La prière cachée… Pour quoi ?

« Dans le dialogue silencieux que des âmes consacrées à Dieu entretiennent avec leur Seigneur, sont préparés les événements visibles de l’histoire de l’Église qui renouvellent la face de la terre. » (Édith Stein)

« On ne sait pas le bien que l’on peut réaliser à distance, uniquement par la prière » (Père Jacques de Jésus)

« Où es-tu caché ami ? » - La prière cachée avec Jean de la Croix

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La prière est d’une valeur suprême

Jean de la Croix a beaucoup prié et longuement. Il a guidé de nombreuses personnes sur ce chemin. Quand nous nous penchons sur sa relation personnelle avec Dieu, ce qui vient, c’est un cri, une blessure, une soif : « Où es-tu caché ami, me laissant gémissant, tu as fui comme un cerf, me laissant blessé, je t’ai cherché mais tu es parti… ».

fontaine du couvent d'Avon"
fontaine du couvent d’Avon

Où es-tu ? C’est une soif, un désir brûlant qui le fait chercher. Voilà le centre : son désir. Prier, c’est avant tout être au contact avec son désir. C’est dans la prière que Jean trouve le calme, la force et l’essentiel.

« D’où vient qu’en toutes nos nécessités, travaux et difficultés, nous n’avons point de meilleur ni de plus assuré recours que l’oraison et l’espérance que Dieu pourvoira par tels moyens qu’il lui plaira. » (La Montée du Carmel, livre 2, 21, 5)

Demander à Dieu, mais dans la foi : demander non pas en dernier recours mais comme le principal recours, en suspendant ma vie à la foi en l’engagement de Dieu. Faire cela car dans la prière, ce qui est finalement en jeu, c’est notre vie. On peut prier pour ceci, cela, celui-ci, ou celui-là, pour les prisonniers, nos ennemis, les pauvres… Tout cela est bien mais tout cela est plutôt le symptôme d’un désir, d’un besoin plus profond. Nous sommes crées pour désirer Dieu, nous avons en nous une capacité infinie, celle de Dieu.

Tous nos autres besoins sont les symptômes de ce besoin fondamental de Dieu. La vie ne cesse de nous le montrer : on peut bien répondre à mes questions, mon questionnement demeure. Je désire toujours aimer davantage même si j’aime et si je suis aimé. Nos besoins de réponse, d’amour, de solutions sont des symptômes d’un besoin bien plus grand, celui de Dieu. Cela fait mal, mais cette douleur est le prix de notre dignité. Faits pour Dieu, nous ne pouvons que souffrir de cette soif de lui. Nous sommes de par notre origine faits pour être unis au Christ. Nous sommes radicalement une capacité d’union, un désir du Christ. Quand nous vivons à ce niveau, nous sommes pleinement nous-mêmes. Alors la prière est la manière suprême de vivre car elle nous met en relation avec celui que nous désirons.

Si la prière nous fait devenir nous-mêmes, nous révèle à nous-mêmes, elle a aussi une suprême valeur pour le monde car elle restaure le rythme de l’univers. Il est vital pour notre monde qu’il y ait des récepteurs. Quand notre ouverture est entière, Dieu peut agir avec vigueur, comme le vent qui souffle dans un tunnel : notre ouverture permet à Dieu de passer vers le monde et de l’attirer dans son amour.

oratoire de montagne"
oratoire de montagne

« Qu’ils y prennent donc garde ceux qui sont très actifs et qui pensent embraser le monde avec leurs prédications et leurs œuvres extérieures : ils seraient beaucoup plus utiles à l’Église et beaucoup plus agréables à Dieu, sans compter le bon exemple qu’ils donneraient, s’ils passaient, ne serait-ce que la moitié de ce temps, à se tenir avec Dieu en oraison, même si la leur n’est pas aussi élevée que celle dont nous parlons. Certes, grâce à leur oraison, et ayant puisé en elle des forces spirituelles, ils feraient davantage, et avec moins de peine, en une seule œuvre qu’en mille. Agir autrement, ce n’est que frapper du marteau, faire seulement un peu plus que rien, parfois rien du tout, et même parfois du tort. Que Dieu vous épargne de voir le sel commencer à s’affadir (Mt 5, 13) car, bien que du dehors il semble qu’on fasse quelque chose, en réalité il n’en sera rien, tant il est certain que les bonnes œuvres ne se peuvent accomplir que par la force de Dieu. » (Cantique Spirituel B, 29, 3)

