Le chemin des petites choses

Comment correspondre à la volonté du Seigneur, comment être utile à l’Église et au monde alors que notre vie est faite de choses très ordinaires ? Thérèse vient nous dire : le Seigneur ne fait pas de distinction entre les petites choses, et celles qui, aux yeux des hommes, apparaissent comme grandes. Tout est dans la qualité de l’amour qui accompagne nos actes.

« Je m’asseyais sur ses genoux et là j’écoutais avidement ce qu’elle me disait, il me semble que tout son cœur, si grand, si généreux, passait en moi. Comme les illustres guerriers apprennent à leurs enfants le métier des armes, ainsi me parlait-elle des combats de la vie, de la palme donnée aux victorieux. .. Marie me parlait encore des richesses immortelles qu’il est facile d’amasser chaque jour, du malheur de passer sans vouloir se donner la peine de tendre la main pour les prendre, puis elle m’indiquait le moyen d’être sainte par la fidélité aux plus petites choses. » (Ms A, 33r)

On le voit, c’est très tôt que Thérèse a été initiée, par sa sœur Marie, à la valeur des petites choses, celles qui semblent ne pas en avoir, au réel prix qu’elles ont lorsqu’elles sont faites avec fidélité et amour. Elle a compris comment rejoindre à travers elles le désir de Jésus en elle dans l’instant présent. Mais à l’occasion de son voyage en Italie, peu avant son entrée au Carmel, elle a également saisi combien il pouvait être facile de se laisser enliser par les événements ordinaires et le banal de la vie quotidienne.

« En regardant toutes ces beautés, il naissait en mon âme des pensées bien profondes. Il me semblait comprendre déjà la grandeur de Dieu et les merveilles du Ciel… La vie religieuse m’apparaissait telle qu’elle est avec ses assujettissements, ses petits sacrifices accomplis dans l’ombre. Je comprenais combien il est facile de se replier sur soi-même, d’oublier le but sublime de sa vocation et je me disais : plus tard, à l’heure de l’épreuve, lorsque prisonnière au Carmel, je ne pourrai contempler qu’un petit coin du Ciel étoilé, je me souviendrai de ce que je vois aujourd’hui ; cette pensée me donnera du courage, j’oublierai facilement mes pauvres petits intérêts en voyant la grandeur et la puissance du Dieu que je veux aimer uniquement. Je n’aurai pas le malheur de m’attacher à des pailles, maintenant que »Mon COEUR a PRESSENTI ce que Jésus réserve à ceux qui l’aiment !… « (Ms A, 58r)

Voilà comment Thérèse se met à l’ouvrage au Carmel…

« Oui mon Bien-Aimé, voilà comment se consumera ma vie… Je n’ai d’autre moyen de te prouver mon amour, que de jeter des fleurs, c’est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole, de profiter de toutes les plus petites choses et de les faire par amour… Je veux souffrir par amour et même jouir par amour, ainsi je jetterai des fleurs devant ton trône ; je n’en rencontrerai pas une sans l’effeuiller pour toi… » (Ms B, 4rv)

« Je faisais aussi bien des efforts pour ne pas m’excuser, ce qui me semblait bien difficile surtout avec notre Maîtresse à laquelle je n’aurais voulu rien cacher ; voici ma première victoire, elle n’est pas grande mais elle m’a bien coûté. Un petit vase placé derrière une fenêtre se trouva brisé, notre Maîtresse croyant que c’était moi qui l’avais laissé traîner, me le montra en disant de faire plus attention une autre fois. Sans rien dire je baisai la terre, ensuite je promis d’avoir plus d’ordre à l’avenir. A cause de mon peu de vertu ces petites pratiques me coûtaient beaucoup et j’avais besoin de penser qu’au jugement dernier tout serait révélé, car je faisais cette remarque, lorsqu’on fait son devoir, ne s’excusant jamais, personne ne le sait, au contraire, les imperfections paraissent tout de suite… Je m’appliquais surtout à pratiquer les petites vertus, n’ayant pas la facilité d’en pratiquer de grandes, ainsi j’aimais à plier les manteaux oubliés par les sœurs et à leur rendre tous les petits services que je pouvais. » (Ms A, 74v)

Thérèse partage son expérience avec sa sœur Céline :

