La prière dans l’histoire (Ap suite) : L’école de prière de B XVI (n°34)

Cycle de catéchèses sur la prière chrétienne - 12 septembre 2012

Chers frères et sœurs,

Mercredi dernier, j’ai parlé de la prière dans la première partie de l’Apocalypse ; aujourd’hui, nous passons à la seconde partie du livre et, alors que dans la première partie, la prière est orientée vers l’intérieur de la vie ecclésiale, dans la seconde l’attention se tourne vers le monde entier ; en effet, l’Eglise chemine dans l’histoire, elle en fait partie selon le projet de Dieu. En écoutant le message de Jean, présenté par le lecteur, l’assemblée a redécouvert son devoir de collaborer au développement du Royaume de Dieu comme « prêtres de Dieu et du Christ » (Ap 20,6 ; cf. 1,5 ; 5,10) et elle s’ouvre sur le monde des hommes.

Et nous voyons émerger ici deux modes de vie en rapport dialectique entre eux : nous pourrions définir le premier comme le « système du Christ », auquel l’assemblée est heureuse d’appartenir, et le second comme le « système terrestre anti-Royaume et anti-alliance, mis en œuvre par l’influence du Malin » qui, en trompant les hommes, veut réaliser un monde opposé à celui voulu par le Christ et par Dieu (cf. Commission biblique pontificale, Bible et morale. Racines bibliques de l’agir chrétien, 70). L’assemblée doit alors savoir lire en profondeur l’histoire qu’elle est en train de vivre, et apprendre à discerner les événements avec la foi pour collaborer, par son action, au développement du Royaume de Dieu. Et ce travail de lecture et de discernement, et aussi d’action, est lié à la prière.

Tout d’abord, après l’appel insistant du Christ qui, dans la première partie de l’Apocalypse, a dit sept fois : « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises » (Ap 2,7.11.17.29 ; 3,6.13.22), l’assemblée est invitée à monter au ciel pour regarder la réalité avec les yeux de Dieu ; et là nous retrouvons trois symboles, trois points de référence à partir desquels nous pouvons lire l’histoire : le trône de Dieu, l’Agneau et le livre (cf Ap 4,1 – 5,14).

L'Agneau Mystique
L’Agneau Mystique

Le premier symbole est le trône sur lequel est assis un personnage que Jean ne décrit pas, parce qu’il dépasse toute représentation humaine ; il peut uniquement faire allusion au sentiment de beauté et de joie qu’il éprouve en se trouvant devant lui. Ce mystérieux personnage est Dieu, Dieu tout-puissant qui n’est pas resté enfermé dans son ciel, mais qui s’est fait proche de l’homme, en nouant une alliance avec lui ; Dieu qui fait sentir dans l’histoire, de manière mystérieuse mais réelle, sa voix symbolisée par les éclairs et le tonnerre. Divers éléments apparaissent autour du trône de Dieu, comme les vingt-quatre vieillards et les quatre vivants qui rendent sans cesse gloire à l’unique Seigneur de l’histoire.

Le premier symbole est donc le trône. Le second est le livre, qui contient le plan de Dieu sur les événements et sur les hommes ; il est fermé hermétiquement par sept sceaux et personne n’est en mesure de le lire. Devant cette incapacité de l’homme à scruter le projet de Dieu, Jean ressent une profonde tristesse au point de se mettre à pleurer. Mais il y a un remède au désarroi de l’homme face au mystère de l’histoire : quelqu’un est en mesure d’ouvrir le livre et de l’éclairer.

