Un maître spirituel

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Père Marie Eugène : maître spirituel

Article du Père Louis de Sainte-Thérèse, in Carmel n° spécial de mars 1968, pages 105 à 111

Le Père Marie-Eugène a été un maître spirituel, dans la ligne la plus pure des prophètes du peuple élu et des saints du Carmel.

Il enseignait par sa prière. A l’heure où le regard est plus limpide, plus réceptif, au temps où j’étais novice, je me souviens encore de son attitude d’orant, dans le chœur glacé de l’Ermitage. Il était à genoux, le dos légèrement appuyé sur le banc, droit sans affectation… son visage était impressionnant. On sentait qu’il était aux choses du Père. Son corps était au milieu de nous, son âme était en conversation avec Dieu, dans un silence qui le protégeait, nous interdisait d’approcher, mais dans lequel « un commerce d’amitié » intense était engagé entre son âme et Dieu dont il se savait aimé. L’avoir vu prier ainsi révèle ce qu’est la prière plus que de beaux discours. Une telle attitude mettait dans le recueillement et nous reliait à ce monde invisible où il avait été emmené par l’Esprit.

Il enseignait par la parole. Les basiliques les plus célèbres l’ont entendu, de très nombreuses chapelles de carmélites également, des salles où l’Action catholique se réunissait, des églises paroissiales.

Si on voulait dégager le trait dominant de sa prédication, on n’aurait aucune peine à reconnaître qu’il n’eut pas d’autre thème que Dieu. « Non, je n’ai rien voulu savoir parmi vous sinon Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié » (I Cor. II, 2). Il était rempli de Dieu : il ne pouvait parler que de Dieu. Devant les auditoires les plus savants comme devant les plus humbles, devant les âmes contemplatives comme devant les polytechniciens à la veille de terminer leurs études, il parlait de Dieu, encore de Dieu, de son amour, de son action dans les âmes. Pour lui, Dieu était la « grande réalité ».

Il aimait enseigner par la parole. Mais le feu qui le brûlait augmentait avec les années. Sur la demande de certains auditoires, il accepta que des notes fussent prises, recopiées, mises au net et communiquées à d’autres personnes. Il apprit le choc spirituel que ces feuilles produisaient dans les âmes qui les recevaient.

Peu à peu autour du Castelet et de Notre-Dame de France à Marseille, un groupe se constitua qui recueillait avidement une parole vivante. « Enfin ! quelqu’un qui croit en la réalité de Dieu et qui en parle ! » Les conférences étaient sténographiées, reproduites par l’aumônier de Notre-Dame de Vie et circulaient en Provence et en certains monastères. Le Père observait et lentement une idée s’impose à lui : « Les âmes qui cherchent Dieu, il y en a partout. Ah ! si je pouvais les atteindre toutes et leur parler de l’Amour infini ». C’est ainsi qu’en son cœur naquit l’idée de composer un ouvrage dans lequel il s’efforcerait de faire passer son âme.

Les quarante conférences données au cours d’oraison à Notre-Dame de France formaient déjà les assises solides d’une œuvre qui allait se développer prodigieusement. En 1937, le Père est élu Définiteur général à Venise. Le travail à la Maison généralice ne prenait pas tout son temps. Le Père se refuse aux ministères qui le sollicitent et ne lui laisseraient plus de loisirs. Il s’enferme dans sa cellule située sur le Corso d’Italia. Pendant dix ans, sans se dérober aux obligations de sa charge, il n’a qu’une occupation : continuer, achever l’œuvre commencée en Provence et au contact des âmes. Les bruits du Corso ne l’atteignent guère : il se plongeait en Dieu-Amour, se mettait en face des âmes qui ont faim d’Amour et de Dieu et il écrivait. C’est ainsi qu’a été composé le livre — le seul — auquel il donne un titre significatif : « Je veux voir Dieu ».

Qu’y trouve donc le lecteur ? La structure de l’ouvrage est facile à saisir. « Je veux voir Dieu » se présente au premier abord comme un commentaire du Livre des Demeures de sainte Thérèse d’Avila. Le chef d’œuvre — « le bijou » — de la sainte Mère a été médité longuement par le Père : il en a senti les articulations majeures, les lignes de force, le dynamisme. Avec la Sainte, il prend l’âme aux débuts d’une vie spirituelle qui renonce au péché ou se met en route vers Dieu ; il la suit à travers les différentes étapes — les Demeures — jusqu’aux sommets où l’âme transformée par l’Esprit, est devenue l’instrument privilégié de Dieu au service de l’Eglise.

