La plénitude de l’Amour (6e semaine)

Nous voilà arrivés au sommet de la vie humaine de Jésus sur notre terre. Dernière semaine de notre Carême. La Semaine Sainte… « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin. » (Jn 13, 1). Jésus peut terminer sa vie en disant : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. » (Jn 15, 9). « Ils étaient à toi et tu me les as donnés. J’ai veillé et aucun d’eux ne s’est perdu » (Jn 17, 6 et 12). « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10, 11). L’ultime relique de Jésus, c’est celle de son Cœur ouvert et blessé d’où coulent des fleuves d’eau vive (Jn 17, 37-38). Chacun peut dire : « Il m’a aimé et s’est livré pour moi. » (Gal 2, 20).

L’ultime chemin de libération

Le chemin de Jésus a été et reste le chemin de notre libération, il n’a pas eu à se débarrasser des entraves du mal : « Qui d’entre vous me convaincra de péché ? » (Jn 8, 46). Mais Dieu s’est incarné pour être solidaire de notre destin actuel et futur ; il est le Bon Pasteur qui marche en avant, qui nous guide, « le premier né d’entre les morts » (Gol 1, 18). Il a partagé notre sort et loin de choisir ce qui lui plaisait (Rom 15, 3), il a mis les pieds dans les ornières de notre route, dans une entière liberté (« Personne ne m’enlève la vie ; mais je la donne de moi-même » Jn 10, 18), il n’a repoussé qui que ce soit, il a rejoint toutes les situations de détresse, de combat, de traversée orageuse, de mort, de souffrance, pour faire de nous des êtres libres, de vrais vivants de la vie éternelle (cf Jn 6, 51-54 et 11, 26), oui, des personnes enfin accomplies et en qui se refléteraient éternellement la Liberté de Dieu et la Splendeur de son Amour : « Du temple, je n’en vis point en elle ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau… l’Agneau lui tient lieu de flambeau ; le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles. » (Ap 21, 22-23 et 22, 4-5). Et nous sommes déjà participants de cette liberté conquise pour nous par Jésus Ressuscité. Depuis notre baptême, il y a en nous ce ferment capable de soulever toutes nos lourdeurs, il y a la grâce du Christ qui a vaincu la mort, et rien ne peut désormais nous séparer de cet amour de Jésus : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? la tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? Mais en tout cela nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés… [rien] ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur. » (Rom 8, 35-39). En nous il y a cette énergie de l’amour « vous êtes un temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous » (1 Cor 3, 16-17). C’est l’Esprit Saint qui nous inspire la charité (Col 1, 8). Il anime notre pauvre prière (Rom 8, 14-16 et 26). Il combat avec nous (Rom 15, 30).

Alors sur le chemin qu’il nous reste à parcourir pour une entière libération, laissons-nous conduire par l’Esprit Saint, par l’Amour divin puisqu’« il est notre vie » (Gal 5, 25). Le Père nous l’a donné par son Fils Bien-Aimé pour qu’entre Lui et nous, et pour qu’entre nous, avec Lui, il n’y ait plus que l’Amour, cette respiration éternelle de Dieu, celle du Christ et de « son corps total qui tend à la plénitude de l’Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ » (Eph 4, 13). Pâques ne sera pas un temps d’arrêt mais un nouveau tremplin pour aller de l’avant. Nous resterons les yeux fixés sur Jésus, notre Bon Pasteur, nous écouterons sa voix, nous resterons à son école pour qu’il continue de nous attirer vers le Père, et cela en nous rapprochant les uns des autres, en nous aimant les uns les autres comme Il nous a aimés, de cet amour qui se fait chair, qui est universel, qui est pur don, gratuité totale et miséricorde infinie.

L’accomplissement dans l’Amour

Etre libre et n’être plus qu’amour, voilà ce que nous admirons en sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face, en celle qui est devenue « une icône de Dieu » comme le disait Jean Paul II en proclamant Thérèse Docteur de l’Eglise universelle. Nous avons évoqué son chemin de libération : c’est encore lui que nous allons rappeler à propos de la charité. Dans l’entretien précédent, nous avons fait allusion surtout à l’affectivité de Thérèse. A ce sujet il aurait fallu parler encore de ce que fut pour le cœur de Thérèse la maladie de son père.

