L’examen de conscience

Nous devons introduire l’examen de conscience dans notre journée, lui trouver une place fixe, l’engager même si fortement dans la trame de notre vie qu’on ne puisse plus l’en arracher dans la suite.

Il existe deux moments privilégiés où la tradition de l’Église propose cet exercice :

Au milieu du jour, car c’est une heure toute encombrée de soucis terrestres. La personne qui, le matin, avait commencé sa journée fraîche et joyeuse, se laisse envahir par la lassitude, se traîne. Il est grand temps qu’elle fasse une sorte de bilan de son activité et se ressaisisse pendant quelques minutes avant qu’il ne se fasse tard.

Le soir, il faudra s’examiner, jeter un regard sur la journée écoulée. Nous la tenons encore un instant entre les mains, cette journée, avant qu’elle ne s’écoule dans le passé, avant que vienne la nuit durant laquelle, dit Notre Seigneur, « on ne peut plus travailler ». Vite, il est encore temps de sanctifier le jour qui fuit en l’offrant à Dieu, en montrant à son amour les lâchetés et les défaillances afin qu’Il les consume sur place, les détruise, et que cette journée ne pèse pas, dans la suite, sur nos épaules comme un fardeau !

L’examen de conscience est aussi recommandé en d’autres circonstances de la journée : chaque fois que nous approchons de Dieu par la prière. Un des plus anciens spirituels du Carmel, disciple de Saint Jean de la Croix, considère que l’on doit se préparer à la prière en se posant ces trois questions : « Qui est ce Dieu à qui je veux présenter ma requête ? Qui suis-je, moi qui demande ? Quel est l’objet de ma supplique ? » C’est peut-être un peu systématique ; retenons cependant la seconde idée : Qui suis-je, moi qui vais parler à Dieu ? et la conséquence pratique : commencer son oraison par un bref examen de conscience. Sainte Thérèse d’Avila n’enseignait pas autre chose à ses filles : « Pour prier comme il convient, vous savez ce qu’on fait tout d’abord : on examine sa conscience, on récite le Confiteor et on fait le signe de la croix. »

Comment faire cet examen ? Disons d’abord ce qu’il ne doit pas être.

Il ne s’agit pas pour nous, durant ce temps, de faire des comptes avec une implacable exactitude. Le but est de se connaître, d’une connaissance toute spirituelle ; ce n’est donc pas en matérialisant l’exercice que nous pourrons y parvenir. Faire défiler devant nos yeux toutes les imperfections commises sans en excepter une seule, c’est le plus souvent perdre son temps.

On parcourra les quatre points ordinaires que sont : les pensées, les paroles, les actions, les omissions sans détails inutiles.

Mais plus la personne avancera, plus elle sentira le besoin de faire l’exercice très simplement ; et il est bien consolant de noter que ce sont, comme d’habitude, les plus grands mystiques qui nous donnent les conseils les plus larges. Sainte Thérèse décrit la connaissance de soi comme la première demeure du Château. La personne y pénètre par l’examen de conscience. Mais, insiste la sainte Mère, dans cette demeure, il faut « la laisser circuler librement ». Cette liberté est, du reste, un grand principe qui vaut pour toute la vie spirituelle : « Ne contraignez pas, n’enchaînez pas une âme d’oraison. Laissez-la circuler librement dans ces différentes demeures : en haut, en bas, sur le côté ; et puisque Dieu lui-même l’a faite si noble, qu’elle ne se violente point pour demeurer longtemps dans une même pièce, fût-ce celle de la connaissance de soi. » Comme une telle largeur de vue est dilatante !

La leçon de liberté de la sainte Mère doit porter ses fruits. Il semble qu’en simplifiant le plus possible nous puissions ramener tout l’exercice de l’examen, tel qu’il est conçu au Carmel, à trois principes.

Le premier consiste, durant quelques minutes, à se regarder sans indulgence comme si l’on était jugé par un autre. Cela n’est pas si facile ! On y arrive pas du premier coup. Il faudra apprendre à faire taire ce besoin de justification si fortement ancré dans notre nature. Notre Seigneur, dans la parabole du pharisien, a décrit ce mauvais pli de notre nature : le pharisien ne déplairait pas à Dieu s’il reconnaissait avec ingénuité le bien qui est en lui ; mais sa prière est mauvaise parce qu’elle cherche à voiler ses torts et à les cacher sous le manteau du bien accompli. Le publicain, au contraire, crie à Dieu son indignité parce qu’il s’efforce d’être loyal avec lui-même. C’est ce dernier que nous devons imiter à l’examen, nous tenant chacun « comme un accusé au tribunal de Dieu », et non comme quelqu’un qui entreprend sa défense.

