« La vérité vous libérera » (Jn 8, 32) (2e semaine)

Si vous ne l’avez pas lue, allez voir l’introduction Retraite de Carême 2006

Se libérer de soi-même

Le Christ-Jésus est la Lumière. Lumière de vie qui luit dans nos ténèbres (Jn 1, 4-5). « Je suis la Lumière, le Chemin et la Vie » (Jn 11, 6). Dans l’évangile du deuxième dimanche de Carême, qui nous rapporte la Transfiguration du Christ, nous entendons le Père nous dire : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le » (Mc 9, 7). L’écoute, dans notre vie spirituelle, est de la première importance. C’est par l’écoute de la Parole que nous permettons au Père de nous engendrer à sa vie divine. Et l’écoute demande que notre cœur soit ouvert, décentré de soi, enseignable, ce qui suppose une certaine lucidité sur nous-même, que ce soit en vérité que nous nous tournions vers Jésus. Lucidité pour qu’à partir de ce que nous sommes amenés à découvrir de nous-mêmes, et à travers les événements qui nous affectent, nous reconnaissions ce qui encore en nous fait obstacle à cette liberté que nous évoquions dans le premier entretien et qui risque de paralyser l’amour.

La prière de Thérèse : Un dialogue d'amitié avec le Christ Si Jésus est la Lumière, la Vérité, il faut aussi que nous soyons en vérité avec nous-même. « Celui qui fait la vérité vient à la lumière » (Jn 3, 21). « Faire la vérité », c’est justement avoir ce regard objectif sur soi, reconnaître, accepter nos limites, nos petits ou grands esclavages, notre péché. Il y a à ce sujet un texte de l’Evangile très éclairant, dans Jean 8, 31 à 36. Jésus s’adresse à ceux qui croient en sa parole mais qui n’acceptent pas de se remettre en question, en se reposant sur les grâces que Dieu leur a faites. « On ne voit bien qu’avec le cœur », encore faut-il que ce cœur reconnaisse son besoin de purification, qu’il se laisse atteindre au plus intime de lui-même par le glaive de la parole (cf Héb. 4, 12). C’est ce que les auditeurs de Jésus n’acceptent pas. Jésus vient de leur dire : « La vérité vous libérera », ce à quoi ils rétorquent : « Nous sommes la descendance d’Abraham et jamais nous n’avons été esclaves de personne. Comment peux-tu dire ‘Vous deviendrez libres’ ? » Jésus leur répondit : « En vérité, je vous le dis, quiconque commet le péché est esclave. Or l’esclave ne demeure pas à jamais dans la maison, le fils y demeure à jamais. Si donc le Fils vous libère, vous serez réellement libres » (Jn 8, 32-37).

Il ne s’agit donc pas dans la foi d’adhérer simplement à une doctrine, mais reconnaître ce qui nous « ligote » encore intérieurement et vouloir adhérer à la personne du Christ. On peut n’être esclave de personne mais on peut l’être de son moi ! « Le pire ennemi de notre liberté est en nous-mêmes. Ce ne sont pas les autres qui sont le grand obstacle de notre liberté, c’est nous-mêmes. On est libre seulement quand on est libre de soi. » (Maurice Zundel).

Assumer ce que nous sommes et nous livrer au Christ : faire la vérité pour aller à la Lumière. « C’est par Lui que nous progresserons en liberté, et alors nous pourrons par Lui, comme Lui, avec Lui, vivre en vrais fils de Dieu, en étant établis dans la maison du Père à jamais ».

