Le commentaire du Notre-Père

LE COMMENTAIRE DU "NOTRERE" [1]

Dans la seconde partie du Chemin de perfection, Thérèse expose sa pédagogie de la prière. Pour ce faire, elle se concentre sur l’oraison que nous a enseignée Jésus, le “Notre Pèreˮ : « J’ai cru bon de fonder sur le Pater un aperçu de l’oraison, […] De la sorte on ne pourra pas vous enlever vos livres [2] , car si vous étudiez cette divine prière avec attention et humilité, vous n’aurez plus besoin d’autre chose » (C 21, 3).

Notons au passage son attrait personnel pour l’Évangile [3] : « Quant à moi, j’ai toujours extrêmement goûté les paroles de l’Évangile ; elles recueillaient mieux mon âme que les livres les plus savamment composés » (C 19, 4).

Schéma du commentaire thérésien [4]

  • Chap. 27-29 : Notre Père qui es aux cieux : Oraison de recueillement
  • chap. 30-31 : Sanctificetur nomen tuum [5] : Oraison de quiétude [6] . Adveniat regnum tuum
  • chap. 32 : Fiat voluntas tua sicut in coelo et in terra : Contemplation parfaite
  • chap. 33-35 : Panem nostrum quotidianum da nobis hodie : Oraison eucharistique
  • chap. 36 : Dimitte nobis debita nostra
  • chap. 37 : Excellence de cette prière du “Notre Pèreˮ : Marcher dans l’amour et la crainte de Dieu. [7]
  • chap. 38-42 : Et ne nos inducas in tentationem : Marcher dans l’humilité. Sed libera nos a malo. Amen

Un livre de prière : le “Notre Pèreˮ

Elle n’écrira ni un traité sur l’oraison ni une glose systématique des paroles du “Notre Pèreˮ, mais elle se fera l’écho de l’enseignement qu’elle aura reçu du Christ lui-même : « M’attachant au Maître de la sagesse, j’en recevrai peut-être quelques pensées qui vous satisferont. Mon intention toutefois n’est pas de vous proposer une explication de ces divines demandes, je n’oserais m’y risquer. Ces explications sont en grand nombre, et quand il n’y en aurait pas, ce serait folie de ma part de vouloir en donner une. Il s’agit simplement de quelques considérations sur les paroles du Pater Noster, car parfois, à force de lire des livres, nous finissons, semble-t-il, par perdre la dévotion aux choses qui devraient le plus nous en inspirer » (C 21, 4).

Elle invite d’ailleurs ses lecteurs à faire leur sa propre expérience : « Évidemment un maître, lorsqu’il enseigne, s’attache à son disciple. Il aime le voir s’intéresser à ses leçons ; il l’aide à bien les apprendre. Le Maître céleste en usera de même envers vous » (C 19, 4).

Pour bien lire les paroles de Thérèse, il convient de se remémorer les quatre principes de l’herméneutique thérésienne tels que le père Michel de Goedt les avait indiqués dans son livre Le Christ de Thérèse de Jésus :

  • L’émerveillement devant la profondeur de la Parole de Dieu,
  • La soumission à ce qu’enseigne l’Église,
  • L’intelligence éveillée par la Parole de Dieu chez son auditeur,
  • La liberté que donne le Christ. [8]

Elle écrit d’ailleurs : « Je vous dirai sur ce point ma pensée. Si elle ne vous satisfait pas, vous pouvez vous arrêter à d’autres considérations : notre Maître nous donne cette liberté, pourvu qu’en toutes choses, nous nous soumettions à l’enseignement de l’Église, comme je le fais moi-même en cet instant » (C 31, 4).

En lisant le texte de Thérèse, nous verrons que l’émerveillement affleure en permanence et qu’il jaillit souvent en prière de louange.

Quand à ce que la Parole éveille chez son auditeur, Thérèse l’exprime par la relation maître-disciple évoquée dans la citation donnée plus haut (cf. C 19, 4).

Elle y revient : « Il nous est très avantageux également de nous représenter que c’est à chacun de nous que Notre Seigneur a enseigné cette prière, et qu’actuellement encore il nous apprend à la dire. Jamais, en effet, un maître ne se tient si loin de son disciple qu’il doive élever la voix pour s’en faire entendre ; il se place, au contraire, tout près de lui. Je voudrais que vous sachiez qu’un excellent moyen pour bien réciter le Pater Noster, c’est de rester ainsi à côté du Maître qui vous l’a enseigné » (C 24, 5).

Elle avait précisé quelques paragraphes plus haut : « Quand je dis : Credo, la raison demande, me semble-t-il, que j’entende et que je sache ce que je crois ; et quand je dis : Notre Père, l’amour exige que je comprenne quel est ce Père, quel est aussi le Maître qui nous a enseigné cette prière » (C 24, 2).