Le message de Jean est fort  : Dieu seul nous sauve. L’amour crucifié ouvre le monde au don de Dieu. Cet amour est à l’œuvre dans la prière. La prière est donc un agent de changement. Face à la soif du monde, Jean affirme la valeur essentielle de la prière.

Prier : une réalité

« Combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demande » (Lc 11, 13) Il y a donc en fait une seule demande à faire, car il n’y a de la part de Dieu qu’une réponse : lui-même. Dans la prière, il s’agit en effet d’une rencontre, d’une amitié, d’une intimité. Aussi Jean se concentre sur la rencontre. Encore une fois, Jean ne dit pas tout sur la prière, il approfondit ce qui pour lui est l’essentiel.

Notre manière de prier doit peu à peu correspondre à ce que nous sommes : autant de personnes, autant de manières de prier. Jean nous invite à ne pas nous décourager. Il préfère nous retirer nos illusions tout de suite car il craint que dans le cas contraire nous ne puissions entrer en relation avec le trésor qui nous habite, notre gloire cachée. Il nous faut sacrifier ce qui est superficiel : un lieu, un rituel, nos sensations, pour accueillir la réalité vivante qui se donne par la foi.

Le Christ est notre gloire cachée, il est au cœur de nous-même. L’amour, la foi, l’espérance actualise notre union, notre adhésion à notre cœur. Prier, c’est cela, retourner au centre pour aimer, être aimé… Jésus ressuscité est toujours disponible, toujours offert. Voilà l’aventure de la prière : nous sommes regardés par le Christ et nous le regardons dans la foi et cet échange est dynamique, source de croissance et d’intimité.

Les conséquences sont inouïes. Pour Dieu, aimer, c’est nous prendre avec lui et nous rendre semblables à lui. Quand nous prions, quand nous nous tournons vers Dieu par amitié, confiant en sa présence, aimant, alors, même en clair obscur, quelque chose se passe. Ces temps cachés, silencieux, arides et nocturnes, de prière cachent en eux un dynamisme sans pareil, une relation qui nous transforme et transforme mystérieusement le monde. Voilà la réalité.

La prière, c’est avant tout, être avec Jésus, à l’intérieur…

Jean ne nous donne pas une page blanche avec comme mot d’ordre : ‘remplissez là !’ Il nous invite à participer à un événement, à entrer dans une danse. Quel est cet événement bien réel ? C’est la présence de Dieu en moi… Où es-tu caché ami ? En toi…

« O âme, la plus belle d’entre toutes les créatures, toi qui désirer tant connaître le lieu où se trouve ton Bien-Aimé pour l’y chercher et t’unir à lui, voilà qu’on te dit que tu es toi-même la demeure où il habite, la retraite et le lieu secret où il est caché ; c’est un sujet de grand contentement et de grande joie pour toi de voir que celui qui est ton bien et ton espérance est si près de toi qu’il est en toi ou, pour mieux dire, que tu ne peux exister sans lui. Voici dit l’Époux (Lc 17,21) – que le Royaume de Dieu est au-dedans de vous, et l’apôtre saint Paul (2 Co 6, 16), son serviteur, dit : Vous êtes temple de Dieu.

C’est pour l’âme une grande satisfaction de comprendre que Dieu ne s’éloigne jamais de l’âme, même si elle est en péché mortel, à combien plus forte raison si elle est en grâce.