Maintenant il va s’agir du libre don qu’elle a voulu faire d’elle-même, sa « pratique » de la charité, et nous allons là encore trouver l’avant et le maintenant sur son chemin de libération.

Petite, elle a appris à être sensible pour les pauvres : « un jour nous en vîmes un qui se traînait péniblement sur des béquilles, je m’approchai pour lui donner un sou, mais ne se trouvant pas assez pauvre pour recevoir l’aumône, il me regarda en souriant tristement et refusa de prendre ce que je lui offrais. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur, j’aurais voulu le consoler, le soulager » (Ms A 15 r°).

Il y aura la grâce du 25 décembre 1886, la « grâce de sortir de l’enfance »… « la grâce de ma complète conversion »… « En peu de temps le Bon Dieu avait su me faire sortir du cercle étroit où je tournais ne sachant comment en sortir » (Ms A 45 r° et 46 v°). « je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais pas senti aussi vivement… Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !… Un Dimanche en regardant une photographie de Notre-Seigneur en Croix, […] le cri de Jésus sur la Croix retentissait dans mon cœur : « J’ai soif ! » Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive… Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes… » (Ms A 45 v°).

Dieu lui donnera la grande joie de savoir la conversion de Pranzini, « son premier enfant » (Ms A 45 v° et 46 r°).

C’est surtout au Carmel que Thérèse va avoir à se donner à ceux que Dieu a choisi pour les confier à son amour. Ce sera le creuset de la vie de communauté où avec Jésus, pour Jésus, comme Jésus, elle va consentir à donner sa vie jusqu’à en mourir. En ses débuts, elle a à dépasser les oppositions, la mauvaise humeur, et parfois la solution pour Thérèse, ce sera la fuite pour éviter la bagarre !

Dans la lettre 74 du 6 janvier 1889, écrite pendant sa retraite de prise d’habit, elle confie à sœur Agnès : « Demandez à Jésus que je sois bien généreuse pendant ma retraite, il me CRIBLE de piqûres d’épingles, la pauvre petite balle n’en peut plus, de toutes parts elle a de tout petits trous qui la font plus souffrir que si elle n’en avait qu’un grand !… Rien auprès de Jésus, sécheresse !… Sommeil !… Mais au moins c’est le silence !… le silence fait du bien à l’âme… Mais les créatures, oh ! les créatures !… La petite balle en tressaille !… Comprenez le jouet de Jésus !… Quand c’est le doux ami qui pique lui-même sa balle, la souffrance n’est que douceur, sa main est si douce !… Mais les créatures !… Celles qui m’entourent sont bien bonnes, mais il y a je ne sais quoi qui me repousse !… ». « Ce matin j’ai eu de la peine chez ma Sœur St Vincent de Paul, je me suis en allée le cœur bien gros… » (Lt 76 - 7/01/1889 – sans doute à l’occasion d’un essayage d’alpargates, sandales de grosse toile à semelle de corde). Sr Saint-Vincent de Paul multipliait les réflexions piquant à l’endroit de Thérèse qui se contentait de répondre par un sourire. Cette sœur n’eut jamais de sympathie pour Thérèse, trop lente et maladroite dans les travaux pratiques. C’est elle qui se demandait ce qu’on pourrait dire de Thérèse après sa mort, elle avait fait si peu de chose !

Un autre fait au cours de son noviciat : une sœur veut empêcher Thérèse d’entrer chez la prieure qui est souffrante, à qui elle devait remettre des clefs qui lui avaient été confiées. « elle voulut me prendre les clefs, mais j’étais trop maligne pour les lui donner et céder mes droits. Je comprends maintenant qu’il aurait été bien plus parfait de céder à cette sœur, jeune il est vrai, mais enfin plus ancienne que moi. Je ne le comprenais pas alors » (Ms C 14 v°). Il y a affrontement, la prieure est réveillée et Thérèse, accusée : « tout retomba sur moi … C’est sœur Thérèse qui a fait du bruit… mon Dieu, qu’elle est désagréable… etc. Moi qui sentais tout le contraire, j’avais bien envie de me défendre ; je me dis que certainement si je commençais à me justifier je n’allais pas pouvoir garder la paix de mon âme ; je sentais aussi que je n’avais pas assez de vertu pour me laisser accuser sans rien dire, ma dernière planche de salut était donc la fuite » Et quelques lignes plus loi, Thérèse ajoute : « quand je me reporte au temps de mon noviciat comme je vois combien j’étais imparfaite… Je me faisais des peines pour si peu de choses que j’en ris maintenant. Ah ! que le Seigneur est bon d’avoir fait grandir mon âme, de lui avoir donné des ailes… » (Ms C 15).

