Le Docteur mystique

Par sa sensibilité et sa poésie mystique, Jean entrevoit la beauté de Dieu et de celle de l’univers en Dieu. L’important est l’expression poétique elle-même, l’emploi d’images pour dire l’indicible : montagne, nuit, bûche enflammée, amour … et beaucoup d’autres : l’univers entier est invité à chanter l’expérience divine.

Jean de la Croix avec une souveraine liberté intérieure est devenu le Docteur mystique. Nous pouvons être avec confiance de ses disciples à la suite du Christ.

Thomas Merton (1915-1968), disciple moderne de saint Jean, a porté dans sa jeunesse ce jugement sur la langue espagnole : « Il me semble qu’après le latin, il n’existe pas de langue aussi adaptée à la prière et aussi faite pour parler de Dieu ; à la fois forte et souple, la langue espagnole a cependant cette acuité, cette dureté qui lui donne la précision qu’exige le vrai mysticisme ; et cependant, elle est douce comme le veut la dévotion ; elle est courtoise, suppliante et élégante, et se prête étonnamment peu à la sentimentalité. L’espagnol possède un peu de l’intellectualité du français, sans en avoir la froideur ; il ne surabonde jamais en mélodies féminines comme l’italien. Même sur les lèvres d’une femme, l’espagnol n’est jamais faible, jamais sentimental… Puis je rentrais lire Maritain ou sainte Thérèse jusqu ‘au déjeuner. » (La nuit privée d’étoiles, Club des libraires de France, pages 250-251). Ce jugement de Thomas Merton peut commencer à nous convaincre si nécessaire, nous français, puisant dans une culture européenne commune.

Mais l’important est l’expression poétique elle-même, l’emploi d’images pour dire l’indicible : montagne, nuit, bûche enflammée, amour… et beaucoup d’autres : l’univers entier est invité à chanter l’expérience divine. Jean s’en explique dans le Prologue du Cantique spirituel : « L’Esprit nous aide dans notre faiblesse par des gémissements ineffables… ce que nous sommes incapables de bien comprendre et par conséquent de manifester. Qui pourra mettre sur le papier… Personne, même pas celles en qui cela se passe… De là vient qu’elles emploient des figures, des comparaisons, des similitudes pour épancher quelque chose de ce qu’elles goûtent… Ces similitudes, si elles ne sont pas lues dans la simplicité de l’esprit d’amour et d’intelligence qui les remplit, sembleront folie plutôt que discours sensés… cf. Le Cantique des cantiques… »

Ainsi l’expérience spirituelle prend le chemin du recueillement pour en être transformé. Dans le livre trois de la Montée qui traite de la nuit de la mémoire, Jean explique : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute… Celui qui entra corporellement, les portes fermées, dans le lieu où étaient ses disciples et leur donna la paix, sans qu’ils pussent s’expliquer ce que ce pouvait être, celui-là entrera spirituellement… Elle tenait fermées à toute connaissance les portes de sa mémoire, de son entendement et de sa volonté. Ces puissances seront inondées d’une paix qui coulera sur elle comme un fleuve. Elle se trouvera affranchie des craintes, des inquiétudes, des troubles, des ténèbres… Qu’elle prie avec ferveur… car son bonheur est proche. »

Retenons trois repères de l’expérience poétique et mystique : L’unité de la vie, la liberté intérieure, la perception de la beauté.

La cohérence de sa pensée reflète celle de sa vie, faite d’équilibre, de simplicité de bonté. Dans un seul passage de ses Écrits, une page, l’on retrouve toute sa pensée : un seul passage dit le tout, tel l’échantillon d’un tissu. Par exemple, l’ardeur, le plus difficile, demandé au commençant, lui-même l’a vécu.