Père Marie-Eugène au jardin Le long de la route, le Père s’arrête aux carrefours des deuxièmes, quatrièmes, sixièmes Demeures pour aider l’âme à s’engager dans le bon chemin, à éviter les impasses ou les voies de garage. Il complète l’enseignement de sainte Thérèse, par celui de saint Jean de la Croix et celui de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus : ainsi se constitue une vraie « somme » carmélitaine, « somme » de théologie spirituelle analogue aux « Sommes » que les grands théologiens d’autrefois composaient pour le savoir théologique en général.

Au-delà de cette structure, facile à embrasser dans une synthèse forte, le style lui-même attire l’attention. La phrase est ample, colorée, elle coule comme le torrent de la montagne, sans laisser voir pour autant sa profondeur. Elle évoque un « je ne sais quoi » que les amis deThérèse d’Avila trouvent dans les œuvres de la sainte. La phrase est vivante, prend son origine dans la vie et communique la vie. Malgré son impuissance, elle essaie de traduire cette expérience du Dieu vivant qui a fait tressaillir le cœur du jeune carme, novice ardent dans le vieux couvent d’Avon. Elle est amplifiée par les expériences semblables dont le Père est le témoin émerveillé dans les monastères où il prêche, au hasard de ses ministères, et chez toutes ces jeunes de vingt ans qui s’en vont à Notre-Dame de Vie pour y rencontrer Dieu. Cette source profonde et que nul savant ne peut capter à sa guise ni canaliser selon les procédés les plus scientifiques, jaillit à travers toutes les pages, porteuse de vie. Rien n’enthousiasmait plus l’auteur que d’apprendre comment, par ses pages, choisies un canal, l’Amour prenait possession des âmes pour y établir son règne. C’est à ce niveau seulement qu’il faut situer « Je veux voir Dieu ».

Plus loin, plus profondément, c’est l’âme du Père Marie-Eugène qui vibre, dans l’allégresse, à travers tous les feuillets de l’ouvrage ; une âme saisie par Dieu, souple sous l’action de l’Esprit et capable de transmettre à d’autres la même ardeur et le même amour. Il serait vain d’y chercher autre chose. Ceux qui sont en quête de satisfactions cérébrales, qui se laissent arrêter par un vocabulaire, une façon de parler que notre temps refuse et ne comprend plus, ceux qui viennent à lui par curiosité risquent d’être déçus. Ils n’ont aperçu que l’écorce, la vie qu’elle cache leur échappe.

Sans le savoir, ils se détournent d’un Maître qui pourrait leur apprendre à aimer Dieu et à se mettre au service de l’Eglise. Tels sont les axes majeurs du livre, les mêmes que ceux des « Demeures ». Se déterminer à chercher Dieu, afin de le rencontrer et d’être, par l’action de l’Esprit, un Père pour une multitude…

Certes les mutations vertigineuses de notre temps marquent la psychologie des générations qui montent : elles ne changent pas les lois éternelles de l’amour, qui sont les mêmes à la fin du XXe siècle qu’au temps de l’empire romain, dans l’histoire du peuple de Dieu. Or il s’agit d’aimer, d’apprendre à aimer, de progresser dans l’amour, d’atteindre à un amour pur, désintéressé : « Je veux voir Dieu », avec une chaleur communicative, nous invite à cette entreprise, la plus haute et la plus humaine, car nous sommes faits pour l’amour : l’évolution la plus hardie ne peut avoir d’autre effet que de libérer en nous les forces infinies de l’amour : elles devront ensuite être saisies par Dieu et cela les savants qui nous entourent ne nous l’apprendront pas, il nous faut un Maître en Amour, celui qui a été initié par l’Esprit Lui-même à l’Amour et qui a reçu la mission de transmettre aux âmes affamées ce message d’amour.

