La nouveauté de l’Amour (4e semaine)

« Avant… Maintenant… »

Fleurs des champs Sur le chemin de libération de l’homme, Dieu n’est pas simplement spectateur. Il accompagne, il partage et même il devance l’homme. Nous aspirons à une plénitude, nous désirons grandir, progresser vers la liberté, et à la pleine réalisation de l’amour. Ces désirs viennent avant tout de ce que Dieu est et veut nous communiquer. C’est Lui qui s’engage le premier quand il nous appelle et Il est le premier à vouloir faire du neuf : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle, on ne se souviendra plus du passé, il ne reviendra plus à l’esprit. Mais soyez pleins d’allégresse et exultez éternellement de ce que moi je vais créer car voici je vais faire de Jérusalem une exultation » (Isaïe 65, 17-18). Dans le premier testament, il y a déjà ce souffle créateur, cette lumière qui marche, qui marque les étapes à travers le désert (cf Nb 9, 15-23) pour Israël qui se rend en terre Promise et vers son Messie. Combien de fois Dieu se penche sur ce peuple qui se développe (cf Osée 11, 1-4 : « J’ai appris à marcher à Ephraïm, je le prenais par le bras… je le menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour, j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m’inclinais vers lui et le faisais manger. »), la route n’est pas sans danger, sans défaillance, mais Dieu est là qui relève, qui encourage, qui rassure car il est fidèle et miséricordieux : « Yahvé est un Dieu éternel, créateur des extrémités de la terre. Il ne se fatigue ni ne se lasse… Il donne la force à celui qui est fatigué, à celui qui est sans vigueur il prodigue le réconfort… ceux qui espèrent en Yahvé renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer… » « Ne crains pas, car je t’ai racheté. Je t’ai appelé par ton nom : tu es à moi. Si tu traverses les eaux, je serai avec toi, et les rivières ne te submergeront pas. Si tu passes par le feu, tu ne souffriras pas et la flamme ne te brûlera pas… Je suis ton Sauveur… tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43, 1-4). Dieu est et sera pour Israël le pasteur qui aura soin lui-même de son troupeau et « je m’en occuperai. Je les retirerai de tous les lieux où elles furent dispersées, je les ramènerai sur leur sol… dans un bon pâturage je les ferai paître » (Ez. 34, 11-16). Alors qu’Israël ne retourne pas en arrière, qu’il croit et garde confiance et avance – car sa route s’ouvre vers des horizons nouveaux et Dieu lui fait entrevoir à quelle grandeur il est appelé et quelle splendeur sera la sienne : « je glorifierai ma maison de splendeurs… ton Dieu sera ta splendeur » (Is 60, 7 et 19-20 également Is 61 3-5). Sur sa route Israël devra garder la Loi comme « une lampe sur la route » (cf psaume 119) et rien n’empêchera au « petit reste » de parvenir là où Dieu lui avait promis de le conduire, vers ce Messie, « l’astre d’en haut pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort afin de guider nos pas dans le chemin de la paix » (Luc 1, 78-79).

Dieu, en Jésus-Christ, va se faire notre « premier de cordée » pour nous conduire jusqu’à la maison du Père : « Je suis le chemin … nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14, 5 et 6). Il devient le Bon Pasteur qui appelle, qui marche en tête pour conduire ses brebis dans de bons pâturages (cf Jn 10, 3-4 et 9-10). Alors si nous répondons à son appel, si nous consentons à faire les premiers pas, tels que nous sommes au départ, nous allons avancer, nous allons devenir « fils de lumière » : « oui, qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais aura la lumière de la vie » (Jn 12, 36 et 8, 12). « Le chemin sera resserré, mais il mène à la vie » (cf Mt 7, 13). Pour nous il y aura ce qui était avant, et ce qui est maintenant et qui nous achemine vers ce qui sera demain. Notre vocation n’est pas derrière nous, elle est sur nous, elle marche avec nous pour atteindre à une plénitude de réalisation, celle de la liberté et de l’amour. La route ne sera pas celle de la facilité : « venez à moi vous tous qui peinez » (Mt 11, 28) ; « Quiconque ne porte pas sa croix et ne vient pas derrière moi ne peut être mon disciple » (Lc 22, 28-29). Petit à petit, quittant le rivage (c’est l’avant), nous avons, sur la parole de Jésus, osé avancer en eaux profondes (c’est le maintenant), nous serons accueillis comme le bon serviteur, nous entrerons dans la joie de Dieu en partageant la Gloire, la Splendeur du Christ ressuscité : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée pour qu’ils soient un comme nous sommes Un » (Jn 17, 22). « Vous aurez en héritage la vie éternelle » (Mt 19, 29). C’est ainsi que passant de ce qui était « avant » pour vivre le « maintenant » nous sommes transformés en l’image du Seigneur, allant de gloire en gloire comme de par le Seigneur qui est Esprit » (2 Cor 3, 18).