Le troisième symbole apparaît alors : c’est le Christ, l’Agneau immolé par le sacrifice de la Croix, mais qui se tient debout, signe de sa résurrection. Et c’est précisément l’Agneau, le Christ mort et ressuscité, qui ouvre progressivement les sceaux et révèle le plan de Dieu, le sens profond de l’histoire. Que disent ces symboles ? Ils nous rappellent la route à suivre pour savoir lire les faits de l’histoire et de notre vie. En élevant le regard vers le ciel de Dieu, dans un rapport constant avec le Christ, en lui ouvrant notre cœur et notre esprit dans la prière personnelle et communautaire, nous apprenons à voir les choses de façon nouvelle et à en recueillir le véritable sens. La prière est comme une fenêtre ouverte qui nous permet de garder notre regard tourné vers Dieu, non seulement pour nous souvenir du but vers lequel nous sommes orientés, mais aussi pour que la volonté de Dieu illumine notre chemin terrestre et nous aide à le vivre intensément et en nous engageant.

Comment le Seigneur guide-t-il la communauté chrétienne vers une lecture plus profonde de l’histoire ? Tout d’abord en l’invitant à considérer avec réalisme le présent que nous sommes en train de vivre. L’Agneau ouvre alors les quatre premiers sceaux du livre et l’Eglise voit le monde dans lequel elle est insérée, un monde qui renferme divers éléments négatifs. Il y a le mal que l’homme accomplit, comme la violence, qui nait du désir de posséder, de dominer les autres, au point d’en arriver à tuer (second sceau) ; ou l’injustice, parce que les hommes ne respectent pas les lois qu’ils se sont données (troisième sceau). A ceux-ci s’ajoutent les maux que l’homme doit subir, comme la mort, la faim et la maladie (quatrième sceau).

Devant ces réalités, souvent dramatiques, la communauté ecclésiale est invitée à ne jamais perdre l’espérance, à croire fermement que l’apparente toute-puissance du Malin se heurte à la véritable toute-puissance qui est celle de Dieu. Et le premier sceau qu’ouvre l’Agneau contient précisément ce message. Jean raconte ceci : « Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval blanc ; celui qui le montait tenait un arc ; on lui donna une couronne et il partit en vainqueur, et pour vaincre encore » (Ap 6,2). La force de Dieu est entrée dans l’histoire de l’homme, de Dieu qui non seulement est capable de mesurer le mal, mais même de le vaincre ; la couleur blanche rappelle la résurrection ; Dieu s’est rendu proche au point de descendre dans l’obscurité de la mort pour l’éclairer de la splendeur de sa vie divine ; il a pris sur lui le mal du monde pour le purifier par le feu de son amour.

Comment progresser dans cette lecture chrétienne de la réalité ? L’Apocalypse nous dit que la prière alimente en chacun de nous et dans nos communautés cette vision de lumière et de profonde espérance : elle nous invite à ne pas nous laisser vaincre par le mal, mais à vaincre le mal par le bien, à regarder le Christ crucifié et ressuscité, qui nous associe à sa victoire. L’Eglise vit dans l’histoire, elle ne se replie pas sur elle-même mais elle affronte courageusement son chemin parmi les difficultés et les souffrances, affirmant avec force qu’en définitive, le mal n’est pas vainqueur du bien, l’obscurité ne ternit pas la splendeur de Dieu. C’est un point important pour nous : en tant que chrétiens, nous ne pouvons pas être pessimistes ; nous savons bien que, sur le chemin de notre vie, nous rencontrons souvent la violence, le mensonge, la haine, la persécution, mais cela ne nous décourage pas. Et surtout, l’Eglise nous apprend à voir les signes de Dieu, sa présence et son action, et à être nous-mêmes des lumières qui reflètent le bien et diffusent l’espérance, et qui indiquent que la victoire appartient à Dieu.