Lucidité et humilité

Icone Ste Thérèse de l'Enfant-Jésus Avec Thérèse, nous sommes en présence de quelqu’un de très lucide et qui, toujours, n’a cherché que la vérité. La Vérité en Christ bien sûr, mais aussi la vérité sur elle-même. Tout au long de son parcours, Thérèse a gardé conscience de ses limites, de sa petitesse, elle a su les assumer. Cela ne l’a pas empêché de reconnaître que « le Tout-Puissant a fait en son enfant de grandes choses » et en ajoutant aussitôt : « et la plus grande c’est de lui avoir montré sa petitesse, son impuissance » (Ms C 4 r°). Et quelques semaines avant sa mort (elle rédige le manuscrit C en juin 1897 et meurt le 30 septembre), alors qu’elle a atteint le sommet de sa vie spirituelle, tout en reconnaissant que depuis son noviciat, Jésus lui a « donné des ailes », elle écrit : « maintenant je ne m’étonne plus de rien, je ne me fais pas de peine en voyant que je suis la faiblesse même, au contraire c’est en elle que je me glorifie et je m’attends chaque jour à découvrir en moi de nouvelles imperfections. » (Ms C 15 r°) – ce qui ne veut absolument pas dire que Thérèse jusqu’à son dernier souffle ait renoncé à son désir « d’être une grande sainte ».

Oui, lucidité, humilité (« qui est la vérité » dit sainte Thérèse d’Avila). Thérèse a consenti à « faire la vérité pour parvenir à la lumière ». C’est progressivement qu’elle a été amenée à percevoir, à expérimenter son impuissance, sa faiblesse, ses limites, et cela à partir des événements qu’elle a eu à vivre. Et cette découverte d’elle-même, comme certains événements qui auraient pu l’arrêter sur le chemin à parcourir, être des occasions de fermeture, de replis sur soi, de découragement, de régression, d’agressivité, ont favorisé en fait une avancée sur la voie de libération nécessaire pour devenir libre et n’être plus qu’amour. Rappelons en bref ce qui d’une part concerne la prise en charge d’elle-même, et d’autre part, des événements qui ont ponctué son existence avec leur impact sur sa personne en devenir :

a - Thérèse n’est pas une sainte toute faite dès son enfance. Madame Martin signale : « Pour le petit furet, on ne sait pas trop comment ça fera, c’est si petit, si étourdi ! Elle est d’une intelligence supérieure à Céline, mais bien moins douce et surtout d’un entêtement presque invincible, quand elle dit « non » rien ne peut la faire céder, on la mettrait une journée dans la cave qu’elle y coucherait plutôt que de dire « oui » » (Ms A 7 r°). « Je suis obligée de corriger ce pauvre bébé qui se met dans des furies épouvantables ; quand les choses ne vont pas à son idée, elle se roule par terre comme une désespérée croyant que tout est perdu… » Et Thérèse commente : « Vous voyez, ma Mère [sœur Agnès de Jésus], combien j’étais loin d’être une petite fille sans défauts ! » (Ms A 8 r°). « Il est un autre défaut que j’avais et dont Maman ne parle pas dans ses lettres, c’était un grand amour-propre. » (Ms A 8 r°). Sœur Geneviève (Céline) déposera : « Avant la mort de sa mère, Thérèse était une enfant pleine d’entrain, vive, expansive, naturellement fière et entêtée, quand toutefois la question de déplaire au petit Jésus n’était pas en jeu » (Procès Ordinaire 265). « J’avais une nature peu commode : cela ne paraissait pas, mais moi je le sentais bien » (P.O 402 et P. A 337), aveu de Thérèse à sœur Thérèse de Saint-Augustin.

Parmi les sacrifices qu’elle s’impose avant son entrée au Carmel : « Mes mortifications consistaient à briser ma volonté, toujours prête à s’imposer, à retenir une parole de réplique » (Ms A 68 v°). A partir de ses dons naturels, Thérèse pouvait être tentée de s’imposer aux autres et on comprend son insistance à propos de l’humilité, l’oubli de soi et également l’importance donnée à la volonté de Dieu. Même au niveau de ses aspirations spirituelles, Thérèse aura à vivre une importante « libération ». Il y avait en elle du volontarisme et une véritable « conversion » devra s’opérer pour s’engager sur la « petite voie »… Thérèse n’hésite pas à évoquer des premiers mouvements de nature au cours de sa vie de Carmélite… et cela jusqu’en son état de malade, à l’infirmerie, etc.…

b – Par rapport aux événements, nous pourrons noter d’abord que si l’entourage familial était bien favorable quand elle était toute petite, c’était aussi le risque d’une emprise excessive des aînées sur la plus jeunee !… d’où le danger d’une dépendance affective pouvant paralyser une prise en charge d’elle-même. Céline la traitera en bébé jusqu’à l’âge de quatorze ans (cf Ms A 45 r°). Il lui faudra « sortir des langes de l’enfance » (Ms A 44 v°), « du cercle étroit où je tournais ne sachant comment en sortir » (Ms A 46 v°).