Thérèse a progressé en charité durant ces années. Dans le Manuscrit C, elle va mettre les points sur les i en ce qui concerne la pratique de la charité. Mais elle ne manquera pas d’avouer que cela ne lui a pas été facile : « ma Mère, en lisant ce que je viens d’écrire, vous pourriez croire que la pratique de la charité ne m’est pas difficile. C’est vrai, depuis quelques mois [Thérèse écrit en juin 1897]je n’ai plus à combattre pour pratiquer cette belle vertu ; je ne veux pas dire par là qu’il ne m’arrive jamais de faire des fautes, ah ! je suis trop imparfaite pour cela, mais je n’ai pas beaucoup de mal à me relever […]la milice céleste vient maintenant à mon secours » (Ms C 13 v°).

Thérèse qui pratiquait la charité a reçu de nouvelles lumières : « Cette année [1897], ma Mère chérie, le bon Dieu m’a fait comprendre ce que c’est que la charité ; avant je le comprenais, il est vrai, mais d’une manière imparfaite, je n’avais pas approfondi cette parole de Jésus : « Le second commandement est semblable au premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Je m’appliquais surtout à aimer Dieu et c’est en l’aimant que j’ai compris qu’il ne fallait pas que mon amour se traduisît seulement par des paroles » (Ms C 11 r°).

Le prochain ne doit pas être simplement l’occasion de nous prouver que nous aimons Dieu, mais il faut l’aimer lui pour ce qu’il est. Et Thérèse le comprend en voyant comment Jésus a aimé ses apôtres. « Ah ! ce n’était pas leurs qualités naturelles qui pouvaient l’attirer, il y avait entre eux et Lui une distance infinie. Il était la science, la Sagesse Eternelle, ils étaient de pauvres pêcheurs, ignorants et remplis de pensées terrestres. Cependant Jésus les appelle ses amis, ses frères. Il veut les voir régner avec Lui dans le royaume de son Père et pour leur ouvrir ce royaume Il veut mourir sur une croix car Il a dit : Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Mère bien-aimée, en méditant ces paroles de Jésus, j’ai compris combien mon amour pour mes sœurs était imparfait, j’ai vu que je ne les aimais pas comme le Bon Dieu les aime ? Ah ! je comprends maintenant que la charité parfaite consiste à supporter les défauts des autres, à ne point s’étonner de leurs faiblesses, à s’édifier des plus petits actes de vertus qu’on leur voit pratiquer, mais surtout j’ai compris que la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du cœur » (Ms C 12).

Mais Thérèse ne s’est pas contentée de comprendre. A travers ce Manuscrit C elle va être amenée à nous dévoiler comment elle a répondu à la lumière reçue de Jésus, la mise en application.

« lorsque surtout le démon essaie de me mettre devant les yeux de l’âme les défauts de telle ou telle sœur qui m’est moins sympathique, je m’empresse de rechercher ses vertus, ses bons désirs, je me dis que si je l’ai vue tomber une fois elle peut bien avoir remporté un grand nombre de victoires qu’elle cache par humilité, et que même ce qui me paraît une faute peut très bien être à cause de l’intention un acte de vertu ». Et Thérèse donne un exemple où elle fut mal jugée à l’occasion d’un acte de service qui était demandé (cf Ms 12 v° et 13 r°), exemple qui « me rendit indulgente pour les faiblesses des autres »… « je veux toujours avoir des pensées charitables car Jésus a dit : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » (Ms C 13 v°).