Aujourd’hui l’apostolat s’interroge : il constate la paganisation du monde, les progrès de l’athéisme, les forces qui s’opposent à l’extension du Royaume. Avec une bonne volonté qui mérite estime et respect, il cherche le moyen de rendre ses activités plus efficaces, fait appel aux techniques humaines… Le cri de saint Paul retentit encore : « Je ne suis pas venu vous annoncer le témoignage de Dieu avec le prestige de la parole ou de la sagesse » (I Cor. II, 1). C’est ce cri que répète le Père Marie-Eugène dans la deuxième partie — la plus longue, la plus dense — de son ouvrage. Comme tous les apôtres, il est hanté par le salut des âmes, par la rédemption qu’avec le Christ il faut continuer dans l’histoire. Il sait — lui — que le seul moyen d’être vraiment, dans l’Eglise, source de vie, c’est d’être sous la seule mouvance de l’Esprit. De nouveau nous sommes en présence d’une loi éternelle qui transcende les civilisations, les évolutions et les mutations. Le Père Marie-Eugène aurait voulu le faire entendre à tous ceux qui travaillent dans le champ du Père.

Il se sentait impuissant à exprimer ce message, celui qui lui était le plus cher. A peine l’encre des presses de l’imprimerie avait-elle séché sur la première édition de « Je veux voir Dieu » qu’il se déclarait insatisfait de la finale de son livre : « Il faut que j’écrive un autre livre sur l’apostolat ; ce que j’ai dit ne suffit pas ». Ce dessein l’a obsédé durant les quinze dernières années de sa vie. Dans les retraites annuelles qu’il donnait à ses filles à Notre-Dame de Vie, il y revenait sans cesse, précisant sa pensée, apportant sur ce sujet de grandes lumières. Il ne put se résoudre à composer un autre ouvrage. Il nous a quittés sans avoir réalisé son désir, l’œuvre le dépassait ; à sa manière, il répète avec des grands prophètes : « Qui suis-je pour aller trouver Pharaon et pour faire sortir d’Egypte les enfants ? » (Ex. III, 11)… « Ah ! Seigneur Yahvé, vois, je ne sais pas porter la parole : je suis un enfant… » (Jér. I, 1).

Enfin il enseignait dans la direction spirituelle. Apostolat plus caché mais de même sève que les précédents. Ministère plus intime, plus personnel et sur lequel jamais la lumière ne se fera, même si sa correspondance spirituelle nous était livrée. Ceux qui en ont bénéficié se souviennent de ces instants d’une densité humaine et divine incomparable. C’était un entretien avec le « Père », sans artifice ni préparation savante où l’anecdote se mêlait aux directives les plus élevées, où, dans une détente et une confiance soudaine, l’âme s’ouvrait pour recevoir.

De l’entretien, on gardait surtout une impression de limpidité. Aucune question inutile ; la curiosité en était absente. L’âme se sentait en face de Dieu, sans écran : « Je comparais les Directeurs à des miroirs fidèles qui reflétaient Jésus dans les âmes… »

Le Père, selon ce mouvement propre qu’il provoquait par sa vie, allait droit au but : Dieu. Il écoutait sans interrompre, aidait l’âme à se comprendre et à s’exprimer ; puis, sans s’attarder en des démarches secondaires, il la ramenait vers Dieu, appuyé avec certitude sur la parole de Jésus : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive celui qui croit en moi… Qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle » (Jean, VII, 37 ; IV, 14).

Son enseignement, sa parole avait une efficacité qui stupéfiait ceux qui en faisaient l’expérience. A la différence de la parole des maîtres humains qui enrichit certes l’intelligence, mais dont l’efficacité s’arrête là, celle du Père éclairait l’esprit, puis pénétrait l’âme et devenait principe d’action, source de vie. « La parole qui sort de ma bouche ne me revient pas sans résultat, sans avoir fait ce que je voulais et réussi sa mission » (Is. 55, 11). Combien de fois ces mots que Dieu adressa au prophète Isaïe se sont-ils réalisés d’une certaine manière quand le Père Marie-Eugène enseignait ?

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L’Esprit Saint, mon "Ami"

R. P. Louis de Sainte-Thérèse, o.c.d.,Témoignage livré au lendemain de la mort du Père Marie-Eugène.

« C’est l’Esprit Saint qui fait les prophètes et les saints, c’est lui qui vit en nous et nous montre le chemin qu’est le Christ. Il n’y a pas d’autre moyen de sanctification que l’Esprit Saint ».