Que peux-tu vouloir de plus, ô âme, et que cherches-tu de plus en dehors de toi, alors qu’au-dedans de toi tu as tes richesses, tes délices, ta satisfaction, ton rassasiement et ton royaume, c’est-à-dire ton Bien-Aimé que désire et recherche ton âme ? Puisque tu le possèdes si proche, réjouis-toi et sois dans l’allégresse avec lui en ton recueillement intérieur ; désire-le là, adore-le là et ne vas pas le chercher loin de toi car tu te distrairais et tu te fatiguerais et tu ne la trouverais ni n’en jouirais plus sûrement, ni plus rapidement, ni plus intimement qu’en toi-même. Il y a seulement une difficulté, c’est que, bien qu’il soit en toi, il est caché. Mais c’est une grande chose que de connaître le lieu où il est caché, pour le chercher avec certitude. » (Cantique Spirituel B, 1, 7-8)

Voilà comment Jean décrit la rencontre de la prière, rencontre qui nous ouvre à l’impact de Dieu en nous et change le monde : désire-le là, adore-le là ! Voilà en condensé tout le message de Jean sur la prière : elle commence par l’accueil d’un don : Dieu est proche. Pour l’accueillir, il ne faut pas aller voir ailleurs, même si le fait qu’il soit caché soit douloureux. Ici et maintenant, nous sommes invités à une rencontre dans la foi et l’amour.

La manière dont Dieu agit a des conséquences énormes pour la prière. « Si une âme cherche Dieu, Dieu la cherche bien davantage ». Les signes ne peuvent être reçus que sur cette base, sur la promesse d’un Dieu qui non seulement se donne, mais presse pour se donner à nous. Donc, même quand je me sens aride et que cette aridité provient de mon infidélité, de mon caractère, de ma fatigue… la prière est toujours possible car Dieu ne cesse jamais de se donner à nous, car Jésus n’a jamais cessé d’accueillir la pauvre, il est même descendu aux enfers, dans l’abîme de notre péché. Oui, elle est possible puisque je peux décider maintenant, encore, d’être avec lui, de vouloir être avec lui. Se tourner vers Dieu est toujours libre ! et possible.

Caché pour accueillir le don de Dieu

Jean nous a conduit dans notre quête de Dieu. Cette quête est fondée sur notre foi en la résurrection du Christ qui par elle se donne à tous les hommes, nous recherche et nous rend capable d’accueillir le don de Dieu, seul capable de nous faire advenir à notre vraie dignité.

Jean nous a aussi appelé à bien distinguer la réalité de la rencontre et nos sensations. Même si on ne le voit pas, quelque chose advient dans la rencontre. Dieu se communique lui-même de manière cachée. Ce qui semble le plus tangible, c’est plutôt son absence.

Dans la prière, il ne s’agit pas d’abattre des ennemis mais de rejoindre notre désir positif de nous laisser combler par un Autre. Si nos anxiétés, notre douleur, notre colère… sont des symptômes de notre soif, ils ne peuvent être fondamentalement des obstacles à la prière. Au contraire, c’est à partir de cela que nous pouvons nous ouvrir à la relation avec celui qui nous aime et désire nous venir en aide. Au lieu d’analyser nos blessures et de les excuser, Jean nous invite à nous situer au niveau de nos blessures, de les habiter, non de les rejeter et de nous tenir ainsi devant Dieu.

Marie est en cela un exemple. Elle perçoit l’embarras des époux à Cana, il est aussi question de manque ici ! Elle ne propose pas de solution à son fils. Elle lui fait simplement part de la réalité. Elle ne dit pas : « Tu devrais faire ceci ou cela » mais « ils manquent de vin ».

