par des sangles. La coutume veut en effet que l’on ne meure pas au château. L’enterrement a lieu le Jeudi saint dans la basilique de Saint-Denis, nécropole royale. L’oraison funèbre prononcée par Monseigneur Poncet de la Rivière évoque la caducité de l’existence. Madame Louise y fait ici écho : Je m’applique à considérer les caducités des grandeurs de ce monde, la rapidité avec laquelle elles s’évanouissent, le peu qu’il faut pour les enlever, à quoi elles se terminent ; une pompeuse décoration, un éloge funèbre, un lugubre cérémonial, tristes restes des vains honneurs qui ont été rendus pendant la vie. ("Méditations eucharistiques, Exercice pour une Communion anniversaire, à l’occasion des devoirs de charité rendus aux morts")

Henriette morte, Madame Elisabeth ayant quitté la Cour après son mariage avec l’Infant d’Espagne (1739), restent les quatre plus jeunes. Tout enfant déjà, refusant de quitter la Cour pour Fontevraud, Adélaïde s’était signalée par une force de caractère qui ne fera que s’accentuer avec l’âge. Sa personnalité efface celles de ses deux cadettes, Victoire et Sophie. Seule, Madame Louise aurait pu face à elle s’affirmer par la vigueur de son tempérament. Mais tout en accomplissant avec ponctualité tous les devoirs de son état elle ne tend qu’à la solitude d’une vie cachée en Dieu.

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Archives nationales, Projet pour un autel du Sacré Cœur ; O1 17834, © Droits réservés, reproduction interdite.