Je ne peux que signaler :

  • la mort de sa maman, à l’âge de 4 ans 1/2, avec les conséquences psychologiques que cela entraînera pour Thérèse pendant dix ans
  • l’épreuve de l’école
  • les départs de Pauline et Marie pour le Carmel
  • les obstacles surmontés pour sa propre entrée à 15 ans
  • la maladie de son père
  • les épreuves de la vie communautaire du Carmel : « mes premiers pas ont rencontré plus d’épines que de roses » (Ms A 69 v°)
  • les cinq années d’humiliation (Ms A 70 r°)
  • les rapports avec Mère Marie de Gonzague, avec sœur Agnès qui « pendant deux ans semblait ne plus connaître Thérèse »
  • les retards pour son entrée, pour sa profession religieuse
  • les années de sécheresse, d’aridité dans sa vie d’oraison, dans ses actions de grâce, au cours de ses retraites
  • l’épreuve de la Foi
  • celle de sa maladie…

Quand on connaît bien la vie de Thérèse, il n’est pas exagéré de dire qu’elle a été de souffrance en souffrance. Il faudrait pouvoir disposer du temps nécessaire pour montrer comment chacun de ces événements a été pour Thérèse comme un tremplin qui lui a permis d’accéder de plus en plus à une liberté et à une plénitude d’amour.

Comme l’or purifié par le feu

Pour conclure, je n’évoquerai qu’un seul événement, celui qui fut le plus douloureux pour son affectivité si grande : celui de la maladie de son père. Nous savons les liens qui unissaient « la petite reine » et « son roi chéri ». La première année de sa vie religieuse n’a pas diminué cette grande affection. « Faire la vérité » dans la circonstance, pour Thérèse, c’était de se voir atteinte au profond de son cœur : « Ah ! ce jour-là je n’ai pas dit pouvoir souffrir encore davantage !… » (Ms A 73 v°) (elle avait dit à Jésus un mois auparavant, à l’occasion de sa prise d’habit le 10 janvier 1888 : « J’avais soif de souffrir et d’être oubliée… » (Ms A 71 r°), et c’est le 12 février que monsieur Martin est enfermé dans la maison psychiatrique de l’époque au Bon Sauveur de Caen). « Les paroles ne peuvent exprimer nos angoisses, aussi je ne vais pas essayer de les décrire… » (Ms A 73 r°). Cette terrible épreuve pour Thérèse pouvait la briser d’une certaine façon, l’enfermer dans sa souffrance, mettre le doute au sujet de sa foi en l’amour de Dieu et même pour sa vocation… Thérèse a assumé sa nature humaine blessée, mais elle s’est tournée vers Jésus, elle est « venue à la lumière ». Sœur Agnès lui avait fait découvrir le mystère de la Sainte Face (Ms A 71 r°) et alors Thérèse a mis en rapport le visage défiguré de Jésus dans sa Passion et celui de son papa, elle a saisi que c’était le mystère de l’amour, le même que le Christ vivait dans la passion de son serviteur. « Comme la Face Adorable de Jésus qui fut voilée pendant sa passion, ainsi la face de son fidèle serviteur devait être voilée aux jours de ses douleurs, afin de pouvoir rayonner dans la Céleste Patrie auprès de son Seigneur, le Verbe Eternel… » (Ms A 20 v°).

Et pour Thérèse quelle avancée cela représente sur le chemin de la libération ! « Un jour, au Ciel, nous aimerons à nous parler de nos glorieuses épreuves, déjà ne sommes-nous pas heureuses de les avoir souffertes ? Oui les trois années du martyre de Papa me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de toute notre vie, je ne les donnerais pas pour toutes les extases et les révélations des Saints, mon cœur déborde de reconnaissance en pensant à ce trésor inestimable qui doit causer une sainte jalousie aux Anges de la Céleste cour… » (Ms A 73 r°).

« Celui qui fait la vérité va à la lumière »