Ste Thérèse de l'Enfant-Jésus Pour Thérèse, il y a eu aussi, sur son chemin de libération, « l’avant » et le « maintenant ». C’est ce qu’elle va dire très clairement spécialement dans le Manuscrit C. Et elle va le dire à propos de l’humilité, de la charité, de l’abandon, de la pauvreté, de la Foi. Il serait très intéressant pour nous de le préciser pour chacun de ces points. Vous pourriez prendre un crayon et entourer, dans le Manuscrit C, les mots avant (ou autrefois) et maintenant quand vous les trouvez.

Pour aujourd’hui, il nous faut faire un choix. Prenons ce qui concerne l’humilité. Céline évoquant sa petite sœur dit qu’ « elle était fière et entêtée ». Thérèse quant à elle, signale qu’elle avait « un grand amour propre » (Ms A 8 r°). Avant la grâce de Noël 1886, elle aura à assumer ses limites, notamment avec sa maladie étrange (Ms A 27 r° et v°), les jalousies de ses compagnes de classe (Ms A 22 v°), l’épreuve des scrupules (Ms A 44 r° - elle a aussi le sentiment d’avoir menti lorsqu’elle est amenée à parler de « l’apparition de la Vierge » : « l’humiliation devenant mon partage » cf Ms A 31 r°), celle de son hypersensibilité (Ms A 44) et « le cercle étroit où elle tournait ne sachant comment en sortir » (Ms A 46 v°). Mais c’est surtout au Carmel qu’elle va grandir dans l’humilité. Il va y avoir dans ses débuts de vie religieuse où elle rencontre « plus d’épines que de roses » (Ms A 69 v°), cinq années d’humiliations, particulièrement par le comportement de sa prieure, Mère Marie de Gonzague : « elle fût TRES SEVERE ; je ne pouvais la rencontrer sans baiser la terre, il en était de même dans les rares directions que j’avais avec elle… » (Ms A 70 v°). La petite fleur avait besoin pour s’épanouir de l’eau de l’humiliation : « La petite fleur transplantée sur la montagne du Carmel devait s’épanouir à l’ombre de la Croix » (Ms A 71 r°) et « je vous remercie de ne pas m’avoir ménagée. Jésus savait bien qu’il fallait à sa petite fleur l’eau vivifiante de l’humiliation, elle était trop faible pour prendre racine sans ce secours » (Ms C 1 v°). Il y aura aussi le mépris résultant pour les sœurs Martin au Carmel, de la maladie de leur père (on peut relire la lettre 141 adressée à Céline qui est encore dans le monde – 25 avril 1893). Dans sa tâche de formatrice près de novices, Thérèse entend leurs réflexions à l’occasion de « tous les combats qu’elle leur donne » - c’est « la salade, bien vinaigrée, bien épicée, rien n’y manque excepté l’huile, ce qui lui donne une saveur de plus… » (Ms C 27 r°).