« Céline, le bon Dieu ne me demande plus rien… dans les commencements Il me demandait une infinité de choses. J’ai pensé quelque temps que maintenant, puisque Jésus ne demandait rien, il fallait aller doucement dans la paix et l’amour en faisant seulement ce qu’Il me demandait… Mais j’ai eu une lumière. Ste Thérèse dit qu’il faut entretenir l’amour. Le bois ne se trouve pas à notre portée quand nous sommes dans les ténèbres, dans les sécheresses, mais du moins ne sommes-nous pas obligées d’y jeter de petites pailles ? Jésus est bien assez puissant pour entretenir seul le feu, cependant il est content de nous y voir mettre un peu d’aliment, c’est une délicatesse qui lui fait plaisir et alors Il jette dans le feu beaucoup de bois, nous ne le voyons pas mais nous sentons la force de la chaleur de l’amour. J’en ai fait l’expérience quand je ne sens rien, que je suis INCAPABLE de prier, de pratiquer la vertu, c’est alors le moment de chercher de petites occasions, des riens qui font plaisir, plus de plaisir à Jésus que l’empire du monde ou même que le martyre souffert généreusement, par exemple, un sourire, une parole aimable alors que j’aurais envie de ne rien dire ou d’avoir l’air ennuyé, etc., etc. » (LT 143)

« Quand je n’ai pas d’occasions je veux au moins Lui dire souvent que je l’aime, ce n’est pas difficile et cela entretient le feu, quand même il me semblerait qu’il serait éteint, ce feu d’amour, je voudrais y jeter quelque chose et Jésus saurait bien alors le rallumer. » (LT 143)

« Il se fait pauvre afin que nous puissions Lui faire la charité, Il nous tendra la main comme un mendiant afin qu’au jour radieux du jugement, alors qu’il paraîtra dans sa gloire Il puisse nous faire entendre ces douces paroles : » Venez, les bénis de mon Père, car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, je ne savais où loger et vous m’avez donné un asile, j’étais en prison, malade et vous m’avez secouru. « C’est Jésus Lui-même qui a prononcé ces mots ! c’est Lui qui veut notre amour, qui le mendie… Il se met pour ainsi dire à notre merci, Il ne veut rien prendre sans que nous le lui donnions, et la plus petite chose est précieuse à ses yeux divins… » (LT 145)

 » Comment craindre celui qui se laisse enchaîner par un cheveu qui vole sur notre cou !…

Sachons donc le retenir prisonnier, ce Dieu qui devient le mendiant de notre amour. En nous disant que c’est un cheveu qui peut opérer ce prodige, il nous montre que les plus petites actions faites par amour sont celles qui charment son cœur… Ah ! s’il fallait faire de grandes choses, combien serions-nous à plaindre ?… Mais que nous sommes heureuses puisque Jésus se laisse enchaîner par les plus petites… " (LT 191)

L’important est de vivre chaque chose avec Jésus et de les lui offrir par amour et par reconnaissance, confiant qu’il nous aime comme nous sommes.

« Elle me parlait à l’occasion d’un jeu bien connu, avec lequel nous nous amusions dans notre enfance. C’était un kaléidoscope, sorte de longue-vue à l’extrémité de laquelle on aperçoit de jolis dessins de diverses couleurs ; si l’on tourne l’instrument, ces dessins varient à l’infini. Cet objet, m’avait-elle dit, causait mon admiration, je me demandais ce qui pouvait produire un si charmant phénomène ; lorsqu’un jour, après un examen sérieux, je vis que c’étaient simplement quelques petits bouts de papiers et de laine jetés çà et là, et coupés n’importe comment. Je poursuivis mes recherches et j’aperçus trois glaces à l’intérieur du tube. J’avais la clé du problème. Ce fut pour moi l’image d’un grand mystère. Tant que nos actions, même les plus petites, ne sortent pas du foyer de l’amour, la Sainte Trinité, figurée par les glaces convergentes, leur donne un reflet et une beauté admirables. Oui, tant que l’amour est dans notre cœur, que nous ne nous éloignons pas de son centre, tout est bien et, comme dit saint Jean de la Croix : »L’amour sait tirer profit de tout, du bien et du mal qu’il trouve en moi et transformer toutes choses en soi.« Le bon Dieu, nous regardant par la petite lunette, c’est-à-dire comme à travers lui-même, trouve nos misérables pailles et nos plus insignifiantes actions toujours belles ; mais pour cela il ne faut pas s’éloigner du petit centre ! Car alors, de minces bouts de laine et de minuscules papiers, voilà ce qu’il verrait. » (CSG p.70-71)

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