La spiritualité de Jean de la Croix

La vie spirituelle est située dans l’ensemble de l’expérience humaine. L’âme, la personne, l’humanité, s’exprime en ses deux parties, sensible et spirituelle. Le chemin spirituel est précédé du chemin de la vertu.

Deux thèmes majeurs montrent l’originalité du message, tels qu’ils apparaissent dans le poème En una noche oscura … : la nuit en les quatre premières strophes et l’amour en les quatre dernières…

L’âme nous dit ici qu’avant d’avoir atteint la précieuse union divine, son sens était plongé dans l’ombre sous ces deux rapports. Effectivement, tant que le Seigneur n’a pas dit : Fiat Lux ! (Gn 1, 3) les ténèbres régnaient sur la face de l’abîme (Gn 1, 2), c’est-à-dire les profondeurs du sens… "

La transformation et la divinisation de l’homme en Dieu s’opèrent selon la marche de Dieu et celle de chaque âme.

Les enseignements de Jean de la Croix, passés dans le recueil de ses écrits qui peuvent heureusement être présentés en un seul volume, sont issus de son expérience d’homme de Dieu. Et cette expérience renvoie tout évidemment à celle du poète.

Le terme « spirituel » recèle des sens différents. Jean n’emploie pas le terme « spiritualité » comme nous le faisons dans notre langage, encore moins qu’il n’employait le terme « mystique ».

Le spirituel est pour lui situé dans l’ensemble de l’expérience humaine. L’âme, que nous pouvons traduire aisément par « personne » et quelquefois par « humanité » s’exprime en ses deux parties, sensible et spirituelle. L’âme sensible s’exprime par les cinq sens (l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût et le toucher) et par les quatre passions (joie et tristesse dans le présent, crainte et espérance devant l’avenir), l’âme spirituelle s’exprime par la médiation des trois puissances (l’entendement, la mémoire et la volonté) ; plus fondamentalement, l’homme est mu par deux passions : le concupiscible (pulsion de désir) et l’irascible (agressivité), et en son centre est la substance de l’âme. Sensible et spirituel ne se meuvent pas l’un sans l’autre.

Pour que chacun puisse s’y retrouver, Jean de la Croix décrit le chemin spirituel, lui-même précédé du chemin de la vertu. Dieu est le Tout-Autre, le Christ est le maître qu’il faut toujours mieux connaître pour agir en notre vie comme il le ferait lui-même. Haute est la montagne de la perfection, profonde la nuit à traverser pour parvenir au sommet. Pour déployer sa pensée, Jean emprunte cette anthropologie. Il a l’art de reprendre catégories traditionnelles et universelles pour exprimer une pensée très personnelle et parfois en montrer l’inutilité ; purification, contemplation et illumination, « union de l’âme avec Dieu par amour » sont comme des étapes, mais nos efforts doivent faire place à l’œuvre même de Dieu. Il nous faut ainsi passer de la méditation à la contemplation, de l’activité à la passivité, du sens à l’esprit. L’Esprit saint est le véritable guide. Animée par les vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité, l’âme parvient plus rapidement et avec moins de souffrance à l’obscure contemplation ; elle y trouve le repos. La « déité » certes donne sens au chemin spirituel ; c’est dans la fine pointe de l’esprit que Dieu, par l’Esprit saint, se communique. La personne toute entière est appelée à chanter l’Amour. Humilité et charité seront les critères de la vérité.

Deux thèmes majeurs peuvent être mis ici en exergue pour montrer l’originalité de son message, tels qu’ils apparaissent dans le poème En una noche oscura… : la nuit en les quatre premières strophes et l’amour en les quatre dernières…

Parlant de l’indicible aventure, Jean motive l’emploi du symbolisme de la nuit pour deux causes : le sensible et le spirituel en l’homme et trois raisons : la nature elle-même, Dieu, le tout-autre, et la foi en l’entendement humain. Après Que bien sé yo la fonte que mana y corre,/ aunque es de noche… et En una noche oscura… , ainsi que tout au long des Commentaires et Traités, dans la vive Flamme d’amour, Jean commente : « Mon sens et ses profondeurs,/ Auparavant aveugle et sombre,/ En singulière excellence/ Donne à la fois chaleur, lumière au Bien-Aimé… L’âme nous dit ici qu’avant d’avoir atteint la précieuse union divine, son sens était plongé dans l’ombre sous ces deux rapports. Effectivement, tant que le Seigneur n’a pas dit : Fiat Lux ! (Gn 1, 3) les ténèbres régnaient sur la face de l’abîme (Gn 1, 2), c’est-à-dire les profondeurs du sens… »

Le but du guide spirituel sera d’aider le disciple à parvenir rapidement à l’obscure contemplation, à entrer dans la nuit de la passivité où Dieu mène le changement.

La rencontre dans la nuit est une expérience amoureuse de Dieu : dans la nuit est vécue « l’union de l’âme avec Dieu par amour ». Désir et réalisation se donnent en l’humain. C’est le thème de l’alliance dans l’histoire sainte. Filiation et épousailles dans le Fils de Dieu et le fils de l’homme, transformation et divinisation de l’homme en Dieu, selon la marche de Dieu et celle de chaque âme. En Dieu, c’est fait. Dieu est Amour, là est notre origine et notre identité, tel que le chantent les Romances, venant guérir la grande blessure de l’exil que chacun porte avec lui dès sa naissance.