Père Marie-Eugène Lorsque le Père Marie-Eugène s’exprimait ainsi, il communiquait le fruit d’une expérience très intime. Toute sa vie fut basée sur la connaissance, l’expérience de l’Esprit Saint. Dès son noviciat, il fut saisi de façon vigoureuse par cet Esprit d’Amour qui le fascina désormais et auquel il s’est livré sans réserve, lui assurant une collaboration de foi et de disponibilité, de don de soi pour la réalisation de Sa pensée. Son lien avec l’Esprit d’Amour était si étroit que sa collaboratrice Marie Pila a pu écrire : « Avec l’Esprit Saint, on touche, semble-t-il, au mystère du Père Marie-Eugène ». Lui-même reconnaissait cette emprise de l’Esprit sur lui : « Tout le monde a remarqué probablement que quand je parle de l’Esprit Saint, ordinairement je m’enflamme assez facilement… Je l’appelle « mon Ami » et je crois que j’ai des raisons pour cela ».

Le Père parlait constamment de l’Esprit comme d’une présence agissante, vivante en nous, que nous devons connaître d’une façon pratique. Se livrer à l’Esprit Saint n’est pas une chose étonnante. « Dans notre grâce, nous avons parfois une intimité avec une Personne divine. Sainte Thérèse a eu sa grâce d’intimité avec Notre-Seigneur. Nous, nous sommes apôtres, nous marchons davantage avec l’Esprit Saint. L’Esprit Saint, c’est l’Esprit du Père et du Fils. » Parler ainsi, c’est aller au cœur du Mystère de l’Eglise, chef d’œuvre d’amour de Dieu. Nous disons ordinairement que l’Esprit Saint construit l’Eglise parce qu’elle est une œuvre d’amour et que l’Esprit est Lui-même l’Amour du Père et du Fils, l’Amour substantiel.

La découverte de l’Esprit Saint comme Amour donne au Père Marie- Eugène de faire la même expérience spirituelle que sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus à laquelle il se sent tellement lié. Thérèse en effet a découvert l’Amour en Dieu et n’a vécu que de ce Mystère. Elle n’a pu l’expliciter, mais cet Amour n’est autre que l’Esprit Saint qui la conduisit dans les profondeurs de l’intimité avec Jésus. Vivre d’amour était toute sa raison d’être et le Père Marie-Eugène l’avait bien compris lorsqu’il s’exclamait : « Priez pour demander l’Amour. C’est l’unique prière à faire. Pour les âmes que j’aime, je ne puis que demander l’Amour. C’est la seule monnaie qui vaille quelque chose, la seule réalité éternelle à demander pour vous. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus a été géniale en cela : Donnez-moi de l’amour, dit-elle au bon Dieu. »

L’Esprit d’Amour avait comblé le Père Marie-Eugène et l’attirait irrésistiblement. Aussi put-il murmurer, la veille de sa mort : « Pour moi, je m’en vais vers l’étreinte de l’Esprit Saint », alors qu’il avait, quelque temps auparavant, exprimé le fond de son âme dans une parole qui reste son testament spirituel pour tous ceux qui veulent marcher à sa suite :

« Je veux demander pour vous l’Esprit Saint. Voilà le testament que je vous laisse : la grâce que l’Esprit Saint descende sur vous, que vous puissiez tous dire le plus tôt possible que l’Esprit Saint est votre ami, que l’Esprit Saint est votre lumière, que l’Esprit Saint est votre maître. C’est la prière que je vais continuer sur la terre tant que le bon Dieu me laissera ici et que je continuerai certainement pour vous pendant l’éternité. »

Je veux voir Dieu, p. 1012 :

« Comment l’âme ne chanterait-elle pas Celui qui est l’intendant de tous ses biens, ce doux hôte qui habite en elle et en qui elle vit, ce père des pauvres, ce pourvoyeur empressé et paisible, ce Dieu ami qui si suavement absorbe pour dominer, lumière de son cœur et rafraîchissement de tout son être, qui brille dans l’obscurité et enseigne dans la douceur de l’onction, blessure qui guérit et apaise en embrasant, flamme ardente et subtile qui enveloppe et pénètre, brasier consumant qui est partout et qui cependant se dérobe à toute étreinte car, s’il est Amour, il est aussi Esprit. Esprit d’Amour qui se donne, flamme amie qui consume, comme il est cher à l’âme ! Et sa joie est de le sentir en soi, de se sentir en Lui et si profondément, si intimement, que désormais rien ne pourra les séparer. Qui nous séparera de l’amour du Christ ? Rien ne pourra nous séparer de l’amour que Dieu a pour nous dans le Christ Jésus Notre-Seigneur. »

