Père Marie Eugène, le religieux Carme

L’appel au Carmel, qui remonterait à sa première rencontre avec sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, saisit le jeune Henri Grialou tout entier, ce soir du 13 décembre 1920 où il lit L’abrégé de la vie de saint Jean de la Croix.

Celui qui avait « opté pour le prêtre à fond », choisira le Carmel « de toutes ses forces et de tout son cœur » malgré l’opposition de sa mère, « c’est là que Jésus a voulu me frapper parce que c’était le point le plus sensible ».

Sans ambages, il affirme : « Je partirai d’ici pour le noviciat des Pères Carmes à Fontainebleau. L’appel du Bon Dieu me paraît irrésistible et, malgré tous les obstacles, il m’a paru que je ne devais pas tarder davantage ».

La primauté de Dieu, transcendant et proche, adoré et aimé, est l’axe de la vie du Père Marie-Eugène. L’union transformante est l’objectif fondamental de la vie spirituelle : « Cette union en effet répond aux plus chers désirs de Dieu lui-même. Dieu-Amour a besoin de se répandre et y trouve sa joie et une joie à la mesure du don qu’il fait. La béatitude infinie de Dieu a sa source dans le don parfait de Lui-même qu’il fait en engendrant le Verbe et en produisant le Saint-Esprit. Quelle ne sera donc pas la joie de Dieu lorsqu’il trouvera une âme qui Lui laisse toute liberté et en qui il peut se répandre selon toute la mesure qu’il désire ». Il affirme que le baptisé doit « faire valoir les droits de Dieu ».

La vie de dépendance vécue au Carmel se traduit pour lui par le désir de reproduire l’Image du Christ , Fils, premier-né d’une multitude de frères (Rm 8, 29). Depuis l’éveil conscient de sa foi jusqu’à son agonie, où il prononce ces paroles qui résument tout son itinéraire : « Jésus, je vous aime. Il me semble que je vous aime parfaitement et que je vous ressemble », il n’a fait que croître dans la connaissance du mystère du Christ, à la fois homme et Dieu, le Verbe fait chair, le seul Médiateur entre Dieu et nous. Il développe cela dans son œuvre majeure : Je veux voir Dieu.

Marie, la « toute Mère » est au cœur de son expérience de Dieu :« On ne peut construire une théologie mariale ferme et en préciser les vérités que dans la lumière du Christ Jésus. L’histoire montre de même que les dogmes concernant le Fils et la Mère s’explicitent à travers les siècles en même temps. Aussi pour étudier les privilèges et le rôle de Marie, on ne saurait mieux faire que de lui attribuer les trois primautés de dignité, d’efficience et de finalité que Dieu a assurées au Christ et qu’il a certainement fait partager à sa Mère ».

À l’exemple des Réformateurs du Carmel, il expérimente, dès le début de sa vie religieuse, « l’oraison (comme) le soleil et le centre de toutes les occupations de la journée. On a l’impression chaque soir qu’on n’a guère fait que cela d’important. L’oraison est ma grande consolation ici et me fait oublier tout le reste ». En tout cas, sa vie sera entièrement oraison. Sa fidélité à « l’exercice de la foi » ou « colloque amoureux » ne défaillira point. Sur son lit de mort, dans les affres de ses souffrances et de son agonie, il redira : « Dieu est là. Je vais faire oraison ». Il insiste beaucoup sur l’oraison communautaire. Non seulement par souci de fidélité mais aussi par conviction qu’elle est, en soi, missionnaire. Elle traduit le fait que l’Eglise est communion. Elle se greffe sur ce dialogue ininterrompu entre le Christ Époux et l’Église Epouse.

Il recourt à la Parole de Dieu pour mieux aimer, connaître et s’unir à Dieu. Lorsque la théologie s’avère à court de termes pour exprimer l’expérience de Dieu, l’Écriture lui livre le langage adéquat. Comme pour Jean de la Croix, sa méditation de l’Écriture prépare et nourrit son oraison.

Son ascèse est entièrement guidée par l’oraison, pour rendre la volonté conforme à celle de Dieu. Le Père Marie Eugène connaît la pureté de Dieu et découvre, à la lumière de son Esprit, la faiblesse humaine. Il aime l’une et l’autre du même amour. Sa science pratique n’est pas faite seulement de logique de la pensée, mais aussi d’amour compatissant. Et si dans ses traités c’est surtout la lumière puissante et un peu rude qui brille, dans les contacts avec les personnes, c’est la charité aimante qui déborde. Ses contemporains l’affirment. Il sait que « sa vocation est théologale » et qu’il est fait « pour conduire les âmes à Dieu ».