Cette perspective nous pousse à élever vers Dieu et vers l’Agneau un chant d’action de grâce et de louange : les vingt-quatre vieillards et les quatre vivants chantent ensemble le « chant nouveau » qui célèbre l’œuvre du Christ Agneau, que fera « l’univers nouveau » (Ap 21,5). Mais ce renouveau est avant tout un don à demander. Et nous trouvons ici un autre élément qui doit caractériser la prière : implorer du Seigneur avec insistance que son Royaume vienne, que l’homme ait un cœur docile à la seigneurie de Dieu, que ce soit sa volonté qui oriente notre vie et celle du monde. Dans la vision de l’Apocalypse, cette prière de demande est représentée par un détail important : « les vingt-quatre vieillards » et « les quatre vivants » tiennent à la main, avec la harpe qui accompagne leur chant, « des coupes d’or pleines de parfums » (Ap 5,8a) qui, sont, comme cela nous est expliqué, « les prières des saints » (5,8a), c’est-à-dire de ceux qui ont déjà rejoint Dieu, mais aussi de nous tous qui sommes en chemin. Et nous voyons que, devant le trône de Dieu, un ange tient à la main une pelle en or dans laquelle il met continuellement les graines d’encens, c’est-à-dire nos prières, dont le parfum agréable est offert avec les prières qui montent devant Dieu (cf. Ap 8,1-4).

C’est un symbole qui nous dit que toutes nos prières, avec leurs limites, la fatigue, la pauvreté, l’aridité, les imperfections qui peuvent être les nôtres, sont comme purifiées et rejoignent le cœur de Dieu. Nous devons donc avoir la certitude qu’il n’existe pas de prières superflues ou inutiles ; aucune n’est perdue. Et elles trouvent une réponse, même si celle-ci est parfois mystérieuse, parce que Dieu est amour et miséricorde infinie. L’ange, écrit Jean, « saisit la pelle et l’emplit du feu de l’autel qu’il jeta sur la terre. Ce furent alors des tonnerres, des voix et des éclairs, et tout trembla ». Cette image signifie que Dieu n’est pas insensible à nos supplications, il intervient en faisant sentir sa puissance et entendre sa voix sur la terre, il fait trembler et bouleverse le système du Malin. Souvent, face au mal, on a la sensation de ne rien pouvoir faire, mais c’est justement notre prière qui est la première réponse, et la plus efficace, que nous pouvons donner et qui fortifie notre engagement quotidien à propager le bien. La puissance de Dieu rend notre faiblesse féconde (cf. Rm 8,26-27).

Je voudrais conclure en mentionnant le dialogue final (cf. Ap 22,6-21). Jésus répète plusieurs fois : « Voici que mon retour est proche ». Cette affirmation n’indique pas seulement la perspective future de la fin des temps, mais aussi celle du présent : Jésus vient, il fait sa demeure en celui qui croit en lui et qui l’accueille. Alors l’assemblée, guidée par l’Esprit-Saint, redit à Jésus son invitation pressante pour qu’il se fasse toujours plus proche : « Viens » (Ap 22,17a). Elle est comme « l’épouse » (22,17) qui aspire ardemment à la plénitude du lien nuptial. L’invocation est répétée trois fois : « Amen, viens, Seigneur Jésus » (22,20b) ; et le lecteur conclut par une expression qui manifeste le sens de cette présence : « Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous ! » (22,21).

L’Apocalypse, malgré la complexité des symboles, nous engage dans une prière d’une grande richesse, dans laquelle nous écoutons nous aussi, nous louons, nous remercions, nous contemplons le Seigneur, et nous lui demandons pardon. Sa structure, comme une grande prière liturgique communautaire, est aussi un appel fort à redécouvrir l’extraordinaire capacité transformante de l’Eucharistie ; je voudrais en particulier vous inviter avec insistance à être fidèles à la messe dominicale du jour du Seigneur, le dimanche, centre véritable de la semaine. La richesse de la prière de l’Apocalypse nous fait penser à un diamant, aux multiples facettes éblouissantes mais dont le caractère précieux réside dans la pureté du noyau central unique. Les formes de prière suggestives que nous rencontrons dans l’Apocalypse font briller la présence précieuse, unique et indicible du Christ. Merci.

Benoît XVI
12 septembre 2012

Source : zenit.org