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Marie, Mère de la Vie

Notre-Dame du Mont Carmel, Protectrice de l'Ordre « Parmi les contemplatifs, il en est qui, comme saint Jean, ont reçu la Vierge Marie, en partage ». Le Père Marie-Eugène est de ceux-là. Son amour pour la Vierge s’épanouit dans son milieu familial. Au contact de sa mère, il fait l’expérience de l’amour maternel, un amour fort, exigeant et très doux. Il apprend ainsi à se laisser aimer par Marie, à se laisser façonner par elle et devenir l’apôtre qu’elle s’est choisi pour contribuer à prolonger son action maternelle dans le monde d’aujourd’hui. Au soir de son sacerdoce, dans l’allocution qu’il prononce au nom des nouveaux ordonnés, il se tourne vers Elle : « Et vous, ô Marie, je vous dois tout puisque c’est vous qui m’avez conduit et fait ce que je suis. Je vous donnerai donc tout, spécialement mon cœur avec la joie dont il est rempli. Vous êtes ma Mère et, prêtre, je veux plus que jamais rester votre enfant ». Au Carmel, il fait sien l’idéal de son Ordre : contempler Dieu, le Christ Jésus et sa Mère. Il médite souvent sur le mystère de Marie, et en reçoit, dans l’accomplissement de sa vocation carmélitaine, une profonde connaissance expérimentale. C’est cette connaissance de connaturalité, ainsi que son charisme de fondateur, qui donne à son enseignement la saveur du réel et de l’expérience vécue.

Le regard de foi du Père Marie-Eugène se porte sur le mystère de la maternité de Marie. Il ne s’arrête pas à ses dons, aux bienfaits qu’elle répand mais va jusqu’à son être même : Marie est Mère, toute relative à son Fils. Tout ce qu’elle a reçu, toute sa beauté, ses privilèges et sa gloire trouvent leur explication dans son titre et sa mission de Mère de Dieu.

En la créant immaculée, Dieu a manifesté une pure miséricorde ; son choix est tout à fait gratuit. « Elle n’avait rien fait pour mériter cela, pour recevoir cette sainteté incomparable. Elle n’existait pas. Dieu la sort du néant pour lui donner cette grâce ». En elle tout est pur, tout est soumis à Dieu, le péché ne peut l’atteindre : « Elle est inondée de grâce, sursaturée de Dieu ». Mais cela n’altère en rien ses puissances de vie. Au contraire, tout lui est donné pour qu’elle soit parfaitement Mère. Le Père Marie-Eugène se plaît à la saluer comme l’honneur de l’humanité, la plus belle des créatures. « Les splendeurs de la vie débordent en toutes ses énergies physiques, en ses puissances de sensibilité et d’imagination, en son intelligence lumineuse et pénétrante, en sa volonté forte, car Dieu voit déjà en elle l’Humanité de Jésus dont Marie sera la seule source humaine. Toutes ces puissances vont vers Dieu comme un fleuve aux eaux limpides ».

Et voici l’Annonciation. Marie prononce son fiat. Elle est habituée à se soumettre à la volonté de Dieu et n’hésite pas un instant : « la décision de Marie est rapide. Elle accepte dans un immense acte de foi, de disponibilité et d’abandon. » Son « oui » déclenche l’œuvre de Dieu et le Verbe s’incarne dans son sein. Marie nous vaut déjà le salut par sa maternité divine. « Le mystère de l’Incarnation c’est l’œuvre de la Vierge et de l’Esprit Saint. La voici, elle, une femme, associée à la fécondité de Dieu ».

Après la naissance de Jésus c’est, pendant de nombreuses années, la vie ordinaire d’une humble famille d’artisans. Le Père Marie-Eugène aime beaucoup contempler le mystère de Nazareth : Jésus se prépare dans le silence à sa mission de Rédempteur et Marie communie à cette mission. Tous deux sont unis pour le salut de l’humanité. Déjà elle donne son Fils après s’être donnée elle-même. Plénitude de communion qui accentue la ressemblance entre la Mère et le Fils : « Venant au monde, Jésus portait les reflets de la beauté de la Vierge sur son front, sa limpidité, la pureté de son regard, et voici que maintenant la Vierge s’est chargée de la beauté du Christ Rédempteur ».