Mais maintenant, à quelle profondeur d’humilité Thérèse est parvenue ! Après les humiliations de cinq années voilà que le soleil succède à la pluie : sa mère prieure la complimente, reconnaît en elle une grande sagesse et n’hésite pas à lui confier la formation de ses novices : « maintenant que les timides rayons de l’aurore ont fait place aux brûlantes ardeurs du midi » (Ms C 1 r°). « Vous n’avez pas craint de me dire que le Bon Dieu illuminait mon âme, qu’Il me donnait même l’expérience des années… » (Ms C 4 r°). Mais Thérèse a une liberté qui la fait passer au dessus des compliments, en gardant en elle une humilité qui ne l’empêche pas de reconnaître les grâces reçues de Dieu : « O ma Mère ! je suis trop petite pour avoir de la vanité maintenant, je suis trop petite encore pour tourner de belles phrases afin de vous faire croire que j’ai beaucoup d’humilité, j’aime mieux convenir tout simplement que le Tout-Puissant a fait de grandes choses en l’âme de l’enfant de sa divine Mère, et la plus grande c’est de lui avoir montré sa petitesse, son impuissance. » (Ms C 4 r°). « Toutes les créatures peuvent se pencher sur elle, l’admirer, l’accabler de leurs louanges, je ne sais pourquoi mais cela ne saurait ajouter une seule goutte de fausse joie à la véritable joie qu’elle savoure en son cœur, se voyant ce qu’elle est aux yeux du Bon Dieu : un pauvre petit néant, rien de plus… » … « Je ne veux pas parler, ma Mère chérie, de l’amour et de la confiance que vous me témoignez, ne croyez pas que le cœur de votre enfant y soit insensible, seulement je sens bien que je n’ai rien à craindre maintenant, au contraire je puis en jouir, rapportant au Bon Dieu ce qu’Il a bien voulu mettre de bon en moi. S’il lui plaît de me faire paraître meilleure que je ne suis, cela ne me regarde pas, Il est libre d’agir comme Il veut… » (Ms C 2 r°). C’est admirable cette humilité de Thérèse ! Et la petite voie l’établit définitivement en cette vérité de son être mais qui n’est plus que l’occasion pour Dieu d’y révéler, d’y faire chanter ici-bas et pour l’éternité les merveilles de son Amour Miséricordieux. Cette humilité où Thérèse s’accomplit parfaitement. Avant de mourir, elle pourra confier à Mère Agnès : « je crois que je suis humble » (CJ 30/09/1897).

Le ciel à travers les arbres Rappelons-nous aussi ce que Thérèse répondait à sa sœur, Marie du Sacré Cœur, qui venait de lire le Manuscrit B et avait exprimé à Thérèse ce qu’elle avait éprouvé en prenant connaissance de ce « trésor », « ces lignes marquées du sceau de l’amour » : « Comme le jeune homme riche de l’Evangile un certain sentiment de tristesse m’a saisie devant vos désirs extraordinaires du martyre. Voilà bien la preuve de votre amour, oui, vous le possédez l’amour, mais moi ! non jamais vous me ferez croire que je puis atteindre à ce but désiré. Voilà bien la preuve que je n’aime pas Jésus comme vous. Oh ! vous dites que vous ne faites rien, que vous êtes un pauvre petit oiseau chétif, mais vos désirs, pour quoi les comptez-vous ? Le bon Dieu, Lui, les regarde comme des œuvres » (Lettre C 170 de sr Marie du Sacré Cœur à Thérèse le 17/09/1896 et Ms B 2e partie). Et dans sa réponse, voici ce que Thérèse écrit : « Si vous aviez compris l’histoire de mon petit oiseau, vous ne me feriez pas cette question. Mes désirs du martyre ne sont rien, ce ne sont pas eux qui me donnent la confiance illimitée que je sens en mon cœur. […] Ah ! je sens bien que ce n’est pas cela du tout qui plaît au Bon Dieu dans ma petite âme, ce qui lui plaît c’est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c’est l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde… Voilà mon seul trésor, pourquoi ce trésor ne serait-il pas le vôtre ?… […] il faut consentir à rester pauvre et sans force et voilà le difficile… […] C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour… » (Lettre 197).

C’est l’humilité qui fait fleurir l’espérance en nous, cette espérance qui nous donne des ailes pour aller toujours plus en avant et qui se confond avec le « maintenant » de Dieu : « Jésus, je suis trop petite pour faire de grandes choses … et ma folie à moi, c’est d’espérer que ton Amour m’accepte comme victime… » (Ms B 5 v°). Alors, au terme de notre méditation, en reconnaissant et en aimant notre pauvreté, en nous réjouissant comme Thérèse d’avoir à découvrir encore de nouvelles imperfections (« maintenant je ne m’étonne plus de rien » cf Ms C 15 r°), ouvrons notre cœur de pauvre, de tout petit : « O Jésus ! que ne puis-je dire à toutes les petites âmes combien ta condescendance est ineffable… je sens que si par impossible tu trouvais une âme plus faible, plus petite que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore, si elle s’abandonnait avec une entière confiance à ta miséricorde infinie. » (Ms B 5 v°).