Il a manifesté sa liberté intérieure dans l’emploi du langage pour parler d’expérience mystique, alors la symbolique nuptiale pouvait apparaître suspect. Des dénonciations à ce sujet dans les milieux fréquentés par Jean existent dans les archives. Il voit l’univers et sa vie d’un regard purifié. Sa liberté intérieure apparaît évidemment dans ses choix pour la réforme et lorsqu’il se trouve marginalisé à l’intérieur même de cette réforme à la fin de sa vie. Il a su assumer l’épreuve ou s’en protéger comme il l’écrit à Ana de Peñalosa.

Par sa sensibilité et sa poésie mystique, il entrevoit la beauté de Dieu et de l’univers en Dieu. Les passage explicites de ses Écrits ne manquent pas. Por toda la hermosura… un no se que… [Pour la beauté des créatures/ Qu’onques je ne me fourvoie,/ Mais pour un je-ne-sais-quoi/ Qu’on obtienne par aventure !] Il nous est rapporté que s’entretenant avec une jeune sœur du carmel de Béas, Françoise de la Mère de Dieu, il lui demandait ce qui se passait dans son oraison. Elle répondit qu’elle pensait à la beauté de Dieu. Il revint le lendemain avec les cinq dernières strophes qui seront commentées merveilleusement dans le cantique spirituel. Gocémonos, amado,/ y vámonos a uer en tu hermosura… [Bien-Aimé, s’esjouissant/ Allons ensemble nous voir en ta beauté…]

« Faisons en sorte que par l’exercice de l’amour nous en arrivions à nous voir en ta beauté, au sein de l’éternelle vie : Que je sois tellement transformée en ta beauté, que je te devienne semblable, en sorte que, nous contemplant l’un l’autre, chacun de nous voie dans l’autre sa propre beauté, qui ne sera que ta seule beauté, mon Bien-Aimé. Ainsi je me verrai dans ta beauté et tu me verras dans ta beauté. Ainsi, dans ta beauté je paraîtrai toi-même et tu paraîtras moi-même. Ma beauté sera ta beauté, et ta beauté sera ma beauté. Je serai toi-même dans ta beauté, et tu seras moi-même dans ta beauté, parce que ta beauté sera ma beauté. Et ainsi, je serai toi-même dans ta beauté, et tu seras moi-même dans ta beauté, parce que ta beauté sera ma beauté. Et il sera vrai de dire que nous nous verrons l’u dans l’autre dans ta beauté.

Telle est l’adoption des enfants de Dieu… Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi (Jn17, 10)… L’âme ne peut se voir dans la beauté de Dieu et y trouver la ressemblance avec lui qu’en se transformant dans la sagesse de Dieu… L’âme vraiment altérée de la sagesse veut d’abord pénétrer plus avant dans l’épaisseur de la croix, qui est le chemin de la vie (Mt 7, 14) »

Ces strophes répondaient à la strophe qui interrogeait l’univers et sa beauté dans sa recherche de Dieu au début du Cantique :

La demande aux créatures :

IV
Ô forêts, sombres fourrés,
Plantations de la main de mon Bien-Aimé !
Ô espaces verts des prés
De tant de fleurs parsemés !
Dites-moi s’il a laissé sa renommée.
La réponse des créatures :

V
Mille grâces il répandait
Dans ces bocages qu’en hâte il traversait ;
Alors il les regardait,
Son visage paraissait ;
Revêtus de sa beauté, il les laissait.

« Le Fils de Dieu est la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance (He 1, 3). Dieu a regardé toutes choses par la figure de son Fils, il leur a donné l’être, la beauté et les dons naturels qui les rendent achevées et parfaites : Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites, et elles étaient très bonnes (Gn 1, 31)… cette seule figure de son Fils les a revêtues de beauté, leur a communiqué l’être surnaturel lors de l’Incarnation du Verbe. Dieu alors éleva l’homme à une beauté divine, et par l’homme toutes les créatures… Le Fils de Dieu nous a dit : Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi (Jn12, 32). Ainsi, par les sublimes mystères de l’Incarnation de son Fils et de sa Résurrection selon la chair, le Père n’a pas seulement donné aux créatures une beauté partielle, il les a entièrement revêtues de Beauté. »