Lorsque Jésus avance vers son « Heure », elle adhère au dessein du Père : Mère du Christ, elle doit devenir Mère des hommes. « C’est à cette seconde grâce qu’elle sacrifie tout. La maternité des hommes a blessé la maternité divine d’une indicible souffrance ». Du haut de la Croix, Jésus consacre cette maternité de grâce : « Voici ta Mère ». Il est le Rédempteur, elle est la Mère de la plénitude du Christ, de l’Église. « Elle est Mère partout où Jésus est Sauveur ». Au soir du Vendredi Saint, alors que toute l’œuvre semble détruite, elle est là, « abîme de l’espérance fondée sur la parole de Dieu ». « Votre espérance, ô Marie, est la seule lumière humaine qui brille dans cette nuit ; petite clarté mais grande espérance, espérance à la mesure du dessein de Dieu. C’est le premier rayon du Soleil qui monte à l’horizon, l’annonce du Soleil de Justice qui va se lever dans quelques heures, le Soleil de la Résurrection ! »

Par son espérance, Marie appelle la Résurrection. « Le voici son Fils, le Rédempteur. Elle voit le triomphe de la vie dans cette humanité du Christ et elle se trouve merveilleusement associée à ce triomphe de la vie ».

Mère de la vie qui jaillit du Christ ressuscité, elle devient Mère de la vie divine en nous. La grâce que nous recevons au baptême, créée par Dieu seul, passe par Marie ; elle devient mariale tout en restant divine. « Nous avons reçu un instinct filial qui crie vers Dieu. “O Père”, cet esprit filial serait-il complet s’il ne criait en même temps “O Mère” » ?

Mère de l’Eglise, elle veille sur les frères de son Fils. « Elle appartient tout entière à chacun de nous. Sa sollicitude s’étend à tous les détails de notre vie. Elle est maternellement penchée sur tous les progrès de notre âme ». Si l’espoir a disparu, si l’angoisse se fait trop pesante, comme souvent dans notre monde d’aujourd’hui, elle est plus que jamais Mère de miséricorde : « Marie veille dans la nuit car elle est l’astre qui éclaire les nuits les plus sombres. Elle sera tendre pour son enfant dans les situations les plus angoissantes et les détresses les plus méritées. Lorsqu’il n’y a plus d’espoir apparent ni même réel c’est l’heure de Marie parce qu’elle est toute mère et uniquement mère ».

Si, comme au jour du premier péché, les ténèbres enveloppent la terre, si elles tiennent sous leur joug des peuples entiers, la lumière de Marie ne brille que plus douce : « Que la Vierge lumineuse et la Vierge de la nuit fasse briller sur ces peuples un rayon d’espérance. Pour ces âmes qui gémissent dans l’angoisse, que son amour traverse tous les obstacles pour leur porter sa lumière et son réconfort maternel. »

Et si, au jour de notre mort, il nous est douloureux de franchir la distance qui sépare notre vie d’ici-bas de la vision de Dieu, « appelons la Vierge Marie pour cette heure, qu’elle soit pour nous la porte lumineuse de l’au-delà ».

Porte lumineuse, elle le fut pour le Père Marie-Eugène. Le lundi de Pâques 27 mars 1967, elle est venue chercher son fidèle serviteur, dans la lumière de la Résurrection, pour l’introduire dans la joie de la Trinité Sainte. Heureuse conclusion d’une vie tout entière donnée à la glorification de la Sainte Vierge, sceau marial définitif qui vient consacrer l’œuvre entreprise.

(Extrait de la Revue du Rosaire, mars 1987)

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la Vierge du lundi de Pâques…

« En voyant ce flot de vie qui jaillit de l’humanité de Jésus ressuscité, Marie sent combien elle est associée à cette fécondité. La Trinité Sainte a besoin d’une Mère. Marie a été Mère au jour de l’Annonciation et elle sent maintenant qu’elle est plus Mère que jamais. Sa maternité s’épanouit en elle à la mesure de l’Eglise.

Saluons cette maternité spirituelle de la Sainte Vierge ! saluons la Mère de Vie, Notre-Dame de Vie ! qu’elle soit pour chacun de nous Mère de Vie ! que sa fécondité se réalise à la mesure non seulement de nos désirs mais du dessein de Dieu. »

Lundi de Pâques 1963

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