Cette attitude de loyauté est donc essentielle, qu’elle s’exerce sur tout un ensemble d’imperfections que notre mémoire fidèle nous aura permis de révéler, qu’elle porte sur une ou deux défaillances plus nettes que nous aurons enregistrées, ou, comme cela arrive le plus souvent, sur tout cet ensemble vague d’imperfections nourries quotidiennement, ce « troupeau que nous menons paître » à grand souci, selon l’image de Saint Jean de la Croix. En nous accusant loyalement de ce qui nous reviendra en mémoire, nous ferons preuve de cette liberté que Sainte Thérèse nous concède au sein de la connaissance de nous-même, tenant compte de nos dispositions du moment, « butinant des imperfections » pour faire avec elles notre miel de componction.

Le deuxième principe peut s’exprimer par cette maxime de Saint Jean de la Croix : « Sans vous rien n’aura lieu, Seigneur. » Notre effort sincère pour être vrai dans la connaissance de nous-mêmes, n’irait pas loin s’il ne nous préparait à recevoir une autre lumière, la seule qui nous permette de tout voir avec clarté : la lumière infuse de Dieu. Jean de Jésus-Marie le savait bien qui enseignait à ses disciples : « Demandez la lumière de la grâce divine pour voir vos nombreuses fautes ». Oui, qu’une notable partie de notre examen soit consacrée à demander à Dieu sa lumière. Alors, comme un rayon pénétrant dans une pièce obscure révèle tout à coup les impuretés, les poussières de l’atmosphère, qui dansent et tourbillonnent dans sa clarté, ainsi la lumière de Dieu, la clarté d’En-Haut nous placera dans notre vrai jour.

Il faut le contact intime avec Dieu pour montrer à l’homme son péché : « Seigneur, va-t’en de moi, je suis un homme pécheur ! » s’écrie Saint Pierre à la suite de l’intervention miraculeuse du Christ sur le lac. Zachée, après le passage du Seigneur, paraît se réveiller d’un long sommeil et découvre ses injustices : « Si j’ai fait du tord à quelqu’un en quelque chose, je lui rendrai quatre fois autant. » Le centurion a d’abord accepté que Jésus vienne dans sa demeure pour guérir son serviteur ; mais à mesure que le Maître approche, on dirait qu’il prend conscience de ses infidélités au point de lui envoyer dire : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri. »

C’est donc Dieu qui, dans notre examen, par l’invasion de sa lumière, nous fera voir nos fautes telles qu’elles sont, nous montrera notre misère, ce qui est beaucoup plus pour nous que d’y croire raisonnablement, car voir notre misère c’est la goûter, la savourer. Grâce immense de vérité ! Les contemplatifs et les saints, abîmés dans leur humilité au point de nous sembler excessifs, voient juste. Les rayons divins tombent à flots sur leur âme et en éclairent les profondeurs les plus secrètes ; comme des animaux surpris dans leurs repaires, toutes les petites vilenies dont s’accommode l’humaine infirmité se montrent alors au grand jour.

Jean de Saint Samson a bien fait remarquer la différence qui existe entre ce qu’il appelle l’humilité raisonnable, fruit du raisonnement et l’humilité fervente qui naît de la lumière infuse de Dieu. La première « s’exerce par la raison persuadée et convaincue mais elle n’a pas de durée. C’est pourquoi il se faut exercer plus par l’amour que par la raison. » On obtient alors l’humilité fervente par laquelle l’homme demeure ravi dans le silence éternel, et voit en cet abîme combien le pouvoir humain est court et limité. » Telle est « l’humilité fervente ».

Troisième principe. Un bon examen de conscience est avant tout tourné vers l’avenir. Le ferme propos de ne plus retomber y occupe une place privilégiée ; c’est même lui qui est l’essentiel pour Jean de Jésus-Marie : « L’essence de toute cette affaire est la fermeté du propos. » Combien sont stériles ces moments où l’âme se consume sans grand profit au souvenir de fautes passées, alors que le temps presse, que « la figure de ce monde passe » et tout avec elle, nous invitant à nous hâter vers la Vie ! Certes, on doit regretter ses fautes, mais avec beaucoup de paix. Le frère Laurent de la Résurrection avait ce mot charmant : « Quand je reconnais avoir manqué, j’en tombe d’accord et je dis : c’est mon ordinaire, je ne sais faire que cela ! »

Voilà les sentiments qui touchent le cœur de Dieu ; sentiments admirablement accordés avec « l’esprit » du Carmel qui nous pousse à faire large la part de la confiance, à peu compter sur nous, même à nous réjouir de notre misère. Rappelons-nous la joie de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus relevant des imperfections en elle peu de temps avant de mourir. Alors, nous ne serons nullement découragés par la vue de nos fautes, mais pleins de confiance en l’avenir ; en nous relevant de notre examen nous croirons entendre Notre-Seigneur nous murmurer l’encouragement qu’il aimait tant prodiguer aux malades guéris par lui : « Va et ne pèche plus ! »