La relation Maître-Disciple

Thérèse nous initie à une relation de disciples : « placez vous donc auprès de notre bon maître, bien résolues à apprendre ce qu’il vous enseignera. Sa majesté saura bien faire de vous de bonnes écolières, et ne vous quittera pas si vous ne la quittez pas vous-mêmes. Prenez bien garde aux paroles que prononce cette bouche divine ; dès la première vous comprendrez l’amour que votre Maître vous porte. Certes ce n’est pas un médiocre avantage ni une faible joie pour un disciple que de se voir aimé de son maître » (C 26, 10).

Thérèse s’exprime avec une grande liberté. Ses convictions et ses idées seront mêlées à des temps d’oraison spontanée, adressée à Dieu mais vécue en présence de ses lectrices. Elle parle d’oraison, mais en fait, elle fait oraison devant nous.

Pour elle, le « Notre Père » est à la fois une prière et une école de prière. C’est la prière du Maître qu’il n’a pas seulement prononcée au moment où les apôtres le lui ont demandé mais qu’il continue de prier avec nous chaque fois que nous aussi, nous la prions.

Pour affirmer cela, Thérèse se fonde sur son idée de base que l’oraison est relation bipolaire : traité d’amitié entre Dieu ou Jésus et nous. Sans entrer dans cette relation, il n’y a pas de prière : « Il est bon que vous considériez qui il est et qui vous êtes » (C 22, 1).

Elle nous convie à un vrai dialogue même s’il est parfois silencieux et intérieur : « Que nous comprenions bien en présence de qui nous sommes et que nous entendions les réponses que le Seigneur fait à nos demandes, pensez-vous qu’il se taise ? Non, certes. Il nous parle au cœur, quand c’est de cœur que nous le prions » (C 24, 5).

Le Christ enseigne et accompagne ses disciples

Le mot “Pèreˮ, dans la bouche de Jésus, a un écho profond dans l’âme de Thérèse. Elle le propose à notre recueillement : « O mon Dieu ! Comme il se voit bien que tu es le Père d’un tel Fils ! Et que ton Fils se montre bien le Fils d’un tel Père ! Sois éternellement béni ! Une faveur si élevée ne serait-elle pas mieux à sa place à la fin de notre prière, Seigneur ? » (C 27, 1).

Thérèse poursuit sa prière en s’adressant au Christ ; elle le contemple faisant de son Père, notre Père, et donc devenant notre frère : « O Fils de Dieu ! Mon tendre Maître ! Comment, dès les premiers mots, nous donnes-tu tant de biens à la fois ? Déjà, tu t’humilies au point d’unir tes demandes aux nôtres, de te rendre le frère de créatures aussi viles et aussi misérables que nous ; comment vas-tu jusqu’à nous donner, au nom de ton Père, tout ce qui peut se donner ? Car tu veux qu’il nous regarde comme ses enfants, et ta parole ne peut se trouver en défaut. Tu obliges ton Père à l’accomplir, et ce n’est pas une petite charge que celle-là. S’il est notre Père, il faut qu’il nous supporte, si graves que soient nos offenses ; il faut qu’il nous pardonne quand, à l’exemple de l’enfant prodigue, nous revenons à lui ; il faut qu’il nous console dans nos peines, qu’il pourvoie à notre subsistance, et cela, d’une manière digne d’un père tel que lui, d’un père dont la bonté surpasse nécessairement celle de tous les pères d’ici-bas, parce qu’en lui réside tout bien parfait. Et en plus de tout le reste, il faut qu’il fasse de nous tes associés et tes cohéritiers » (C 27, 2).

Nous comprenons alors pourquoi Thérèse affirme à de nombreuses reprises que le Christ demande pour nous ou en notre nom. « Suivant une vue originale à laquelle Thérèse donne autant de cohérence que possible, sans jamais oublier que le “Notre Pèreˮ est formellement la prière des disciples, et non pas une prière commune au Maître et aux siens, le Christ s’implique profondément dans l’objet des demandes. » [9]

Les diverses demandes se renvoient les unes aux autres. C’est parce que le Royaume de Dieu advient dans notre cœur que nous pouvons lui remettre notre volonté. Le don du pain de vie nous donne également la force pour remettre notre volonté dans les mains du Père et pour pardonner à ceux qui nous offensent. Les spirituels ne demandent pas alors d’être délivrés des épreuves, mais d’échapper aux pièges que tendent les démons.

Thérèse nous dit : « Faisons de notre mieux. Notre Seigneur reçoit tout. Il a fait en notre nom une sorte de pacte avec son Père éternel. C’est comme s’il avait dit : “Fais ceci, Seigneur, et mes frères feront cela.ˮ Or, nous sommes bien assurés que ce divin Père ne manquera pas aux conventions prises. Oh ! quel bon payeur que notre Dieu ! Et qu’il sait bien dépasser la mesure ! » (C 37, 3).

