Le départ au Carmel

Vue du bureau de Louis XV

Enfin, le 30 janvier 1770, Christophe de Beaumont demande audience au roi et lui annonce l’intention de sa fille de se faire carmélite. Louis XV est consterné, mais connaissant la détermination de Louise il sait qu’elle ne s’engage pas sur un coup de tête : c’est cruel, c’est cruel, c’est cruel répète-t-il mais si Dieu la demande je ne puis pas la refuser, je répondrai dans quinze jours (Annales du carmel de Saint-Denis, vol II, p. 3)

Le 16 février suivant, il accepte, la mort dans l’âme. Sa lettre, dont l’original a disparu, a été pieusement recopiée dans le livre des Annales du carmel de Saint-Denis. Monsieur l’Archevêque, chère fille, m’ayant rendu compte de ce que vous lui avez dit et mandé, vous a sûrement rapporté exactement tout ce que je lui ai répondu. Si c’est pour Dieu seul, je ne puis m’opposer à sa volonté et à votre détermination. Depuis dix huit ans vous devez avoir fait toutes vos réflexions, ainsi je ne puis plus vous en demander. Il me paraît que vos arrangements sont faits, vous pourrez en parler à vos sœurs quand vous le jugerez à propos. Compiègne n’est pas possible, partout ailleurs c’est à vous de décider et je serais bien fâché de rien vous prescrire là-dessus. Jamais une belle-fille ne peut remplacer une fille, elle peut tout au plus distraire. Mon petit fils m’occupe beaucoup, il est vrai, mais comment se tournera-t-il ? J’ai fait des sacrifices forcés, celui-ci sera de volonté de votre part. Dieu vous donne la force de soutenir votre nouvel état, car une fois cette première démarche faite, il n’y a plus à y revenir. Je vous embrasse de tout mon cœur, chère fille, et vous donne ma bénédiction. (Lettre de Louis XV à Madame Louise, 16 février 1771, recopiée dans les Annales du Carmel de Saint-Denis, vol. III, p. 4)

Pourquoi la princesse, après avoir tant attendu, a-telle voulu précipiter son départ ? La présentation de Madame du Barry à la Cour en avril 1769 a dû la convaincre qu’à Versailles elle ne peut plus être de grande utilité et que sa prière à l’abri du couvent sera désormais la meilleure intercession pour le salut de son père. Sincèrement chrétien, celui-ci est conscient de son indiginité et de son péché. Refusant toute hypocrisie, il a depuis longtemps renoncé à faire ses Pâques et ne veut plus toucher les écrouelles. Hanté par la peur de la mort et de la damnation, il traverse parfois de longues crises de neurasthénie. Quand sa vie est mise en danger, à Metz, en 1744, en pleine campagne militaire, puis en 1757, lors de l’attentat de Damiens, il fait preuve de contrition et de repentir au point de céder aux objurgations de l’Eglise et du clan familial de renvoyer sa maîtresse du moment. Mais le danger passé, la vie et le désir reprennent le dessus, ou simplement l’habitude, et le besoin d’avoir près de lui une amie sûre et fidèle. La mort de Madame de Pompadour en 1764, le laisse face à la solitude que ses filles s’emploient à lui faire oublier par la tendresse dont elles redoublent après le décès de leur mère en 1768. Mais alors il a déjà fait connaissance de Madame du Barry.

Versailles sous la neige

L’affection qu’elle porte à son père, le désir de le voir s’amender ont sans aucun doute pesé sur la décision de Louise : Verra-t-il [ma résolution ] sans être touché de Dieu et sans retourner entièrement à Lui ? Moi carmélite et le Roi tout à Dieu ! ( “Méditations eucharistiques, Neuvaine à Sainte Thérèse”). Sa vocation de carmélite pourtant, ne saurait reposer sur ce seul désir, si louable qu’il soit. Il s’agit de la réponse à un appel entendu depuis longtemps, réponse longuement mûrie et s’enracinant dans une foi profonde et une réelle aspiration à la solitude et au silence pour l’orientation de toute une vie vers l’union à Dieu.

N’ai-je pas connu assez le monde, pour le détester à jamais, pour ne jamais le regretter ? J’ai considéré tant de fois une à une, toutes les douceurs de cet état, auquel je veux renoncer ! Vous m’êtes témoin, ô mon Jésus, qu’il n’en est point que j’aie balancé à vous sacrifier. Vaines douceurs, douceurs pleines d’amertumes, fussent-elles mille fois plus pures, je préfère le calice de mon Sauveur… Ne me dites point, ma Sainte mère, que je ne connais pas encore assez votre règle. Ah ! ne m’avez-vous pas vu la lire sans cesse, la méditer, la porter toujours sur moi, en faire mes délices ? Je ne me suis rien déguisé, abaissements, pauvreté, austérités de toutes espèces, privations de toutes sortes, solitude, délaissement, contradictions, humiliations, mépris, mauvais traitements, j’ai mis tout au pis ; rien ne m’a effrayée, j’ai comparé l’état de Princesse et l’état de Carmélite, et toujours j’ai prononcé que celui de Carmélite valait mieux que celui de Princesse ; et jamais ce jugement ne s’effacera de mon cœur… (“Méditations eucharistiques, Neuvaine à Sainte Thérèse”)

Sentence

Mais tandis que je m’occupe de mon cœur, que je m’en propose les vertus, et que je m’y exerce, ne me laissez pas non plus, ô ma sainte Mère, négliger l’état où la Providence me retient encore, quelque court que doive être le temps qu’elle m’y retiendra. Suggérez-moi aussi tous les devoirs, obtenez-moi de les remplir ponctuellement avec autant d’exactitude, d’émulation, et de perfection, que si je devais être toute ma vie ce que je suis à présent ; multipliez aussi, sous mes mains, les occasions de faire le bien propre de cet état, le bien que je ne pourrai plus faire dans le cloître. Hélas ! qu’ai-je fait ici pour répondre à la Providence, et la justifier de m’avoir placée, et de m’avoir tenue plus de trente ans dans ce rang d’élévation ? Ô mon Dieu ! Remplissez le peu de jours qui me restent de cette grandeur, et que de leur plénitude soient comblés tous les vides de ma vie passée. Donnez-moi dans ce court espace de temps de servir la Religion, l’Eglise et l’Etat ; de tirer de la misère tous les malheureux, de soutenir, de ranimer, d’encourager la piété, de protéger l’innocence opprimée, d’imposer un silence éternel à la calomnie et à la médisance, de vous gagner toute ma maison, d’édifier toute la Cour ; et avant de m’enfermer pour travailler uniquement à mon salut, d’avoir procuré celui de tous ceux à qui l’élévation dont je descends m’aura donnée en spectacle.


L'envol

Crédits photographiques :

  • Sentence du Carmel de Saint-Denis
    © Saint-Denis, musée d’art et d’histoire, droits réservés