Comme Sainte Thérèse qui se sentait avant tout « fille de l’Eglise » , il n’y a pour le Père Marie Eugène, de sainteté sinon pour l’Eglise .C’est que "le mystère de l’Eglise nous révèle le dessein de l’amour divin son mouvement ; il nous livre le secret de la politique divine dans le monde, le but de son action dans les âmes, et de son activité extérieure par les évènements. Ce dogme nous dit que nous avons une place à occuper , une mission à remplir dans le Corps Mystique du Christ.

C’est dans ce même cadre qu’il faut situer son action en faveur des carmélites comme carme, définiteur, visiteur apostolique et assistant, voire comme directeur spirituel. Carmes et carmélites sont dans l’Église au service d’un même projet. La distribution des rôles à l’intérieur de la même famille les rend complémentaires et unis. Il saisit en profondeur la pensée de Ste Thérèse d’Avila lorsque celle-ci voulait que les Carmes mettent en œuvre sur le terrain le zèle apostolique des carmélites. Il s’inquiète des désirs exprimés par le Saint-Siège dans les années d’après-guerre de voir les carmélites contemplatives assumer des tâches apostoliques socio-éducatives. Il se dresse alors, avec le zèle d’Élie et l’amour de Thérèse d’Avila pour l’Église, afin de défendre le charisme dans son intégralité.

Le P. Marie-Eugène expose sa propre expérience mystique, notamment dans son ouvrage Je veux voir Dieu . Il puise à cet effet dans l’enseignement de Thérèse de Jésus et Jean de la Croix et de Thérèse de l’Enfant-Jésus. Il recourt aussi à la théologie et aux sciences humaines, enrichissant ainsi la spiritualité du Carmel par des apports nouveaux. Il crée une théologie spirituelle pour notre époque. Il approfondit le rôle de l’Esprit Saint dans la vie spirituelle, notamment à travers ses dons, ce qui lui permet non seulement d’expliciter la doctrine du Carmel, mais aussi de l’enrichir et de la mettre à la disposition de tous les baptisés. Il met en relation la place de la Vierge Marie dans l’œuvre du salut avec l’expérience spirituelle de celle-ci. Il explicite les rapports entre foi et contemplation, entre intelligence (et autres facultés de l’homme) et contemplation. Il développe la dimension pratique de la contemplation.

Le lien contemplation-action est profondément carmélitain. Vécu par Élie et pratiqué au long des siècles, il se place, dans l’expérience et la doctrine de Ste Thérèse et St Jean de la Croix, au cœur de l’union transformante. C’est là que le P. Marie-Eugène saisit ce lien, en prend possession, l’approfondit et l’enrichit. Il découle de sa théologie et s’explique, par le double mouvement qui s’accomplit dans le Christ : filial vers Dieu et fraternel vers les hommes.

Il a fait de l’art de diriger les âmes un apostolat spécifique et privilégié du Carmel. Le chapitre sur la direction spirituelle dans Je veux voir Dieu semble bien autobiographique. Les conseils spirituels glanés dans ses œuvres et sa vie le prouvent. Il pratique la direction comme l’exercice d’un ministère théologal et soutient que pour diriger les personnes, il faut soit être saint soit le devenir : « Être saint, exercer la maternité spirituelle, être apôtre, ce n’est pas faire des miracles, c’est être plein de la grâce de Dieu jusque dans les facultés, c’est entretenir cette plénitude par des actes soutenus… ».

Enfin, le contemplatif-apôtre diagnostique les besoins profonds de l’homme contemporain : il a surtout besoin de contemplation. « En effet, quelles que soient les professions que l’on exerce, les œuvres à réaliser, le devoir qui s’impose à chacun c’est de rester fidèle à cette attitude foncière du regard de foi contemplatif (…). La foi contemplative, fruit de l’oraison, qui paraissait autrefois réservée à des privilégiés, devient maintenant nécessaire pour tous les chrétiens qui veulent assurer de façon inébranlable leur fidélité, et être des appuis pour leurs frères (…). Pour tenir sur le roc de la foi, et soutenir les assauts intérieurs et extérieurs qu’ils subissent, l’ensemble des hommes a besoin de l’expérience de Dieu ».

Il a été salué comme un précurseur de Vatican II et de son appel universel à la sainteté ainsi que de la promotion de la vie chrétienne laïque. Ajoutons une nuance : le fondateur de l’Institut séculier Notre-Dame de Vie – son œuvre spécifique qui lui permet de proposer un moyen réunissant l’intériorité la plus profonde et la disponibilité apostolique la plus totale, au sein de l’inépuisable charisme du Carmel thérésien – met à la disposition de tous non seulement la sainteté, mais aussi et surtout la contemplation. La grâce baptismale pour lui est une semence de vie mystique.