Le Christ Jésus est un frère qui apprend à ses frères à prier, qui prie pour eux et qui prend toutes les dispositions pour permettre de meilleures relations entre eux et son Père.

L’amour et l’humilité [10] du Christ

Dans le beau chapitre christologique introduisant au commentaire du “Notre Pèreˮ, Thérèse écrit : « Représentez-vous Notre Seigneur tout près de vous, et voyez avec quel amour, quelle humilité, il vous instruit. Croyez-moi, séparez-vous le moins possible d’un si excellent ami » (C 26, 1).

L’humilité du Christ, c’est l’excès même de son amour.

Dans son commentaire du “Notre Pèreˮ, Thérèse manifeste le Christ Jésus comme celui qui nous établit en la condition de fils de son Père, appelés à l’invoquer à notre tour comme “notreˮ Père. Il se fait notre frère et plus exactement encore en la circonstance, il se fait notre frère de prière.

Thérèse évoque à la fois l’humilité et l’amour du Christ dans la demande du pain quotidien qu’elle comprend comme Eucharistie, mémorial de la passion, de la mort et de la résurrection du Seigneur : « Voyant le besoin où nous nous trouvons, le bon Jésus inventa un moyen admirable, où il fit bien paraître l’excès de son amour pour nous. En son nom et au nom de tous ses frères, il fit cette demande : Donne-nous aujourd’hui, Seigneur, notre pain de ce jour » (C 33, 1).

« Néanmoins dans la grande humilité qu’il a en tant qu’homme [11] , Jésus qui se savait l’objet de l’amour et des délices de son Père, voulut en quelque sorte solliciter son autorisation » (C 33, 2).

Quelques lignes plus loin, elle écrit : « Qu’une telle prière vous attendrisse le cœur, mes filles, et vous enflamme d’amour pour votre Époux ! Il n’est pas d’esclave qui se plaise à s’avouer tel, et voilà que le bon Jésus paraît s’en glorifier » (C 33, 4).

Elle avait précisé dans le manuscrit de l’Escurial : « Donnez-moi la permission, Seigneur, de parler et de vous supplier en sa [Jésus] faveur, puisque vous avez accepté de le laisser en notre pouvoir, et qu’il vous a obéi si parfaitement et s’est donné à nous avec tant d’amour. » (CEsc 59, 1).

Pour terminer sur cette question, faisons une fois encore appel au manuscrit de l’Escurial, sans tenir compte de la main lourde du censeur : « Le Seigneur, mes sœurs, semble avoir voulu nous faire comprendre la grande consolation qui est enfermée dans cette prière ; on pourra nous enlever nos livres, mais on ne pourra pas nous prendre “leˮ livre sorti des lèvres de la Vérité elle-même, lesquelles ne peuvent se tromper. Et puisque tant de fois par jour nous récitons le Paternoster, trouvons-y notre régal, et efforçons-nous d’apprendre d’un si excellent Maître l’humilité avec laquelle il prie, ainsi que toutes les autres choses qui ont été décrites » (CEsc 73, 4).

Ouverture Eucharistique

Pour clore cette présentation le Chemin de perfection, évoquons rapidement la dimension doxologique et eucharistique de ce traité.

Arrêtons nos regards sur deux passages qui sont en fait des prières, des exclamations enflammées de Thérèse. Tout d’abord, au chapitre 3, nous trouvons une longue prière d’intercession. Elle commence à s’adresser au Fils puis, en son nom, se tourne vers le Père : « Ô Père éternel, lorsqu’il s’agit de l’honneur de ton Fils, pourquoi ne nous exaucerais-tu pas ? Fais-le, Seigneur, non à cause de toi, nous n’en sommes pas dignes, mais à cause du sang de son Fils, à cause de ses mérites ! […] Comment, mon créateur, des entrailles aussi tendres que les tiennes peuvent-elles supporter que le fruit de l’ardent amour de ton Fils, ce très saint sacrement qu’il institua pour te plaire à toi qui lui as commandé de nous aimer, soit méprisé comme il l’est aujourd’hui […] Voici maintenant qu’on lui enlève ces hôtelleries où il reçoit ses amis à sa table parce qu’il les voit faibles et que ceux qui travaillent ont besoin, il le sait très bien, de soutenir leur forces par un tel aliment ! » (C 3, 7-9.)