« La charité ne devait pas consister dans les sentiments, mais dans les œuvres » : ainsi Thérèse s’est comportée vis-à-vis d’une sœur « qui a le talent de me déplaire en toutes choses, ses manières, ses paroles, son caractère me semblaient très désagréables » - oui, Thérèse a fait « pour cette sœur ce que j’aurais fait pour la personne que j’aime le plus. »… « je tâchais de lui rendre tous les services possibles et quand j’avais la tentation de lui répondre d’une façon désagréable, je me contentais de lui faire mon plus aimable sourire »… « lorsque mes combats étaient trop violents, je m’enfuyais comme un déserteur » (cf Ms C 14 r°).

Il y a des sympathies, des antipathies naturelles : « Jésus me dit que cette sœur, il faut l’aimer, qu’il faut prier pour elle, quand même sa conduite me porterait à croire qu’elle ne m’aime pas. » « Et ce n’est pas assez d’aimer, il faut le prouver. » (Ms C 15 r°) Savoir aimer celle qui “fait valoir des droits imaginaires » ou qui refuse le service qu’on lui demande… savoir aimer quand des objets qu’on utilise ont disparu : la patience est bien près de m’abandonner et je dois prendre mon courage à deux mains pour ne pas réclamer avec amertume les objets qui me manquent. Il faut bien parfois demander les choses indispensables, « mais en le faisant avec humilité » (Ms C 16).

Aller au devant des désirs des autres : « Ma Mère chérie, je suis bien loin de pratiquer ce que je comprends et cependant le seul désir que j’en ai me donne la paix. » (Ms A 17 r°) « Il y a une façon si gracieuse de refuser ce qu’on ne peut donner, que le refus fait autant de plaisir que le don. » (Ms C 18 r°)

Encore deux faits qui montrent à quelle charité est arrivée Thérèse : Elle a remarqué que l’on ne recherche pas la compagnie des âmes imparfaites. « sans doute on se tient à leur égard dans les bornes de la politesse religieuse, mais craignant peut-être de leur dire quelques paroles peu aimables, on évite leur compagnie. - En disant les âmes imparfaites, je ne veux pas seulement parler des imperfections spirituelles, puisque les plus saintes ne seront parfaites qu’au Ciel, je veux parler du manque de jugement, d’éducation, de la susceptibilité de certains caractères, toutes choses qui ne rendent pas la vie très agréable. Je sais bien que ces infirmités morales sont chroniques, il n’y a pas d’espoir de guérison… […] Je dois rechercher en récréation, la compagnie des sœurs qui me sont le moins agréables, remplir près de ces âmes blessées l’office du bon Samaritain. Une parole, un sourire aimable, suffisent souvent pour épanouir une âme triste » (Ms C 28 r°).

Et pour Sr Saint-Pierre, sœur bien handicapée, pas toujours facile à satisfaire, « lorsque je la conduisais, je le faisais avec tant d’amour qu’il m’aurait été impossible de faire mieux si j’avais dû conduire Jésus lui-même. La pratique de la charité ne m’a pas toujours été si douce » « Ce n’est pas toujours avec ces transports d’allégresse que j’ai pratiqué la charité, mais au commencement de ma vie religieuse, Jésus voulut me faire sentir combien il est doux de le voir dans l’âme de ses épouses « (se reporter au Ms C 29 et 30). Evoquant certaines difficultés d’un autre ordre, Thérèse n’hésite pas à dire : « je ne pourrais si bien vous expliquer ces tristes sentiments de nature si je ne les avais sentis dans mon cœur et j’aimerais à me bercer de la douce illusion qu’ils n’ont visité que le mien si vous ne m’aviez ordonné d’écouter les tentations de vos chères petites novices. » (Ms C 19 r°). C’est donc bien par un chemin de libération que Thérèse est parvenue à cette admirable charité. Oui, elle n’est plus qu’amour.

« Il me semble maintenant que rien ne m’empêche de m’envoler
(à quelle liberté Thérèse est arrivée !), car je n’ai plus de grands désirs
si ce n’est celui d’aimer jusqu’à mourir d’amour… »
(Ms C 7 v°)