« Ils manquent de vin », « J’ai cette difficulté », « Voilà comment je suis, comment je me sens ». Nos peurs sont aussi un langage : être avec le Christ, avec elles, c’est communiquer, c’est prier.

cimetière des frères du couvent d'Avon"
cimetière des frères du couvent d’Avon

L’histoire de Jean a commencé là : il s’est découvert assoiffé de celui qui l’avait blessé. Il a rencontré le Christ qui vient à lui, pauvre pour partager sa blessure et ressuscité pour le guérir. Jean nous propose de prier non pour nous échapper de nos nuits qui d’ailleurs échappent à notre prise, mais pour y séjourner. La nuit se découvre alors comme une heureuse aventure, non pas la nuit du chaos, mais une caverne qui est le cœur du Christ ressuscité. Voilà notre vraie demeure !

Un frère Carme du couvent d’Avon

Un apostolat fécond

Appelés à la sainteté

Nous sommes la demeure de Dieu, sa lumière éclaire nos cœurs. Pour parvenir à ce chemin de réciprocité le moyen le plus sûr est l’oraison, le levier de l’amour, modèle du Christ par excellence, passant des nuits entières à prier le Père dans la solitude et le silence du cœur.

Dieu réalise ses opérations divines dans le silence et le langage que Dieu entend le mieux, c’est le silence d’amour. Le Père Céleste a dit une seule parole : son Fils. Il l’a dit dans un éternel silence. C’est dans le silence de l’âme qu’elle se fait entendre (St Jean de la Croix).

« Fixe les yeux sur le Christ, sur Lui seul, tu trouveras en Lui au-delà de ce que tu peux désirer et demander. » « Si tu attaches tes yeux sur Lui, tu trouveras tout en Lui » (Montée du Carmel). C’est à travers notre vie d’oraison que notre regard se purifie. « À force de ma regarder, tu finiras par me ressembler. »

Porter du fruit

« Je vous elle atteint les proches pour que vous alliez et que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure. » (Jean 15, 16) Cette intimité divine, cette réciprocité d’amour mutuel sont la source d’une étonnante fécondité spirituelle, elle atteint les proches et ceux que nous ne connaîtrons jamais ici-bas, mais dont nous sommes unis à Jésus, les sauveurs avec Lui : cet amour de relation solitaire est tout ce qu’il y a de plus précieux dans le monde. Plus l’amour est fort, plus son action est puissante. Il éclaire ceux qui ne le connaissent pas, console ceux qui ne pensent pas à lui. Dans le silence, ignoré de tous, il communique la vraie vie, celle qui ne finit pas.

Pour être apôtre de la vie intérieure, il faut en avoir un ardent désir, une parfaite docilité à la grâce. C’est un apostolat fécond. « L’apostolat de la prière n’est-il pas plus élevé que celui de la parole ? Notre mission est de former des ouvriers évangéliques qui soulèveront des milliers d’âmes dont nous serons les mères. » (Thérèse de l’Enfant Jésus, Lettre 135).

Jésus a donné trente ans de sa vie cachée et trois ans seulement de sa vie extérieure !! Quel exemple !!

L’efficacité de notre vie dépend de notre charité. C’est Jésus qui donne du prix à nos actions, mais il faut lui prouver notre amour et ne laisser aucune parole, regard, pensée, sans les revêtir de charité dans toutes les occasions du jour, dans les plus petites choses dont nous sommes capables car, « le plus petit mouvement de pur amour est plus utile que toutes les autres œuvres réunies. » (St. Jean de la Croix).

« Lorsqu’une âme s’est laissée attirer par l’odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu’elle aime sont entraînées à sa suite, cela se fait sans effort. C’est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. » (Thérèse de l’Enfant Jésus, Manuscrit C, 34).

« La vie est un trésor… Chaque instant, c’est une éternité de joie pour le ciel, une éternité de voir Dieu face à face, de n’être qu’un avec lui… » ( Thérèse de l’Enfant Jésus, Lettre 96).

Un membre de la Communauté de la Bonne Nouvelle de St-Quentin-en-Yvelines