Thérèse revient sur ce thème eucharistique au chapitre 35. Sa prière est presque une anaphore : elle reprend le mouvement d’offrande et d’intercession de la prière eucharistique. « Père saint, qui es aux cieux ! […] Adressons au nom de Jésus, nos supplications à la divine majesté […] Et puisque son Fils nous a fourni un si excellent moyen de l’offrir lui-même sans cesse en sacrifice, demandons qu’une offrande si précieuse arrête les maux affreux dont nous sommes témoins. […] Arrête cet incendie, Seigneur ! Si tu le veux, tu le peux. Considère que ton Fils est encore dans le monde. […] Fais-le, non pour nous, Seigneur, nous ne le méritons pas, mais pour ton Fils ! […] Que me reste-il, ô mon Créateur, sinon de t’offrir ce Pain sacré, de te le rendre après l’avoir reçu de toi, de te supplier, par les mérites de ton Fils, de m’accorder une grâce qu’il m’a méritée de tant de manières ? » (C 35, 3-5.)

Conclusion

En priant devant ses lecteurs, Thérèse fait œuvre de pédagogie. À nous de prendre en compte les besoins de l’Église et de les présenter au Père au nom de son Fils. Dans sa glose des demandes du “Notre Pèreˮ, Thérèse fait une pause au chapitre 37 ; elle est émerveillée : « Quelle sublimité de perfection dans cette prière évangélique ! Pourrons-nous assez en bénir le Seigneur ? Qu’elle porte bien le cachet de l’excellent Maître qui l’a composée ! Chacune de nous, mes filles, doit s’en servir à son gré. » (C 37, 1).

Elle poursuit : « Si j’avais le talent d’écrire, je pourrais, sur un fondement aussi solide, établir tout un grand traité de l’oraison » (C 37, 1).

C’est bien ce qu’elle a réalisé pour notre plus grand profit et pour celui de l’Église du Christ.

Pour conclure, recevons ces paroles que Thérèse nous adresse avec une incroyable audace jointe à une étonnante finesse spirituelle ; paroles pleine d’encouragement et d’espérance pour notre vie d’oraison : « En dépit de tous les égarement de votre esprit, entre un tel Fils et un tel Père, vous rencontrerez nécessairement l’Esprit Saint qui enflammera votre volonté. Ce très puissant Amour la tiendra enchaînée, dans le cas où le grand intérêt que vous y avez n’y suffirait pas » (C 27, 7).

[1Nos citations et références sont extraites de : Thérèse d’Avila, Œuvres Complètes, Ed. du Cerf, 1995, tome I et II. Pour le Ms de l’Escurial, nous utilisons la traduction de Jeannine Poitrey, Ed. du Cerf, 1981.

[2Nombreux sont ceux qui viennent d’être inclus dans l’Index des livres interdits et parmi eux, les fameuses œuvres, déjà traduites en langue courante, d’Érasme et de Savonarole, toutes deux portant le titre de Présentation du Notre Père (Cathalogus, 1559, pp. 40-41).

[3Thérèse a un rapport immédiat à l’Écriture, elle ne sent pas le besoin de l’actualiser, car pour elle, l’Écriture est actuelle. Elle est contemporaine des scènes qu’elle contemple.

[4Il faut demeurer vigilant devant cette mise en parallèle des demandes du “Notre Pèreˮ et des divers degrés de l’oraison. Car cette présentation pédagogique ne correspond en aucun cas dans l’esprit de Thérèse à un quelconque concordisme.

[5Dans les titres des chapitres, Thérèse écrit en latin les invocations du “Notre Pèreˮ. Elle le priait en latin au cours de la liturgie de la Messe et de celle des Heures. Pour ceux qui ne pouvaient pas prier l’Office des Heures, la Règle du Carmel leur demandait de réciter vingt-cinq “Notre Pèreˮ pour l’office de Matines, le nombre étant doublé pour les fêtes solennelles, quinze pour l’office de Vêpres, sept pour l’office de Laudes ainsi que pour les autres offices. Dans le texte des chapitres elle transcrit les invocations en castillan, telles qu’elle les priait elle-même.

[6Rappelons que le chapitre 31 a été retiré par les censeurs lors de l’impression du Chemin de perfection à Evora en 1583.

[7Ici Thérèse marque une pause et ne commente pas une phrase du “Notre Pèreˮ, mais elle fait monter vers le Seigneur une puissante action de grâce.

[8Michel de Goedt, Le Christ de Thérèse de Jésus, “Jésus et Jésus-Christ 58ˮ, Desclée, 1993, p. 75.

[9Michel de Goedt, p. 78.

[10Le mot “humilitéˮ se trouve 69 fois dans le manuscrit de Valladolid, 62 fois dans celui de l’Escurial, avec seulement 27 occurrences communes. Le mot revient 333 fois dans tout le corpus thérésien. Notons comparativement que le mot “détachementˮ n’est présent que 6 fois dans le manuscrit de Valladolid et 32 fois dans la totalité des écrits de Thérèse.

[11L’expression “qu’il a en tant qu’hommeˮ est une remarque manuscrite de l’un des censeurs du manuscrit de Valladolid.